CHRONIQUES TUTTI FRUTTI


 

Chroniques et rendez-vous culturels, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace. Parfois même humeuristiques sic ! Au gré des envies et des propositions des uns et des autres. Publiés généralement le week-end.

Animés par Jean-Claude Ribaut et Dominique Painvin. Et depuis l'apparition de la Covid-19 également par Carole Aurouet, Vianney Huguenot et Timothy Adès.

 


Jean-Claude Ribaut, architecte écrivain, promeneur-chroniqueur gastronomique, au Monde pendant plus de vingt ans, est, comme le note Bernard Pivot, « grand lecteur, sa culture artistique et littéraire est impressionnante. Il ne l’étale pas. Il ne la convoque que lorsque les adresses sont des lieux de mémoire. Il embarque avec lui Baudelaire, Ernest Hemingway, Céline, Apollinaire, Tocqueville ou Pérec seulement quand il en a besoin. Comme une herbe du jardin ajoutée à la fois pour le goût et la beauté. » (...) « Autre mérite de Jean-Claude Ribaut : son écriture soignée, goûteuse, fluide, liée comme une sauce réussie ».

Sa première chronique gastronomique est parue en 1980 dans Le Moniteur des Travaux Publics, sous le pseudonyme Acratos (celui qui ne met pas d’eau dans son vin). Il collabore au journal Le Monde, au temps du magistère de La Reynière, puis aux côtés de Jean Pierre Quélin.

Architecte D.P.L.G. et élève titulaire de l’Ecole pratique des hautes études (E.P.H.E.), il a fait ses premières armes journalistiques à Combat et participé à la création d’un magazine d’architecture qu’il a dirigé jusqu’en 1996. Il a collaboré à diverses publications, participé à la réédition du Guide Gallimard des restaurants de Paris en 1995. Il a publié avec Bernard Nantet aux éditions Du May Le Jardin des Epices (1992), puis chez Hachette en 1998 Saveurs de Havanes, un hommage au cigare cubain avec Michel Creignou. En 2003 dans la collection Découvertes Gallimard Le Vin, une histoire de goût avec l’historien Anthony Rowley. Egalement 100% Pain chez Solar, autour des techniques du boulanger Eric Kayser (2003). Puis Lasserre (Editions Favre. 2007), avec les recettes du chef Jean-Louis Nomicos.

Il est aujourd'hui chroniqueur gastronomique à La Revue : pour l'intelligence du monde (mensuel édité par le groupe Jeune Afrique), SINE MENSUEL, Dandy magazine, Tentation (trimestriel), Plaisirs (magazine suisse bimestriel), Le Monde de l'épicerie fine, Le Monde des grands Cafés, et au Petit journal des Toques blanches lyonnaises, après avoir officié au journal Le Monde pendant plus de 20 ans.

Dernier ouvrage paru : Voyage d'un gourmet à Paris (Calmann-Lévy, 2014). Prix Jean Carmet 2015.

Dominique Painvin est spécialiste de la communication multimédia.

Chargé de mission audio-visuelle à la Mairie de Paris.

Surnommé "Le Couteau suisse", cet ancien journaliste musical en radio & presse écrite spécialisée, reporter sur les grands festivals rock, pop, jazz français et européens, et chef d'édition dans les années 80 et 90, s’est aussi frotté au management culturel en oeuvrant pour la promotion du théâtre universitaire (programme "Fous de théâtre" avec la création d'un Salon de lecture et la production de spectacles universitaire dans le "In" du Festival d'Avignon) et celle du monde musical vers le monde universitaire, en collaboration avec les grands festivals (Francofolies de la Rochelle, Eurockéennes de Belfort, Transmusicales de Rennes, Paléo festival de Nyon, Printemps de Bourges, etc…), et les maisons de disques (labels indépendants, majors compagnies).

Carole Aurouet est docteur en littérature et civilisation françaises et latines, maître de conférences HDR à l’Université Gustave Eiffel en Etudes cinématographiques. Elle est membre de l’Institut de recherche en cinéma et audiovisuel. Elle fait partie du consortium du projet ANR Ciné08-19 (histoire du cinéma en France de 1908 à 1919) porté par Laurent Véray. Spécialiste de l’œuvre protéiforme de Jacques Prévert (théâtre, poésie, cinéma, collages), ses recherches sont aussi centrées sur les relations qu’entretiennent la littérature et le cinéma, et plus spécifiquement la poésie et le cinéma. D’autres poètes sont ainsi au centre de ses travaux : Guillaume Apollinaire, Pierre Albert-Birot, Antonin Artaud, Robert Desnos, Benjamin Péret, etc. Dans ce cadre, elle convoque la génétique scénaristique, pour mettre en exergue les sentiers de la création cinématographique, tant au niveau de l’attribution du travail des uns et des autres dans une entreprise collective qu’au niveau de la spatialisation de la pensée créatrice ou encore de la socialisation de l’écriture scénaristique. Au sein de l'école doctorale Arts & Médias de la Sorbonne nouvelle - Paris 3, elle dispense depuis 2019 un séminaire sur la critique génétique scénaristique. Carole a créé et dirige la merveilleuse collection « Le cinéma des poètes » (Nouvelles éditions Place).

Vianney Huguenot est journaliste, chroniqueur sur France Bleu Lorraine et France Bleu Alsace, auteur au Petit Fûté et anime une émission sur Mirabelle TV (ViaMirabelle), « Sur ma route » au cours de laquelle il nous fait partager son « sentiment géographique », également sur ViaVosges. C’est un déambulateur réjouissant : chroniqueur sur France Bleu Lorraine, France Bleu Alsace, Vosges Matin, L’Estrade et Mirabelle TV, Vianney nous fait découvrir les lieux insolites et secrets de la région Grand Est, nous fait passer la porte de bistrots attachants et des cafés-restaurants de village méconnus, nous fait surtout partager son amour des rencontres avec beaucoup de talent.  "Hexagone trotter ", il sillonne plus largement la France depuis plus de vingt ans et sait formidablement donner envie de mettre nos pas dans ses pas.

 

Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment : « Les Vosges comme je les aime » (Vents d'Est, 2015), « Jules Ferry, un amoureux de la République » (Vents d'Est, 2014), « Jack Lang, dernière campagne. Éloge de la politique joyeuse » (Editions de l'aube, 2013), « Les Vosges par le cul de la bouteille » (Est livres, 2011, préfaces de Philippe Claudel et Claude Vanony), « La géographie, quelle histoire ! » (Editions Gérard-Louis, 2009, en collaboration avec Georges Roques, professeur d'université. Préfaces de Christian Pierret et Jean-Robert Pitte. Postface d'Yves Coppens), « Référendums locaux, consultations des électeurs, une avancée pour la démocratie ? » (Territorial éditions, 2005).

Vianney Huguenot - Le verbe est dans le fruit (Conseil en ...

leverbeestdanslefruit.com/vianney-huguenot

 

Timothy Adès est poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec

Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian. Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e. "Ambassadeur" de la culture et de la littérature française. Il est le premier à avoir traduit les "Chantefables" de Robert Desnos en anglais.

Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Dernier ouvrage parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my version.

 

Timothy Adès | rhyming translator-poet

www.timothyades.com

MICHEL ANGE par Auguste Barbier / Timothy Adès

 

Auguste Barbier (1805-82), nouvelliste, mémorialiste, librettiste, critique d'art,  traducteur, également poète inspiré par l’Italie, compose une grande œuvre poétique, Il Pianto (1833).

Voici ce qu'en dit Gustave Planche, le critique littéraire et artistique de la " Revue des deux mondes " en 1837 :

« L’auteur a séparé les trois premiers chants du Pianto par des sonnets sur Michel-Ange, Raphaël, Masaccio, Corrège, Titien, Dominiquin, Léonard de Vinci, Allegri et Cimarosa. Plusieurs de ces sonnets sont des chefs-d’œuvre de grace ou d’énergie ; je citerai particulièrement les sonnets sur Raphaël et Corrège, Michel-Ange et Dominiquin. En général, il manie cette forme si rebelle avec une grande liberté ; …

« M. Barbier, par un caprice bien excusable, a préféré la forme du sonnet, et a écrit sur les grands artistes de l’Italie des hymnes très purs et d’une rare élégance.

Notre admiration pour ces rubis d’une si belle eau, et si parfaitement taillés, ne nous permet pas d’insister sur le reproche que nous lui adressons ; mais nous croyons que ce reproche est fondé. … »

 

Auguste Barbier / Atelier Nadar  1900

 

Une critique peu amène, mais qui n'est rien comparativement à  ce que Planche reproche aussi à Victor Hugo en direction duquel il ne ménage pas son acrimonie…

 

 

Michel-Ange

 

Que ton visage est triste et ton front amaigri,

Sublime Michel-Ange, ô vieux tailleur de pierre !

Nulle larme jamais n’a mouillée ta paupière;

Comme Dante, on dirait que tu n’as jamais ri.

 

Hélas ! d’un lait trop fort la Muse t’a nourri,

L’art fut ton seul amour et prit ta vie entière;

Soixante ans tu courus une triple carrière

Sans reposer ton coeur sur un coeur attendri.

 

Pauvre Buonarotti ! ton seul bonheur au monde

Fut d’imprimer au marbre une grandeur profonde,

Et, puissant comme Dieu, d’effrayer comme Lui :

 

Aussi, quand tu parvins à ta saison dernière,

Vieux lion fatigué, sous ta blanche crinière,

Tu mourus longuement plein de gloire et d’ennui.

 

 

Michael Angelo

 

How sad thy face, how haggard is thy brow,

Great master, Michael Angelo, of stone !

To whom, like Dante, laughter was unknown,

Nor ever on those cheeks did teardrops flow.

 

Alas! A Muse’s-milk too rich hadst thou:

Art took thy whole life, was thy love alone;

For sixty years, three callings were thine own,

Nor did thy heart dear heart’s ease ever know.

 

Poor Buonarrotti ! Thy one happiness,

To stamp the marble with sublime impress,

And, strong as God, to strike such awe as He;

 

And so thou didst thy final hour attain,

Weary old lion of the snowy mane,

Long since replete with glory and ennui.

 

 Translation: Copyright © Timothy Adès


- Estampe représentante Auguste Barbier par le graveur Marcellin Desboutin, 1878

- II Pianto, recueil de poème (2e éd., 1833) / par Auguste Barbier (BnF), éditeur U. Canel (Paris) / A. Guyot (Paris)

- Fresques de Michel Ange à la Chapelle Sixtine, la séparation des terres et des eaux

- Détail du David de Michel Ange, réalisé entre 1501 et 1504), à partir d'un bloc de marbre blanc, Galleria dell’Accademia de Florence

- Jugement dernier, Michel Ange, Chapelle Sixtine

- Détail de La création d'Adam, Michel Ange, Voute Sixtine

- Manuscrit de Michel Ange

Rime di Michelagnolo Buonarroti, raccolte da Michelagnolo suo nipote (Publication : Firenze : i Giunti, 1623)


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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CLAIR DE LUNE, par Verlaine / Timothy Adès

 

   Voici Clair de Lune de Paul VERLAINE (1844-96), extrait de Fêtes Galantes, paru en 1869, dont c'est le premier poème des vingt deux que compte le recueil.

Ce poème paraît une première fois dans la revue La Gazette rimée, sous le titre « Fêtes galantes » (20-02-1867).

Ce poème inaugural s'inspire de paysages entre autres de Watteau, de Boucher, de Fragonard, traduisant l'insouciance et la frivolité du XVIIIe siècle. Verlaine y souligne le caractère illusioniste de la fête. Entre gaïté et tristesse, illusions et apaisement mélancolique, un poème d'un grande musicalité.

Comme souvent dans ses poèmes, Verlaine y suggère des sentiments complexes et nuancés, ouvrant sur son répertoire sensible personnel.

 

 

Portrait de Verlaine à l'âge de 23 ans, Frédéric Bazille, 1867

 

 

Véronique Gens chante Fauré : https://www.youtube.com/watch?v=l94bcD3hWSY

 

Et Sir Thomas Allen : https://www.youtube.com/watch?v=f5q9fGYhytA

 

Clara Rodriguez joue Debussy : https://www.youtube.com/watch?v=qsZxtmZq9-k

 

Et Liberace : https://www.youtube.com/watch?v=ldbP1sZe1_k

 

 Claire de Lune

 

Votre âme est un paysage choisi

Que vont charmant masques et bergamasques

Jouant du luth et dansant et quasi

Tristes sous leurs déguisements fantasques.

 

Tout en chantant sur le mode mineur

L’amour vainqueur et la vie opportune,

Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur

Et leur chanson se mêle au clair de lune,

 

Au calme clair de lune triste et beau,

Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres

Et sangloter d’extase les jets d’eau,

Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Moonlight

 

Your soul’s a chosen country scene

That masques and bergamasques beguile

With lutes and dancing, though they seem

Sad, underneath their fancy style.

 

While in a minor key they sing

Life’s pleasures and triumphant love,

They seem to doubt their prospering,

Lapped in the moonlight up above:

 

The moonlight, calm, sublime and sad,

That sets birds dreaming in the trees,

While slender fountains rise amid

Statues, and sob in ecstasies.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès


- Portrait de Verlaine en bleu, 1866

- L'amour au théâtre italien, huile d'Antoine Watteau (1684-1721)

- La Partie quarrée, par Antoine Watteau, vers 1713 (Huile sur toile, San Francisco, Fine Arts Museum of San Francisco, Museum purchase, Mildred Anna Williams Collection)

- Portrait de Verlaine en troubadour, 1868, attribué à Frédéric Bazille (1841-1870)


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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FLAMBART TIRE SA REVERENCE, par Dominique Lévèque


Un ami du PRé, le comédien Marc Dudicourt, s'en est allé. Egalement un ami personnel qui n'avait de cesse de m'interroger ces derniers mois sur la folie du monde et des Hommes, l'état de la France et l'avancée de...la transition écologique. Me sollicitant, ces cinq dernières années, sur la pensée de Françoise d'Eaubonne, sur les écrits de l'ami Yves Paccalet dont il m'a signalé l'adaptation théâtrale de L'Humanité disparaîtra, bon débarras !, sur l'Humanité en péril, l'essai de la romancière Fred Vargas , et jusqu'aux thèses du collapsologue Pablo Servigne, dont il avait lu et gardait beaucoup de leurs ouvrages dans sa bibliothèque.


 

 

   Pendant près de 60 ans, il aura été un homme de spectacle. Et le théâtre, son terrain de jeu favori durant quelques 47 ans : il y aura servi les auteurs les plus exigeants, les plus méditatifs, les plus divertissants, les plus pasticheurs, les plus nonsens et les plus poétiques, d’Arthur Adamov à Shakespeare, en passant par Arrabal, Beaumarchais, Brecht, Cocteau, Courteline, Roland Dubillard, Alexandre Dumas, Feydeau, Dario Fo, Adolphe d’Ennery, Guy Foissy, Christopher Franck, Armand Gatti, Gogol, Goldoni, Jean-Claude Grumberg, Sacha Guitry, Victor Hugo, Ionesco, Ben Jonson, Labiche, Félicien Marceau, Marivaux, Molière, Marlowe, Arthur Miller, O’Neil, Pagnol, Planchon, Patrick Rambaud, Edmond Rostand, la Comtesse de Ségur, Peter Shaffer,…

Il eût pu intégrer la Maison de Molière. Il était capable d’être habité par tous les personnages.

 

 

 

Au Bistrot Le Tramway, Paris 15 - DL, 2019

 

Il a joué au cinéma de nombreux grands seconds rôles et est devenu populaire grâce à la télévision avec la série télévisée Les Nouvelles Aventures de Vidocq.

Le comédien chanteur Marc Dudicourt est mort, le 1er mai 2021, à l’âge de 88 ans. Une cérémonie funéraire a été organisée à Paris, quasi confidentiellement - Covid oblige - le mardi 18 mai, en l’église Saint Antoine de Padoue, puis au crématorium du Père Lachaise.

 

Par Dominique Lévèque

 

   Avec "Dudu", comme l’avaient surnommé ses camarades du théâtre à la suite de Pierre Santini, c’est un artiste aux talents protéiformes qui prend à son tour ses clics et ses claques et tire le rideau, sans doute pour ne pas laisser Claude Brasseur et Michel Robin (morts en nov. et déc. 2020) faire trop longtemps seuls le voyage. Et tant d’autres disparus intempestivement en 2020.

Acteur insaisissable, au jeu explosif, prodigieux d’animalité créatrice, il n’avait pas besoin de grimacer pour produire son effet.

Il avait, comme l’avait relevé la dramaturge Jeannine Worms, des silences, des étonnements, des « naïvetés » très savantes, qui étaient de la meilleure efficacité comique.

Fasciné depuis son plus jeune âge par la lanterne magique, Il se donne au cinéma dans des films réalisés par Jean-Paul Rappeneau ou Edouard Molinaro, Philippe de Broca, Jean-Luc Godard, Louis Malle, Yves Robert, Joël Séria, Jacques Bral, Roman Polanski, Gérard Brach… où, grâce à sa maestria, il réussissait à donner de la densité à ses personnages, les plus secondaires étaient-ils, au point qu’ils en devenaient essentiels.

Il débute en 1962 dans El Otro Cristobal, un conte fantastique d’Armand Gatti dans lequel il interprète le dictateur "Anastasio", aux côtés de Jean Bouise et Bertina Acevedo, un film tourné à Cuba qui durera plus d’un an, en pleine affaire de crise des missiles entre la Russie et les Etats-Unis. Il a joué ensuite dans une quarantaine de films dont cinq réalisés par Philippe de Broca (le premier : Le Roi de cœur, 1966).

Le dictateur Anastasio dans El Otro Christobal d'Armand Gatti, 1963

Le petit écran lui apporte à partir de 1971 la célébrité et la popularité avec la série Les Nouvelles Aventures de Vidocq de Marcel Bluwal, qui fait un tabac dans les foyers, dans laquelle il interprète un inénarrable "Inspecteur Flambart", aux côtes de Pierre Brasseur dans le rôle-titre. C’est en 1963, qu’il y fait ses premiers pas, sous la direction de Georges Barrier, dans Le Grain de sel.

Il jouera dans une cinquantaine de productions, sous la direction, entre autres, de René Lucot, Jean le Poulain, Yves Boisset, Michel Boisrond, Jean-Pierre Decourt, Stellio Lorenzi, Jean-Michel Ribes, Nina Companeez ou encore Jacques Fansten et Francis Girod...

Les enfants de ceux de la génération des années 50 et 60 le découvrent à leur tour à la faveur de la réédition publique, en 2013, de la série par L’INA et surtout lors de la sortie en salles, en 2018, de L’Empereur de Paris réalisé par Jean-François Richet, avec Vincent Cassel, qui leur donnera envie d’aller voir les précédentes interprétations.

Mais c’est au théâtre, où il débute en 1958 à la Comédie de l’Est à Strasbourg, qu’il aura son royaume. Il s’y voue entièrement et donne la pleine mesure de son talent sous la houlette des plus grands noms : André Barsacq, Peter Brook, Jean Dasté, Gabriel Garran, Armand Gatti, Hubert Gignoux, Roger Planchon, Jean Rougerie, Régis Santon, Jérôme Savary… Dans une soixantaine de pièces (hors les nombreuses pièces filmées d’Au Théâtre ce soir). Bertrand Tavernier dira de lui qu’il « a éclairé de son talent tant de textes, tant d’auteurs (" Bienheureux ami…") »

 

   Fils de Maurice Dudicourt qui, après Les Beaux-Arts, était devenu peintre décorateur, avant de bifurquer vers le dessin industriel, et de Suzanne Dégremont, sténodactylographe, il vient vivre à Paris avec sa famille en 1943. Il a onze ans et ses yeux brillent devant le cinéma en bois de Courbevoie. Il n’a jamais rêvé de devenir acteur. Il n’y a même jamais songé. Lui, ce qui le fascine, c'est Walt Disney et l’univers du dessin animé ; il commence à inventer des personnages et se destine à devenir dessinateur. Après trois mois passé aux Beaux-Arts, il apprend le dessin dans l’atelier du sculpteur Robert Coutin et se fait engager par le réalisateur et producteur de films d’animation Jean Image dans son atelier de production. Ce sont ses collègues, sous le charme de son caractère enjoué, facétieux, fantasque, qui le révèleront à lui-même et le pousseront à embrasser la comédie. « Avec la tête que tu as, tu devrais faire du cinéma » ne cessent-ils de lui répéter. Il décide alors de s’inscrire comme élève comédien à l'Ecole Charles Dullin qui a formé des générations d’artistes (cinéma, théâtre, danse, humour, mime…); il crée avec quelques camarades une petite troupe dénommée « La Jeune Scène ». Mais là, où il apprendra véritablement le métier, c’est au Théâtre national populaire (T.N.P), sous la régie de Jean Vilar (lui-même ancien élève de Charles Dullin), auréolé du succès croissant du Festival d’Avignon, aux côtés de Silvia Montfort, Georges Wilson, Gérard Philippe, Philippe Noiret, Monique Chaumette, Maria Casarès, Alain Cuny, etc.

En cette année 1952, il a vingt ans, et il lui est donné l’opportunité de figurer, puis de jouer, dans plusieurs pièces, notamment dans « Macbeth » et « Marie Tudor » ! Non sans quelques palpitations, mais il apprendra vite que chez le comédien, le trac est « nécessaire » ; plus tard, que la vanité est « obligée », à condition qu’elle soit « retenue, tempérée », comme pouvait l’enseigner Louis Jouvet, une des figures tutélaires de sa génération, avec Raimu et Michel Simon.

 

Planchon, son maître de théâtre

 

Il débute véritablement au théâtre en 1958, à La Comédie de l'Est dirigée par Hubert Gignoux, arrivé un an auparavant, qui deviendra l’un des chefs de file du théâtre public; il est engagé à la faveur d’une réplique qu’il donne à l'un de ses jeunes camarades qui passe une audition. Il y joue "Lamme Goedzak", l’ami de Till, dans Les Aventures d’Ulenspiegel, Till l’Espliègle, chronique légendaire allemande (datée de 1519), d'après Charles De Coster, dans une mise en scène de René Jauneau; il sera également Tullius Rotondus, dans la comédie historique Romulus le Grand de Friedrich Dürrenmatt (Romulus der Grosse, 1949), mise en scène d’Hubert Gignoux. Il rejoint ensuite La Comédie de Saint Etienne dirigée par Jean Dasté, le pionnier en France de la sortie du théâtre hors des murs à partir de la fin des années 30. Il joue dans le Cercle de craie caucasien de Brecht.

   En 1959, il intègre la troupe de Roger Planchon, qui deviendra son maître de théâtre, au Théâtre de la Cité ouvrière de Villeurbanne (Théâtre de la Cité) où il participe à l’aventure en faveur du théâtre populaire ouvrant ainsi la voie à la décentralisation théâtrale. Il y interprète William Shakespeare (Falstaff et Henri IV); Alexandre Dumas (Les Trois Mousquetaires); Molière (Tartuffe, aux côtés notamment de Michel Auclair, Jacques Debary, Anouk Ferjac, Pierre Santini, Françoise Seigner, également joué au Théâtre de l’Odéon, puis au Festival d’Avignon); jouant parfois plusieurs personnages, comme chez Nicolas Gogol (Les Âmes mortes, adaptées par Arthur Adamov) où il sera tête d’affiche avec Alain Mottet; Brecht (Schweik dans la Seconde Guerre mondiale), Christopher Marlowe (Édouard II); Goldoni; Planchon lui-même dans sa première pièce (La Remise)…

Il dira de ces six années de formation intense: "Chez Planchon j'ai tout appris... J'en faisais beaucoup trop. Il m'enseigna la rigueur, la discipline, le sans bavure. Je suis resté six ans dans sa troupe. Six années exaltantes." (Cf. entretien Danièle Sommer Télé 7 jours, 1971). C’est le temps où se tissent des affinités électives avec ses camarades Pierre Santini, Jean Bouise, Julia Dancourt, Colette Dompietrini, Jean Lescot, Claude Lochy, Pierre Meyrand, Michel Robin, Isabelle Sadoyan, Françoise Seigner, Georges Staquet… C’est aussi l’époque où, avec Pierre Santini, il passe ses soirées à écouter - et à imiter ! - Raimu, sur les 33 tours de la trilogie de Pagnol, l’un de leurs maîtres avec Louis Jouvet et Michel Simon.

 

Pendant qu’il interprète Edouard II, on lui offre en 1963 de reprendre le rôle du Vicaire dans Le Vicaire de Rolf Hochhuth, aux côtés de Michel Piccoli, dans une mise en scène de François Darbon et une adaptation scénique de Peter Brook (Théâtre de l'Athénée) qui fit scandale en 1964. Ensuite, tout s’enchaîne : La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste Geai d’Armand Gatti, dans une mise en scène de Jacques Rosner (Théâtre de l’Odéon, 1964) ; La Mort d'un commis voyageur d'Arthur Miller, dans une mise scène très remarquée de Gabriel Garran, avec Claude Dauphin (théâtre de la Commune d'Aubervilliers, 1965); George Dandin de Molière, aux côtés de Gérard Darrieu, Danièle Lebrun et Michel Robin, mise en scène Stephan Meldegg (Théâtre de l’Athénée, 1965-66), également mis en scène par Planchon en 1958, repris en 1966 puis en 1968; La Princesse et la communiante d'Arrabal, mise en scène de Jorge Savelli (Théâtre de poche Montparnasse, 1966), Leçons de français pour Américains, La Jeune Fille à marier, et Au pied du mur d'Eugène Ionesco, mise en scène Antoine Bourseiller (Théâtre de Poche Montparnasse, 1966); Les trois Sœurs de Tchékhov, mise en scène d’André Barsacq, aux côtés des soeurs Poliakoff, Marina Vlady, Odile Versois et Hélène Vallier (théâtre Hébertot,1966), qui connut un très grand succès; L'instruction - oratorio en onze chants - de Peter Weiss, mis en scène de Gabriel Garran (théâtre de la Commune d’Aubervilliers,1966), aux côtés de Pierre Dac et René Farabet; Le Marchand de glace est passé d'Eugène O'Neill, sous la direction une nouvelle fois de Gabriel Garran (théâtre de la Commune, 1967).

En 1969, il joue dans Le vison voyageur de Ray Cooney, mise en scène de Jacques Sereys, avec Poiret et Serrault (théâtre du Gymnase). Puis, entre autres, dans le réjouissant Le gobe-douille (1970) - titre d’un sketch désopilant des « Diablogues » de Roland Dubillard (écrit par Roland Dubillard, Guy Foissy, Christopher Franck et Jean-Claude Grumberg); La Jeune fille à marier dans une mise en scène de Jacques Mauclair (The Barbizon Plazza Theater à New-York, 1970) dont le New-York Times soulignera le jeu de « Marc Dudicourt whose bulging eyes and quivering self-importance turned an amusing scene into a comic gem ».

Dans Frégoli (Bernard Haller et Patrick Rambaud) - Jérôme Savary, 1991

En 1970, il joue dans une pièce radiophonique policière proposée et réalisée par Pierre Billard, Bonsoir Léon, d'après un texte de Jean Cosmos, aux côtés de Georges Geret; cette dramatique sera reprise et filmée pour la télévision en 1971; il poursuit dans After-show du même Dubillard, mise en scène de Jacques Seiler (1971); La main passe de Feydeau, mise en scène de Pierre Mondy (1971); Un yaourt pour deux (The Starving Price) de Stanley Price, mise en scène Michel Roux, avec Francis Blanche, Michel Roux et Jacques Balutin (1972); Balzac de Félicien Marceau ; Le Tube de Françoise Dorin, mise en scène François Périer (1974); Les Secrets de la Comédie humaine de Félicien Marceau où il joue Balzac (1975) ; Par-delà les marronniers de Jean-Michel Ribes (1976); L'eau en poudre de Roland Dubillard, mise en scène de Jacques Seiler (1978), qui lui fera rencontrer un public plus jeune; L’Enterrement du Patron de Dario Fo, mise en scène de Mehmet Ulusoy (1978-79) ; Les fiancés de Loches de Feydeau, mise en scène Jean-Paul Farré (1981); Amadeus de Peter Schaffer, mise en scène de Roman Polanski (1982); Les marchands de gloire de Pagnol, mise en scène Jean Rougerie (1984); Le veilleur de nuit de Sacha Guitry, mise en scène Jacques Nerson (1986) dont Le Monde dira (sous la plume de Michel Cournot) que « Marc Dudicourt est subtil et très émouvant dans le rôle de l'homme de sciences »; Double mixte de Ray Cooney, mise en scène Pierre Mondy (1986); Un chapeau de paille d'Italie de Labiche, mise en scène de Jean-Paul Lucet (1989);

le remarquable Fregoli de Patrick Rambaud et Bernard Haller, mise en scène Jérôme Savary (1991), avec Bernard Haller ; Lundi 8 heures (Dinner at eight), d’après George S. Kaufman et Edna Ferber, mise en scène de Régis Santon, La Mégère apprivoisée de Molière, mise en scène de Jérôme Savary (1993), etc.

 

Schimmelbeck !

 

   Au cinéma, il est appelé notamment dans La vie de château (1966) pour jouer "Schimmelbeck" (qui deviendra ensuite comme un gimmick, une sorte de cri de ralliement entre Santini et Dudicourt) ; Les Mariés de l'an II (1971), premier et deuxième film de Jean-Paul Rappeneau; Le roi de cœur (1966) ; Les caprices de Marie (1970); l'Incorrigible (1975) ; On a volé la cuisse de Jupiter (1980) de Philippe de Broca où Dudicourt se livre à un excellent numéro parodique qui surpasserait presque ceux d' Annie Girardot, Philippe Noiret, Francis Perrin et Catherine Alric, drôles, mais plus attendus ; Made in USA de Jean-Luc Godard (1967); Le Voleur de Louis Malle (1967); Alexandre le bienheureux d'Yves Robert (1968); Mais ne nous délivrez pas du mal de Joël Séria (1972) qui fut un temps interdit par la censure; Boulevard du rhum de Robert Enrico (1971); Un nuage entre les dents de Marco Pico (1974); Sérieux comme le plaisir de Robert Benayoun (1975); Polar de Jacques Bral (1984); Nuit d'ivresse de Bernard Nauer (1986); Frantic de Roman Polanski (1988)...

A la télévision, son premier rôle sera en 1963 dans Le Grain de sel de Georges Barrier, ancien assistant de Roger Planchon, sur un scénario du journaliste Henri Lapierre, auteur de pièces policières pour la radio et futur auteur de romans policiers. Il est l'inoubliable inspecteur Flambart dans la série très populaire Les Nouvelles Aventures de Vidocq (1971-1973) de Marcel Bluwal (adaptation, scénario et dialogues de Georges Neveux, Pierre Nivollet et Jean Boyer), que l’on reconnaissait au générique grâce au clavecin de Jacques Loussier, aux côtés de Claude Brasseur et Danièle Lebrun. Un Flambart qui ne digère pas qu’un ancien bagnard soit intégré à la direction de la Sûreté parisienne, qui plus est comme son chef : « Alors, c’est avec des charlatans, des faux aveugles, et des acrobates que nous allons faire la police, maintenant ?! ». Il finira, envieux, par en convenir : « Vous êtes trop fort pour moi ». Un rôle dans lequel il succède à Alain Mottet dans la précédente série Vidocq du même Bluwal; un rôle qui lui collera à la peau, le fixera dans le regard des gens comme dans un plan fixe, mais dont il s’accommodera, non sans avoir fait cependant le choix de refuser une comédie musicale au Théâtre Marigny que Robert Manuel lui proposera pour un nouveau Vidocq...

   On se souvient aussi de lui dans La vie et la passion de Dodin-Bouffant de Marcel Rouff, réalisé par Edmond Tyborowski (1972), où il interprète le bourgeois épicurien, ami de Curnonsky; Les Folies Offenbach de Michel Boisrond (1977-1978), aux côtés de Serrault, Evelyne Buyle, Jean-Pierre Darras, Claude Piéplu…; Emile Zola ou la conscience humaine de Stellio Lorenzi (1978), dans lequel il incarne le Président Millerand, aux côtés de Jean Topart, François Chaumette… ; Thérèse Humbert de Marcel Bluwal, sur un scénario de Jean-Claude Grumberg (1983), aux côtés de Simone Signoret; également dans les dramatiques d'Yves Boisset, Pierre Cavassilas, Jean-Marie Coldefy, Jean-Pierre Decourt, Maurice Frydland, Abder Isker, René Lucot, Jean Prat ; dans la série Palace de Jean-Michel Ribes; dans Patron sur mesure de Stéphane Clavier; Signé Picpus (un épisode des Enquêtes du commissaire Maigret) de Jacques Fansten. Sans compter les nombreuses pièces de " Au théâtre ce soir " de Pierre Sabbagh.

 

De gauche à droite : Marc Dudicourt, Claude Brasseur, Michel Robin (Les Nouvelles Aventures de Vidocq)

 

" Prestigieux interprète du tragique comme du rire, en chaque personnage, il met à vif la personne et nous touche infiniment " (Andrée Chédid)

 

   Marc Dudicourt n’a jamais fait de plan de carrière, n’était pas du genre à intriguer pour avoir un rôle, pas davantage il ne s’appliquait à cultiver ses relations professionnelles et goûtait peu les soirées de bamboche conventionnelles. Il était soucieux de sa liberté. Cela l’a amené parfois à décliner des offres qui n’étaient pas sans intérêt. Il lui est arrivé, ces dernières années, de regretter certains choix, lorsque, faisant défiler le kaléidoscope de sa vie, il se demandait s’il ne s’était pas trompé : ainsi, lorsqu’il lui fut proposé d’entrer par deux fois à La Comédie Française, et qu’il refusa. Par « connerie », comme il le disait lui-même, par singularisme, méfiance excessive de soi-même ou excès de modestie, souci de rester libre et indépendant, il ne le savait pas vraiment lui-même. La fois où il avait fini par accepter, ce fut lorsque Jean Le Poulain, alors administrateur général, le lui proposa, mais l’ironie du sort voulut que ce dernier mourut dans le même temps, de sorte que l’affaire ne s’est jamais faite. Il se demanda longtemps s’il n’avait pas manqué et de raison et d’instinct sur cet épisode de sa « carrière ». Et pourtant de l’instinct, il n’en manquait pas. Il était un homme du moment, de l’instant, qui arrivait à créer une émotion intense, mais qui ne s’était jamais véritablement projeté dans l’avenir.

   Il faut dire aussi que Marc Dudicourt n’était pas du genre réservé, « mousse et pampre » comme faisait dire Audiard à Bernard Blier dans Les Tontons (Flingueurs): Il lui arrivait de faire des faux-pas, voire d’être grossier, plus souvent qu’il ne l’aurait voulu, surtout ces dernières années tant il souffrait de se voir perdre en autonomie. Il était surtout ce que l’on peut appeler une nature. Certains diront : « un phénomène » ! Généreux dans ses accès d’amitié, d’affection et de tendresse, comme dans l’amour de son métier, il savait l’être aussi dans ses accès de colère homérique, réelle ou de composition. Son tempérament éruptif qui pouvait le faire passer du plus charmant au plus odieux, constitue un des souvenirs marquants de ceux qui l’ont approché de près, même s’ils ne veulent retenir aujourd’hui que le meilleur de lui. L’un de ses proches se souvient de la grosse contrariété, très légitime, que lui avait causé en 2014 le fait de découvrir que son nom avait été caviardé de la distribution originale de la série TV Les Nouvelles Aventures de Vidocq sur la jaquette d’un coffret DVD réédité, alors qu’il avait toujours figuré au générique, aux côtés de ceux de Claude Brasseur et Danièle Lebrun, que ce soit à la télévision, sur les affiches promotionnelles ou sur les cassettes VHS…

 

   Il aima intensément la vie, comme il aima la scène. Il en était gourmand. Excessivement.

Il parlait haut et fort. Rien ni personne ne pouvait le décourager ni l’affaiblir. La défaite, comme la carrière, est un mot qui ne faisait pas partie de sa partition lexicale. Il envoûtait, il rugissait, il explosait, il vitupérait, mais il sensualisait aussi. C’était dans la vie un être hyper sensible derrière le masque comique de façade. Il pouvait faire aussi peur qu’il fascinait. Il restait attachant. Exigeant en amitié, mais généreux, séducteur, mais attentionné, quelquefois féroce dans ses relations féminines, il méprisait par-dessus tout, les relations superficielles. Les femmes, à qui il doit beaucoup, lui instillèrent le doux sentiment de l’amour et du désir, le firent se tenir debout quand parfois il pouvait douter et que la vie le laissait pantois. Curieux de l’utopie fouriériste, il eût pu avoir un phalanstère amoureux. Il n’en aima jamais qu’une seule à la fois. Il essaya. Il fut aimé ou envisagé par un certain nombre, ce qui est un peu différent. Il aima les regarder, comme des œuvres d’art, « comme un paysage, avec du rêve, du rêve à soi ». Il s’en trouva une qu’il rencontra en 1969, devint sa compagne au long court, et avec laquelle il vécut une vie de couple jusqu’à ce qu’un soir d’hiver, un 31 décembre 2003, la lui enlève : Marthe Nochy. Proche amie de l’écrivain poétesse Andrée Chédid, Marthe était libraire de l’Unesco et s’était spécialisée dans l’organisation de « Musées des Musées » ; elle dirigea la Librairie de Seine qui faisait également galerie d’art, au cœur du Paris artistique de Paris (93, rue de Seine), à Saint-Germain-des-Prés, un lieu vivant où elle proposait à des artistes, des peintres notamment, d’exposer (c’est à elle que l’on doit la première exposition à l’époque des tableaux du romancier anglais Lawrence Durrell). C’est aussi de là que partirent, sous son impulsion, vers les pays les plus divers, des ensembles artistiques qui avaient l’ambition d’initier un mouvement d’éducation artistique à travers le monde. Le poète colombien Eduardo Caballero Calderon fut ainsi à l’origine du premier Musée des Musées d’Amérique latine.

Marthe Nochy fut tout à la fois son amour, son port d’attache, son point d’ancrage, ainsi que celle qui le soulagera accessoirement des contraintes domestiques, et l’assistera dans ses formalités administratives et fiscales.

 

Andrée Chédid dira de Marc Dudicourt, sans doute dans l’un des hommages de son vivant les plus justes, les plus beaux : « Marc Dudicourt, c’est la vie, c’est le théâtre, à plein bras, à plein souffle. C’est aussi la fibre la plus fine, la plus sensible, tendue entre la scène et le spectateur. Prestigieux interprète du tragique comme du rire, en chaque personnage, il met à vif la personne et nous touche infiniment. »

 

 

Gourmand et gastrosophe

 

   Marc Dudicourt fut souvent époustouflant, comme dans la série de sketches délirants l’Eau en poudre de Roland Dubillard, délicieusement absurde, nonsense, aux côtés de Jacques Seiler, auquel le public fit un triomphe. Il arriva même que payant les pots cassés d’une mise en scène faiblarde, comme dans Amadeus de Polanski, dont l’exigeant critique dramatique Michel Cournot, dans un article vachard du Monde intitulé « Un blanc à remplir », dézinguant la pièce, la prestation de Polanski et de François Perrier, il récolta un compliment en creux : « D'habitude, il est très bien Dudicourt, parfois même c'est lui le meilleur… ». En tous les cas, Dudicourt était souvent remarquable d’émotion, superbe de fragilité, comme dans Le Veilleur de nuit de Guitry. Gourmand et très souvent juste dans son jeu. Diablement drôle, comme, entre mille autres, dans Bonne chance Denis de Michel Duran. Il fut tout cela et plus encore. « Gourmand et gourmet », tel qu’il se définissait lui-même, il le fut sur la scène comme dans la vie, comme dans La vie et la passion de Dodin-Bouffant d’après Marcel Rouff réalisé par d’Edmond Tiborovski, où il campa un magistrat gastronome, un poète, un esthète de l’art culinaire, un apôtre du bien manger, un disciple du goût, un fustigeur des gâte-sauces, un philosophe qui épouse sa cuisinière de peur qu’elle ne parte mitonner pour un autre ! Stupéfiant de naturel. Un personnage dont il dira qu’il était très proche de lui.

Marc Dudicourt était inénarrable,  un être amoureux du métier, capable de surprendre par ses flamboyances. Il savait vivre, faire la fête, hors les murs de son milieu, savait déconner, savait rire, tout en étant rigoureux professionnellement.

A propos d’Un chapeau de paille en Italie de Labiche, dans lequel il jouait "Nonancourt", Jean-Michel Ribes disant à son propos qu’il était « l’acteur idéal » pour la pièce, ajoutait que du chapeau, Marc Dudicourt « a la majesté, le charme feutré, la forme souple et, lorsqu’on le porte de côté, la drôlerie » ; de la paille, « la passion avec laquelle elle prend feu, le bonheur qu’elle donne quand on la tire courte et son don de garder le soleil de l’été » ; et de l’Italie, « en a d’abord l’arte de la comédia, la saveur des pâtes fraîches et le sourire gourmand de ses empereurs ».

 

Il était pareillement l’ami idéal. Très attaché à la qualité des relations interpersonnelles. Comme à celle des nourritures terrestres et spirituelles., ce qui en faisait un compagnon de table, un partenaire de conversation tout aussi idéal. Membre de la Confrérie de la Tête de veau, il avait son circuit, ses tables préférées. Sociétaire des Ateliers du Mardi, un club de gastrosophie pratique (il y était "Marco"), conjuguant pratique culinaire et pratique philosophico-poétique, il dégustait, plus qu’il ne concoctait en brigade, mais il affectionnait ces moments de partage, de convivialité, de déconnade joyeuse, mais aussi de poésie; il devisait avec ses compagnons sur « la philosophie des restes » de sa mère et de sa grand-mère, rêvant d’un « maître cuisinier, expert des restes célestes », comme celui évoqué par Peter Handke pour le spectacle La cuisine de Mladen Materić; il aimait la cuisine aussi parce qu’elle raconte le chemin et les circonstances de la vie et des envies de la tablée.

Avec Francis Blanche, aux côtés duquel il avait joué au théâtre dans Un Yaourt pour deux et, nonobstant son éducation catholique, il confessait : « Je suis plus intéressé par notre vin d’ici que par leur au-delà.» Au point qu'il appliquait le mot âme prioritairement au vin et qu'il n'était pas loin de hisser au rang des Beaux-Arts, quasi de religion,  le pot au feu, comme son personnage Dodin-Bouffant qui l'avait habité et ne l'avait plus quitté depuis 1972.

 

   Le cinéma, le théâtre, comme l’écriture, la littérature, comme le voyage ou l’amour, comme la table, étaient pour lui un démultiplicateur. Pourquoi rester soi ou un seul ? Quand on joue, quand on écrit, quand on lit, quand on voyage, quand on aime,

« on se redéfinit » disait-il. Cela « donne du plaisir », mais aussi « la sensation vitale » (l’illusion) d’être multiple, de ne pas être tout le temps le même, assigné à un rôle, un rang, un statut, une fonction sociale, un choix affectif.

Gourmand, il l’était aussi des mots qu’il aimait déclamer, des bons et des beaux, des utiles comme des inutiles. Egalement de ceux qui vont jusqu’à former un « maquis » dans lequel il aimait se promener.

Aussi amoureux de la Bibliothèque rose que de l’Enfer de la bibliothèque, cette section spéciale de la BnF rassemblant dans les années 1830 les ouvrages dits "contraires aux bonnes mœurs". Il affectionnait les pointes, les pamphlets et les diatribes. Il était curieux, insatiable en tout. La lecture des Classiques resta jusqu’à il y a peu son (bel) ordinaire. La lecture d’Octave Mirbeau - qui n’en était pas vraiment un - prototype de l'écrivain engagé, libertaire et individualiste, le ravissait. Le Cantique des cantiques le transportait. Les friandises littéraires de Pierre Louÿs l’égayaient pareillement. Féru de philosophie indienne, il n’était pas rare qu’il prêtât à tel ou tel de ses proches un livre sur le sujet pour pouvoir échanger ensuite.

Il avait plus que tout la passion de la rencontre et de l’échange.

 

   Il n’oubliait pas de s’amuser. Il s’amusait des mots inconvenants et ses yeux pétillaient quand il abordait les mots et la chose, pour dire à une femme dont il aimait éprouver les sens et l’imagination, ou devant un auditoire élargi, convoquant Diderot et Jean-Claude Carrière, que faire la chose ne suffit pas, encore faut-il savoir en parler. Il y ajoutait bien sûr ses mots à lui. Il avait appris des poètes, comme de l‘œuvre d’André Le Chapelain, de celle de Rabelais et son abbaye de Thélème, du projet de Fourier, comme de sa vie avec Marthe, l’idée essentielle que l’amour est en quelque sorte « une œuvre d’affinement ».

Et jusqu’à ces derniers mois, Il n’a cessé de se passionner sur le sens de l’amour, sur le sens de la vie, sur qui nous sommes, sur ce que nous pourrions ne plus être du fait, entre autres, du dérèglement climatique, sur les enjeux de la transition écologique, sur la pensée collapsollogiste, sollicitant son interlocuteur jusqu’à la relativité d’Einstein, les trous noirs, la mécanique quantique...

Toute sa vie, il aura essayé de se connaître et de connaître les autres. Toute sa vie, il n’aura cessé d’interroger son monde, comme lui-même, pensant avec Claude Roy que « si les hommes ont inventé le théâtre, c’est peut-être parce qu’à l’origine tout se passe comme si un théâtre avait inventé les hommes, ces acteurs perplexes. »

 

   Sa dernière partition au cinéma se jouera en 1996 dans le film d'Édouard Molinaro, Beaumarchais, l'insolent, dans lequel il interprète Bartholo. Ses derniers engagements au théâtre se feront en 1997, dans Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb dans une mise en scène de Didier Long (Petit Théâtre de Paris); las, il se casse la jambe pendant les répétitions et est remplacé par Jean-Claude Dreyfus dans le rôle de "Prétextat Tach". La pièce récoltera trois nominations aux Molières 1998. Il jouera aussi en 1998 et 1999 dans Les deux Orphelines d’après Ennery et Eugène Cormon, dans une mise en scène de Régis Le Rohellec (théâtre de l’Eldorado), avec Pascale Petit et Ginette Garcin et lui-même dans les rôles principaux (il y interprète le Comte de Linières). Et dans une autre pièce, Les Marchands de gloire, de Paul Nivoix et Marcel Pagnol (Comédie des Champs Elysées), il remplace au pied levé Michel Galabru souffrant : une pièce qu’il connaissait bien pour l’avoir déjà jouée en 1984 dans une mise en scène Jean Rougerie (Comédie de Paris). L’une de ses ultimes scènes sera celle du Théâtre Falguière en janvier 2013.

A la télévision, il tiendra son dernier rôle dans le long métrage L’Oncle de Russie de Francis Girod (2006), aux côtes de Claude Brasseur et Marie-Josée Nat, ainsi que dans le court métrage Commérages d’Ingrid Lanzenberg (2008).

   A partir du début des années 2000, Marc Dudicourt amorce un virage et assouvit sa passion ancienne pour la chanson en se lançant dans la préparation de tours de chants. Il travaille sa voix de baryton, et se produit dans divers lieux, interprétant les répertoires de Brassens, Brel, Fanon, Guitry, Mouloudji, Vian, etc. L’une de ses chansons fétiches : l’écharpe de Frantz Fanon. Ou encore L’Auvergnat de Brassens et Les Copains d’abord, que son hôte cuisinier du vendredi avait l’habitude de programmer, car il savait que l’entendant et l’entonnant, il suivrait dans le même temps et que cela le mettrait en joie.

 Au Petit Journal Montparnasse avec Laurent Gerra - Rémi Gidel

Il crée en 2008 avec son ami Rémi Gidel l’association "La vie en Chanson" afin de promouvoir la chanson française et les jeunes artistes ; il se produit aux Journées Georges Brassens, aux Printemps des Poètes, à Paris, ou encore au Petit Journal Montparnasse, aux côtés de Laurent Gerra et de ses camarades Claude Brasseur et Pierre Santini

Devenu comédien chanteur, il n’avait jamais cessé pour autant de dessiner et excellait au fusain auquel il s’était remis frénétiquement ces derniers mois, utilisant chez lui tout support qu’il avait à portée de main, jusqu’à des morceaux de carton qu’il découpait dans les emballages des commandes faites à ses épiciers.

 

   Sa dernière apparition publique remonte au printemps 2019, quand il se rend, sur l’invitation conjointe de Jean-Jacques Hocquard, administrateur de la Compagnie d’Armand Gatti, directeur gérant de "La Parole errante" et de Stéphane Gatti, à la projection à Montreuil du film d’Armand Gatti El Otro Cristobal (1963), tourné à Cuba vers où il s’envole en août 1962 pour y jouer son premier rôle au cinéma.

 

   Marc Dudicourt est décédé le samedi 1er mai 2021 à 21h55, à la clinique Alleray-Labrouste (Paris 15), où il avait été admis en cardiologie, puis en soins intensifs.

Il allait avoir 89 ans le 6 mai. Il avait décidé de ne pas attendre d’avoir 90 ans. La tristesse du monde lui paraissait plus éprouvante qu’à l’ordinaire. L’époque s’exaspérant, tout cela, et le reste, lui étaient devenu assez insupportable. Depuis 2009, il avait connu des hauts et des bas, et la perte de Planchon (qui avait le même âge que lui), cette même année, l’avait beaucoup affecté. Il a vécu les derniers mois comme « À la lisière du temps ». Pris par des bouffées d’enfance, le souvenir des copains et de l’école mixte,

Avec Pierre Santini - Rémi Gidel

de ce séjour d’un an dans un tout petit village de Picardie, alors qu’il n’avait que six ans, où il a pu faire provision d’émotions champêtres pour le restant de sa vie, les dessins de son père, les petits chemins de campagne de sa Somme natale, la cuisine de sa grand-mère maternelle Jeanne. Il ne rêvait plus guère, ou du moins ne s’en souvenait pas; même ses songes les plus érotiques semblaient s’être dissipés. Des souvenirs parmi les plus anciens, comme celui de Gloria, connue à Cuba, s’estompaient. Il ne parlait plus de revenir au Grand Hôtel de la mer sur la presqu'île de Crozon où il avait passé tant de délicieux moments avec Marthe.

A l’automne dernier, il avait arrêté de remplir ses cahiers à spirales où il notait pêle-mêle ses envies, les courses à faire, des noms qui surgissaient du passé, ses quelques regrets, des petits poèmes en prose de forme courte, qui sonnaient comme des résurrections de moments vécus : il ne cachait plus qu’il envisageait Le voyage. Il avait arrêté jusqu’aux tours de magie qu’il prisait particulièrement et dont raffolaient les paroissiennes; il ne jouait plus aux jeux de hasard. Il était toujours aussi émerveillé d'être au monde, bénissait la vie d'avoir été un cadeau pour lui, mais n'entendait pas la prolonger plus que nécessaire si elle devait se résumer à n'être qu'un fardeau. Surtout, il ne vivait plus du désir qu'il avait, non pas seulement de vivre, mais aussi  de jouir de la vie.

L'idée même de devoir "vivre" de manière incommode lui était étrangère. Cervantès et Montaigne ne lui étaient plus d'aucun secours. Il ne voulait plus « faire la tombe buissonnière », partir pour l’au-delà « par le chemin des écoliers », ce thème de la chanson Le Testament de son cher Brassens; il n’entendait plus « prendre le chemin le plus long » et « quitter la vie à reculons ». Ce n’est pas qu’il avait peur de la mort, il concédait tout juste que « ne plus vivre peut être fâcheux » ; il aimait dire à ses amis qui s’inquiétaient que « naître tue », que c’était « le mouvement naturel de la vie ».

Il l’acceptait bien plus que ses plus proches. A l’un de ses tout derniers visiteurs, dans un moment de grande lucidité, il lui confiera : « mentir avec finesse est un art, dire la vérité n’est rien d’autre qu’agir en conformité avec la nature. » ; ajoutant d’un mot de son cru : « on gâche souvent à faire durer », qui voulait tout dire… Il a rendu son dernier souffle comme s’il avait rejoué en vrai, mais avec un final cut qu’il aurait décidé, une des scènes mythiques des Nouvelles Aventures de Vidocq où son personnage arrivait souvent essoufflé, en retard d’une calèche, en retard d’un indice, d’une intuition, par rapport au chef de la Sûreté, qu’incarnait le flamboyant Claude Brasseur. Au même âge que son prédécesseur dans le rôle, Alain Mottet. Marc Dudicourt rejoint ainsi aussi son vieux complice Michel Robin connu du temps de la troupe de Roger Planchon, lui aussi mort fin 2020.

Les dernières semaines, il avait choisi de délaisser la figure du fou du roi pour se cantonner à celle du tragédien où il était saisissant de sobriété et de profondeur parfois glaçante : « elle nous renvoyait à notre propre sentiment de solitude » confie l’un de ses derniers visiteurs. A deux de ses trois amis aidants autorisés à se relayer pour le visiter, masqués comme il se doit, Covid oblige, il a tenu à rendre la politesse en affichant son art du masque « naturel », plus beau encore que celui du masque de scène en carton Fallas dont il faisait collection. Il est parti comme il avait vécu, en tant que comédien et en tant qu'homme, sachant qu’entre les deux il ne faisait pas de distingo. Sans tapage.

 

Très affecté par l’annonce de sa mort, son camarade Pierre Santini, l’un des premiers à avoir réagi, avec Jean-Michel Ribes, Jean-Pierre Kalfon, le musicien auteur compositeur interprète Camille Bazbaz, ou encore le dessinateur de BD Frank Margerin, déclare : « Un des meilleurs acteurs de sa génération vient de disparaître (…) Nous avons joué ensemble la première fois en 1959. Il était le Lamme Goedzach de Till l’Espiègle à la Comédie de l’Est à Strasbourg. Nous avons beaucoup joué ensemble par la suite : chez Planchon, chez Gatti, chez Garran...(…) Je penserai toujours à lui comme à un grand acteur et un ami. »

 

*A lire : Les tables de Flambart

 

Dominique Lévèque est co-fondateur des Ateliers du Mardi. et secrétaire général du PRé (Pour une République écologique).

Creative Commons, article libre de droits, reproductible en tout ou partie

 

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COUPLETS par Alexandre Pouchkine / Timothy Adès

 

  

Alexandre Pouchkine (1799-1837), poète national de la Russie, était du gratin russe qui avait l’habitude de se parler en français, à l’époque. Il nous a donc légué quelques poèmes en français, datant surtout de sa jeunesse.

 

C’est la soprane Julia Kogan qui m’a fait connaître ce poème exquis : elle le chante également en français et en anglais sur ces deux CD : les coordonnés chez YouTube sont ci-dessous : la musique est d’Isabelle Aboulker. Ces deux dames sont magnifiques !

 

 

 

 

Portrait de Pouchkine  par Vassili Tropinine (1827)

Alexandre Pouchkine - Сouplets

 

Quand un poète en son extase

Vous lit son ode ou son bouquet,

Quand un conteur traîne sa phrase,

Quand on écoute un perroquet,

Ne trouvant pas le mot pour rire,

On dort, on baille en son mouchoir,

On attend le moment de dire :

Jusqu'au plaisir de nous revoir.

 

Mais tête-à-tête avec sa belle,

Ou bien avec des gens d'esprit,

Le vrai bonheur se renouvelle,

On est content, l'on chante, on rit.

 

Prolongez vos paisibles veilles,

Et chantez vers la fin du soir

A vos amis, à vos bouteilles :

Jusqu'au plaisir de nous revoir.

 

Amis, la vie est un passage

Et tout s'écoule avec le temps,

L'amour aussi n'est qu'un volage,

Un oiseau de notre printemps;

 

Trop tôt il fuit, riant sous cape –

C'est pour toujours, adieu l'Espoir !

On ne dit pas dès qu'il s'échappe :

Jusqu'au plaisir de nous revoir.

 

Le temps s'enfuit triste et barbare

Et tôt ou tard on va là-haut.

Souvent – le cas n'est pas si rare –

Hasard nous sauve du tombeau.

 

Des maux s'éloignent les cohortes

Et le squelette horrible et noir

S'en va frappant à d'autres portes :

Jusqu'au plaisir de nous revoir.

 

Mais quoi ? je sens que je me lasse

En lassant mes chers auditeurs,

Allons, je descends du Parnasse –

Il n'est pas fait pour les chanteurs,

 

Pour des couplets mon feu s'allume,

Sur un refrain j'ai du pouvoir,

C'est bien assez – adieu, ma plume !

Jusqu'au plaisir de nous revoir.

 

https://www.youtube.com/watch?v=pgb_rK8dw-g

 

Pushkin - We certainly must meet again

 

When some young bard who dreams of glory

Reads you his ode, or greets with rhyme,

When some old bore drags out his story,

When parrots prate and waste your time:

With no cue for humorous comment,

Drowsy, with yawns suppressed in vain,

You have words that await their moment:

‘We certainly must meet again.’

 

Ah, but alone with your true love,

Or with amusing company,

Happiness will revive and thrive,

While mirth and song flow joyfully.

 

Linger long on your peaceful evenings!

As they close, chirrup your refrain:

Sing to your friends, sing to your flagons:

We certainly must meet again.

 

My friends, our life is an instant:

All things must pass – and so does Time;

And Love is utterly inconstant,

Just a bird of our short springtime.

 

Too soon it flies, with furtive snigger,

For evermore: so, Hope, begone!

We do not tell the wayward figure

‘We certainly must meet again.’

 

Time takes his flight, that cruel ruffian,

And in our turn we soar above.

Sometimes – in fact it happens often –

It’s Luck that keeps us from the grave.

 

No present threat from dangers mortal:

The grisly black-robed skeleton

Goes knocking on some other portal:

We certainly must meet again.

 

But what? I sense a little weakness,

I’ve wearied my dear audience too:

So look, I’ll come down from Parnassus,

No place to sing, that’s very true.

 

My lyrical candle is burning:

That’s enough now: halt, little pen!

No more rhyming: goodbye, my churning:

We certainly must meet again.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès

https://www.youtube.com/watch?v=_aOR18YfveU

 



- Portrait de Pouchkine à sa table de travail, par Piotr Kontchalovski (1876-1956)

- Buste de Pouchkine

- Timbre poste russe représentant Pouchkine, 1937

- Timbre poste éthiopien représentant Pouchkine (Le père du poète, Sergueï Lvovitch Pouchkine, lieutenant de la Garde Impériale, épouse Nadejda Ossipovna Hanibal, petite fille d'Abraham Hanibal, fils de prince Ethiopien qui termina sa carrière comme général en chef de l'armée Impériale)

- Tableau représentant Pouchkine à un bal avec sa femme par OULYANOV (alias OULIANOV) Nikolaï Pavlovitch (1875-1949)


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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"LE MESSAGE" et "FIESTA" par Jacques Prévert / Timothy Adès

   

   Dans l’histoire de la poésie française, Jacques PRÉVERT (1900-1977) domine son siècle comme l’avait fait Victor Hugo : un million de ses livres se seraient vendus.

D’ailleurs il nous a régalé du trésor de ses œuvres cinématiques : et pour nous en instruire, nous avons l’excellente amie Carole Aurouet, qui a écrit trois livres à ce sujet, et qui en a fait un beau montage.

En effet, ‘ l’œuvre de Jacques Prévert est protéiforme : théâtre, cinéma, poésie, chanson, récit pour la jeunesse et collage. ’

Voici deux petits poèmes du grand maître, qui nous conduisent de la tristesse à l’extase, extraits de ses recueils Paroles  et Histoires, publiés en 1946.

 

                 LE MESSAGE

 

La porte que quelqu'un a ouverte

La porte que quelqu'un a refermée

La chaise où quelqu'un s'est assis

Le chat que quelqu'un a caressé

Le fruit que quelqu'un a mordu

La lettre que quelqu'un a lue

La chaise que quelqu'un a renversée

La porte que quelqu'un a ouverte

La route où quelqu'un court encore

Le bois que quelqu'un traverse

La rivière où quelqu'un se jette

L'hôpital où quelqu'un est mort.

 

                  FIESTA

 

Et les verres étaient vides

Et la bouteille brisée

Et le lit était grand ouvert

Et la porte fermée

Et toutes les étoiles de verre

Du bonheur et de la beauté

Resplendissaient dans la poussière

De la chambre mal balayée

Et j’étais ivre mort

Et j’étais feu de joie

Et toi ivre vivante

Toute nue dans mes bras.

 

 

                        THE MESSAGE

 

The door someone opened

The door someone shut it

The chair someone sat in

The cat someone petted

The fruit someone bit it

The note someone read it

The chair someone flipped it

The door someone opened

The road someone’s on it

The wood someone’s in it

The weir someone’s dashed in

The ward someone’s died in.

 

               FIESTA

 

The glasses were empty

The bottle was shattered

The bed was wide open

The door was tight shuttered

Each shard was a star

Of bliss and of beauty

That flashed on the floor

All dusty and dirty

And I was dead drunk

Lit up wildly ablaze

You were drunk and alive

In a naked embrace !

 

Translation: Copyright © Timothy Adès


- Manuscrit de Fiesta

- "Paroles" : 95 poèmes écrits entre 1930 et 1944; achevé d'imprimer du 20 décembre 1945. Maquette de couverture de Pierre Faucheux (les Éditions du Point du Jour)

- "Histoires" : 30 poèmes de Jacques Prévert - 30 Poèmes d'André Verdet - 31 dessins de Mayo (Editions du Pré aux Clercs, 1946)

Couverture spéciale pour un exemplaire signé de Prévert à René Bertelé (?), la couverture initiale ayant été entièrement recouverte d'un collage original de Jacques Prévert. Artcurial & bibliothèque René Bertelé (Paris, 1997, n°278)

- Le Message, réinventé par des élèves du collège Perharidy de Roscoff (année scolaire 2019-20)

- Montage Prévert by Carole Aurouet, universitaire, spécialiste de l’œuvre de Jacques Prévert, créatrice et directrice de la merveilleuse collection « Le cinéma des poètes » (Nouvelles éditions Place)                                                                 
- Carole Aurouet, Cerisy, été 2017, codirection du colloque "Jacques Prévert, détonations poétiques"


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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LA FILLE DE LONDRES, par Pierre Mac Orlan / Timothy Adès

 

   Voici une chanson de Pierre MAC ORLAN (1882-1970), l’auteur du «Quai des brumes», adapté au cinéma avec Jean Gabin. Mac Orlan fut un artiste protéiforme : chanteur au ‘Lapin Agile’ - où il rencontre Picasso, Max Jacob, Dorgelès... - auteur illustrateur de BD, peintre, journaliste, romancier, poète, écrivain, directeur littéraire (éditions de la Banderole) et critique de cinéma.

 

      Pierre Mac Orlan, Musée de la Seine-et-Marne

 

La musique de La Fille de Londres, qui fut un grand succès des années cinquante (avec Fanny de Lanninon), est de Marceau Verschueren, dit V. Marceau, grand accordéoniste, réputé pour l'utilisation de la main gauche, avec lequel il écrit une douzaine de chansons.

J’ai traduit la chanson pour l’ami Alastair Brotchie, Régent du ‘London College of Pataphysics’, qui me l’a demandé pour son journal.

Alastair a même connu le vieux ‘Charlie Brown’s pub’ à Limehouse, quartier de marins assortis, de drogues, de coûteaux… Brown avait des chinoiseries…

Et en voici bien des chanteuses  interprètes de Mac Orlan :

 

Germaine Montéro https://www.youtube.com/watch?v=ApeBdcr2Hzw

 

Juliette Gréco https://www.youtube.com/watch?v=i0F8Orp91x4

 

Catherine Sauvage https://www.youtube.com/watch?v=JwtWwkBHjK8

 

Danièle Dupré https://www.youtube.com/watch?v=Y4vXw5rUnyw

 

Monique Morelli https://www.youtube.com/watch?v=p3ycqUXZpVo

 

Catie Canta https://www.youtube.com/watch?v=GIqGF0jykJo

 

…et Sanseverino https://www.youtube.com/watch?v=HP3XsBPIoQA

 

 

 La Fille de Londres

 

 

 

Un rat est venu dans ma chambre

Il a rongé la souricière

Il a arrêté la pendule

Et renversé le pot à bière

Je l'ai pris entre mes bras blancs

Il était chaud comme un enfant

Je l'ai bercé bien tendrement

Et je lui chantais doucement :

 

"Dors mon rat, mon flic, dors mon vieux bobby

Ne siffle pas sur les quais endormis

Quand je tiendrai la main de mon chéri"

 

Un Chinois est sorti de l'ombre

Un Chinois a regardé Londres

Sa casquette était de marine

Ornée d'une ancre coraline

Devant la porte de Charly

A Penny Fields, j'lui ai souri,

Dans le silence de la nuit

En chuchotant je lui ai dit :

 

 "Je voudrais je voudrais je n'sais trop quoi

 Je voudrais ne plus entendre ma voix

 J'ai peur j'ai peur de toi j'ai peur de moi"

 

Sur son maillot de laine bleue

On pouvait lire en lettres rondes

Le nom d'une vieille "Compagnie"

Qui, paraît-il, fait l'tour du monde

Nous sommes entrés chez Charly

A Penny Fields, loin des soucis,

Et j'ai dansé toute la nuit

Avec mon Chinetoque ébloui

 

Et chez Charly, il faisait jour et chaud

Tess jouait "Daisy Bell" sur son vieux piano

Un piano avec des dents de chameau

 

 

Alors, j'ai conduit l'Chinois dans ma chambre

Il a mis le rat à la porte

Il a arrêté la pendule

Et renversé le pot à bière

Je l'ai pris dans mes bras tremblants

Pour le bercer comme un enfant

Il s'est endormi sur le dos

Alors j'lui ai pris son couteau.

 

C'était un couteau perfide et glacé

Un sale couteau rouge de vérité

Un sale couteau rouge sans spécialité.

 

 

The London Girl... as sung by Germaine Montéro

 

 

Into my room there came a rat.

He gnawed the mousetrap, stopped the clock,

Tipped up the brown ale in my crock.

Into my milk-white arms I took him,

He was so warm, just like a child.

I held him tenderly to rock him,

Sang this lullaby as I smiled:

 

   Chorus

   Sleep my rat, my cop, my bobby, sleep my boy in blue.

   Don’t you hiss along the sleeping quays, it’s not for you,

   When I hold my darling’s hand, as I hope to do.

 

A Chinese came in from the dark

And gave old London Town a look.

On his head, a sailor’s bonnet

With a coral anchor on it.

At Charlie’s place at Pennyfields

In silent night at him I smiled,

And whispered, he was quite beguiled:-

 

   Chorus

    I’d like, don’t quite know what I’d like.

    To hear my voice, I wouldn’t like.

    Afraid, afraid of you, afraid of me.

 

His blue wool costume when he swims

Had big round letters showing me

The name of some old Company

That goes all round the world, it seems.

We went inside at Charlie’s place

At Pennyfields without a care.

I danced away the livelong night

With my bedazzled China there.

 

   Chorus

   At Charlie’s, it was bright and sunny.

    Tess played ‘Daisy Bell’ on her piano,

    An old one, brown-toothed like a camel.

 

I took the Chinese to my room.

He shooed the rat, fixed up the clock,

He poured brown ale, refilled the crock.

Into my trembling arms I took him,

Like a child, so as to rock him.

He lay down on his back and slept.

His knife into my hand I slipped.

 

   Chorus

    It was a slippery, icy knife,

    Dirty and red from moments of truth,

    Dirty and red and none too choosy.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès

 

https://www.youtube.com/watch?v=z_gW71-91Rg


- Jaquette du vinyle Gréco chante Mac Orlan

- Monique Morelli chante Mac Orlan

- Carte de reporter européen (MDSM - Inventaire : D.PMO.1994/1995.1.2570 )

- Photographie de Pierre Mac Orlan prise à Saint-Cyr-sur-Morin où il s'était installé dans les années 1920. LP/Marie Linton

- Frip et Bob, deux jeunes globe-trotters créés en 1910 (dessin et texte) par Pierre Mac Orlan pour L’Almanach Nodot 1911

- Monsieur Homais voyage, illustration par Pierre Mac Orlan Collection MDSM  : Avant d'être intégré au 156e Régiment d'infanterie, en octobre 1905, Mac Orlan décroche ses premiers engagements comme peintre et illustrateur. Il décore l'intérieur d'un auberge à Saint-Vaast-Dieppedalle, et illustre le roman écrit par un de ses amis rouennais, de Robert Duquesne. Il illustrera 10 ouvrages par la suite et quelques 11 revues et journaux illustrés

- Dessin de matelots par Mac Orlan, au fusain, stylo à bille bleu, stylo-feutre de couleurs sur une feuille de papier fin extraite d'un carnet (146 x 210 mm), sous verre, baguette de bois doré.

- Façade du Pub Charlie Brown


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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LA JOIE DES CHOSES, par Victor Hugo / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES

 

Timothy Adès connait son bonheur, lui qui, dans ce mois de Mai, l'a vu fêter ce jeudi 6 l'anniversaire de Dawn, sa femme, qui sera suivi d'autres joies avec celui de sa petite-fille Anna, de son "fiston" Harry, de son neveu Jack et enfin celui de son petit-fils Remy !


 

   Le printemps s’avance, les saisons s’avancent : je reviens à Victor Hugo qui me semble le plus grand des poètes français, et à son dernier recueil de poésie, ‘L’art d’être grand-père’ (1877), que j’ai traduit complètement en anglais. Ce poème exquis de la nature date du 18 juillet 1859.

Voici de belles images et de belles vidéos, y compris le ver lent qui ‘jette le froc’ mais qui ne serait pas strictement un ver de terre, étant plutôt lézard rampant. Hugo a pris le mot lacrimæ rerum ‘larmes des choses’ de Virgile pour l’invertir en lætitia ‘joie’.

 

 

Rossignol https://www.youtube.com/watch?v=XdlIbNrki5o

Ver lent https://www.youtube.com/watch?v=HWgYPp_uieY

Aragne https://www.youtube.com/watch?v=LNXLKEr6zFM

 

LÆTITIA RERUM – la joie des choses

 

Tout est pris d'un frisson subit.

L'hiver s'enfuit et se dérobe.

L'année ôte son vieil habit;

La terre met sa belle robe.

 

Tout est nouveau, tout est debout;

L'adolescence est dans les plaines;

La beauté du diable, partout,

Rayonne et se mire aux fontaines.

 

L'arbre est coquet; parmi les fleurs

C'est à qui sera la plus belle;

Toutes étalent leurs couleurs,

Et les plus laides ont du zèle.

 

Le bouquet jaillit du rocher;

L'air baise les feuilles légères;

Juin rit de voir s'endimancher

Le petit peuple des fougères.

 

C'est une fête en vérité,

Fête où vient le chardon, ce rustre;

Dans le grand palais de l'été

Les astres allument le lustre.

 

On fait les foins. Bientôt les blés.

Le faucheur dort sous la cépée;

Et tous les souffles sont mêlés

D'une senteur d'herbe coupée.

 

Qui chante là ? Le rossignol.

Les chrysalides sont parties.

Le ver de terre a pris son vol

Et jeté le froc aux orties;

 

L'aragne sur l'eau fait des ronds;

ciel bleu! l'ombre est sous la treille;

Le jonc tremble, et les moucherons

Viennent vous parler à l'oreille;

 

On voit rôder l'abeille à jeun,

La guêpe court, le frelon guette;

A tous ces buveurs de parfum

Le printemps ouvre sa guinguette.

 

Le bourdon, aux excès enclin

Entre en chiffonnant sa chemise;

Un oeillet est un verre plein

Un lys est une nappe mise.

 

La mouche boit le vermillon

Et l'or dans les fleurs demi-closes,

Et l'ivrogne est le papillon,

Et les cabarets sont les roses.

 

De joie et d'extase on s'emplit,

L'ivresse, c'est la délivrance;

Sur aucune fleur on ne lit:

Société de tempérance.

 

Le faste providentiel

Partout brille, éclate et s'épanche

Et l'unique livre, le ciel,

Est par l'aube doré sur tranche.

 

Enfants, dans vos yeux éclatants

Je crois voir l'empyrée éclore;

Vous riez comme le printemps

Et vous pleurez comme l'aurore.

 

 

LÆTITIA RERUM - The Joy of Things

 

Everywhere, a sudden ferment.

Winter hurries off, disrobes;

Old year drops her faded garment,

Earth puts on her finest robes.

 

All is new, proud, debonair.

Round us, youth’s awakenings;

Devil-beauty everywhere

Sparkles, preens in limpid springs.

 

Trees start flirting. Flowers choose

Which of them is loveliest:

All display their gaudy hues,

Even the very homeliest.

 

Tufts are spurting from the rock;

Light leaves by the air are kissed.

June adores these tiny folk    

Of the heath, in Sunday best.

 

It’s a proper festival;

Coarse-grained thistle’s mood is festal.

In the summer’s banquet-hall

Stars light up the tiers of crystal.

 

Now, it’s hay-time: next, the grain.

In the copse, the reaper sleeps.

Scented breezes all retain

Perfume of the grass he reaps.

 

Nightingale is singing there;

All the chrysalids have gone.

Earthworm climbs to take the air,

Flings to the nettles his old gown.

 

Water-boatmen tour the pond;

Blue skies frame the trellis-shade;

Breezes stir the reedy frond;

Tiny insects serenade.

 

Wasp and hungry bee take wing,

Hornet’s at his look-out post.

Wayside pub is opening;

Quaff the perfumes: spring’s mine host!

 

Bumble-bee who loves excess

Smoothes his shirt, adjusts his tie:

Bud of the pink’s his brimming glass;

Lily, his white napery.

 

Crimson draughts, and gold, the fly

Sips from flowers that shyly close;

Bar-fly is the butterfly,

Toper’s tavern is the rose.

 

Ecstasy and joy imbibed!

Drunkenness is deliverance!

Not one flower is inscribed

‘Solemn League of Temperance’.

 

Nature in her pomp and bloom

Gushes, bursts a thousand-fold:

Heaven is a priceless tome

That the dawn has edged with gold.

 

My children, in your shining eyes

To me the empyrean appears;

The spring lives in your gaieties,

And the dawn rises in your tears.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès


Notes :

- cépée : terme de chasse. Bois d’un an ou deux. Touffe de bois sortant d’une même souche. (Littré)

- empyrée : de l’adj. lat. ecclés. empyrius, grec empur(i)os « en feu, de feu ». (mythologie grecque) la plus élevée des quatre sphères célestes, qui contenait les feux éternels, c’est-à-dire les astres, et qui était le séjour des dieux. (Robert)


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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CE DIVIN NECTAR, par François Villon / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

   Voici un petit poème du pauvre scélérat François VILLON (1431-1463) qui est inscrit sur chaque bouteille de ce beau vin Grand Cru Classé de Saint Émilion : Château Balestard La Tonnelle St-Émilion… On parle d’un chanoine Balestard, ancien compositeur.

Ici règne depuis 500 ans la famille Capdemourlin : en plus de ses bons vins, on admire leur ancienne tour de guet, l’architecture, le beau jardin…

 

Les paysages viticoles de Saint-Émilion ont été les premiers au monde à avoir été inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. La confrérie la Jurade de Saint-Émilion, garante de la qualité des vins de Saint-Émilion, organise des festivités tout au long de l’année, notamment "la Fête de Printemps" (troisième dimanche de juin) et "le Ban des Vendanges" (troisième dimanche de septembre) pendant lequel une quarantaine d'impétrants est intronisée en tant que jurats.

 

J’ai traduit ce poème à l'occasion d’une soirée de vins français dans le cadre de  ‘Poet in the City’, agence culturelle à Londres.

 

Vierge Marie, gente déesse,

Garde-moi place en paradis

Oncque n’aurai joie ni liesse

Ici-bas, puisqu’il n’est permis

De boire ce divin nectar,

Qui porte nom de Balestard,

Qu’à gens fortunés en ce monde.

Or, suis miséreux et pauvret,

Si donc au Ciel ce vin abonde,

Viens, doulce Mort, point ne m’effraye,

Porte-moi parmi les élus

Qui, là-haut, savourent ce cru.

 

 

Mary, mother of the Lord,

up in heaven keep my place:

dull and joyless are my days

here below, for I’m debarred

from this draught miraculous

by the name of Balestard,

drunk by such as can afford.

I am poor, penurious:

if this wine in heaven flows,

come, sweet Death, and I shall profit:

take me up, and I’ll repose

with the chosen ones who quaff it.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès

 


- Statue de François Villon à Utrecht (Museumkwartier district central Utrecht city, Netherlands)

- Timbre poste dessiné et gravé par Albert Decaris, émis  en 1946

- Bouteille de Château Balestard

- Entrée du Château de Balestard Saint Emilion

- La Tonnelle, la très ancienne tour de guet en pierres du XVe siècledu Château de Balestard Saint Emilion

- La Jurade de Saint Emilion

- La Tour du Roy à Saint Emilion

- La ballade des pendus ou « l’épitaphe de Villon » est l’œuvre la plus connue du poète français médiéval. Il l’écrit alors qu’il est condamné à mort par pendaison.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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LA SOURIS D'ANGLETERRE, par 'Nino', Michel Veber / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES

Timothy Adès nous offre en ce dimanche 25 avril de la poésie, de la musique et de l'humour avec deux chansons de 'Nino', pseudonyme de Michel Veber, issu d'une famille d'artistes, d 'écrivains, d'hommes de théâtre et de cinéma, dont nous connaissons, plus près de nous, le réalisateur Francis Veber (Le Jouet). 

Le chef compositeur de très grand talent Manuel Rosenthal (élève de Maurice Ravel) en signe la musique. Elles sont interprétées ici par deux artistes lyriques exceptionnelles : Julia Kogan et Paloma Pelissier. Et comme à l'accoutumée, Timothy Adès nous offre sa version en anglais,


 

   C'est une des plus belles chansons de ‘Nino’ (1896-1965) que je vous propose aujourd'hui. Ainsi que deux de ses interpétrations par deux artistes lyriques : l'une avec la mezzo soprano Paloma Pélissier, l'autre avec la soprano #JuliaKogan, pour qui je l’ai traduite en anglais, et qui va sûrement l’enregistrer en anglais, l’un de ces beaux jours.

 

La musique est de Manuel Rosenthal (1904-2003).

J’ajoute la chanson du chien Fido, issue elle-aussi de l'album "Les Chansons du Monsieur Bleu" (1932) des mêmes artistes où figurent également Quat' et trois sept; L'éléphant du Jardin des Plantes; Le marabout; Le naufrage; Grammaire; Le petit chat est mort; Tout l'monde est méchant; Le vieux chameau du zoo; Le Bengali et L'orgue de Barbarie.

 

L’Hôtel d’Angleterre à Calais était sur la Place d’Armes, en face de la Tour du Guet.

 

Michel Veber ‘Nino’ est aviateur pendant la Guerre de 1914-18.

 

« Connu comme dialoguiste de cinéma, il était le beau-frère de Jacques Ibert, pour lequel il écrit le livret d’"Angélique" en 1926. Il collabore avec Albert Roussel pour "Le Testament de la tante Caroline" en 1932, puis avec Manuel Rosenthal pour les "Bootleggers", et surtout pour deux pièces plus célèbres : "Le Rayon des soieries" (1930) et "La Poule noire" (1933, création 1937).

C'était le neveu de Tristan Bernard, et de Pierre Veber. »

Librettiste, parolier, auteur de poèmes musicaux, Michel Veber est aussi connu pour avoir fait les dialogues de Gran Casino (1947), le premier film de Luis Buñuel de sa période mexicaine

 

Michel Veber sert au service de presse de l’attaché de l’air à Washington en 1940. En 1941 il rejoint les FAFL (Forces aériennes françaises libres), il est au Kenya et en Afrique du Sud, il est torpillé ; il revient au combat en Europe ; il fait neuf missions de bombardement ; le médecin l’exclut.

Du carnet de Pierre Mendès-France :

« 7 septembre (1943) …. Départ capitaine Weber (sic) ... Quarante-sept ans, vivait à Hollywood (cinéma), est venu s’engager chiquement. Titres de l’autre guerre. … Va retrouver femme et fils en Amérique. »

 

La souris d'Angleterre

 

C'était une souris qui venait d'Angleterre,

Yes, Madame, yes, my dear,

Ell' s'était embarquée au port de Manchester

Sans même savoir où s'en allait le navire.

No, Madam', no, my dear.

Elle avait la dent long' comme une vieille Anglaise,

S'enroulait dans un plaid à la mode écossaise

Et portait une coiffe en dentelle irlandaise.

 

Dans le port de Calais, elle mit pied à terre,

Yes, Madame, yes, my dear,

Elle s'en fut bien vite à l'hôtel d'Angleterre,

Et grimpe l'escalier tout droit sans rien leur dire,

No, Madam', no, my dear,

Le grenier de l'hôtel lui fut un vrai palace,

La souris britannique avait là tout sur place,

Du whisky, du bacon, du gin, de la mélasse.

 

Chaque soir notre miss faisait la ribouldingue,

Yes, Madame, yes, my dear,

C'était toute la nuit des gigues des bastringues,

Les bourgeois de Calais ne pouvaient plus dormir,

No, Madam', no, my dear,

En vain l'on remplaçait l'appât des souricières,

Le Suiss' par le Holland', le Bri' par le Gruyère,

Rien n'y fit, lorsqu'un soir on y mit du Chester.

 

C'était une souris qui venait d'Angleterre,

Yes, Madame, yes, my dear.

 

Julia Kogan

https://www.youtube.com/watch?v=Nagajm69XUQ

 

Paloma Pélissier

https://www.youtube.com/watch?v=ohJ-y_AmGGg

 

The Mouse from England

 

Now once upon a time there was an English mouse

Yes, Madame, yes, my dear.

She sailed from Liverpool – she must have been a Scouse.

She didn’t even know the likely port-of-call.

No, Madame, no, my dear.

Long in the tooth she was, like any English crone,

She wore a tartan plaid, the kind the Scots put on,

And proudly on her head an Irish lace confec-ti-on.

 

She came to Calais port, and there she disembarked

Yes, Madame, yes, my dear.

And to the Angleterre Hotel she quickly walked.

Straight up the stairs she went, she said no word at all.

No, Madame, no, my dear.

The loft of the hotel outdid the great palaces:

The lucky British mouse was well supplied, with masses

Of whisky, of bacon, of gin, and of molasses.

 

Each evening our Miss Mouse went on a jolly spree,

Yes, Madame, yes, my dear.

With noisy reels and jigs and shouts of revelry.

The burghers of Calais could get no sleep at all

No, Madame, no, my dear.

The cheeses in the traps were switched to no avail,

The Swiss, the Dutch, the Brie, so many bound to fail,

Till at last one night they put some Wensleydale.

 

For once upon a time there was an English mouse

Yes, Madame, yes, my dear.

 

Translation © Timothy Adès

 

 



 

Fido, Fido Manuel Rosenthal / Nino (Michel Veber)

 

Fido, Fido, le chien Fido

Est un chien vraiment ridicule;

On n'sait jamais s'il est su' l'dos,

Ni s'il avance ou s'il recule.

 

Il perd son poil et ses babines,

Ses oreill's traînent en lambeaux;

Quand il pleut il met des bottines,

Une casquett' quand il fait beau.

 

Pour lui donner un coup de fer,

On fait venir le praticien;

Et comme il ne voit plus très clair

On l'a conduit chez l'opticien.

Et lorsqu'il s'en va-t-à la chasse

Il est forcé de mettr' des verres.

Les perdreaux rient, les pies l'agacent,

Et les lapins se roul'nt par terre.

 

Fido, Fido, le chien Fido

Est un chien vraiment ridicule;

On n'sait jamais s'il est su' l'dos,

Ni s'il avance ou s'il recule.

 

 

Fido, Fido

 

Fido, Fido, the dog Fido,

He is a really silly pup.

His front and rear are none too clear,

You can’t see if he’s wrong way up.

 

He shakes his chops, he sheds his hair,

His ears flip-flop, they trip him up,

Come rain, he has neat boots to wear

And when it’s fine, a jockey-cap.

 

To straighten out his matted knots

They had to call a specialist,

And as he cannot see a lot

They took him to the oculist.

So when he’s on a hunting jaunt

With pebble-glasses on his phiz,

The woodcocks laugh, the magpies taunt,

The rabbits roll in ecstasies.

 

Fido, Fido, the dog Fido,

He is a really silly pup.

His front and rear are none too clear,

You can’t see if he’s wrong way up. Woof !

 

Translation © Timothy Adès


- La Place d'Armes à Calais

- Michel Veber, 7° debout , de gauche à droite, capitaine navigateur, le 3 novembre 1942, avec son groupe de la France Libre à Durban (Afrique du Sud) après le torpillage du Mendoza - (Extrait photographie, collection Y. Morieult).

- Le testament de Caroline, opéra bouffe composé par Albert Roussel (1869-1937) en 1933 sur un livret de Nino.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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LE CHAT QUI NE RESSEMBLE A RIEN, par Robert Desnos / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

   Amusons-nous avec Robert Desnos !

Ses beaux poèmes pour enfants se trouvent en maintes éditions illustrées : y comprises les Chantefables/Storysongs bilingues que j’ai faites avec les dessins de Cat Zaza, de chez Agendapoetry : trente poèmes que, déporté, Desnos n’a jamais vus publiés, par les Éditions Gründ, après la Libération.

De même, ses cinquante Chantefleurs. Avant la guerre il avait fait trois petits recueils : La ménagerie de Tristan, d’où est extrait ‘Le chat qui ne ressemble à rien’, avec les dessins de Desnos lui-même ; Le parterre d’Hyacinthe, avec ‘Salsifis du Bengale’ ; ces deux ont été écrits à l'intention des enfants de ses amis Lise et Paul Deharme; et La géometrie de Daniel, pour le fils de Madeleine et Darius Milhaud. Seul le volume de chez Gründ illustré par Silbermann contient tous les cinq recueils entiers.

Desnos note dans son journal : « Les poèmes pour enfants auront survécu un peu plus longtemps que le reste. »

 

 

Le Chat qui ne Ressemble à Rien

 

Le chat qui ne ressemble à rien

Aujourd’hui ne va pas très bien.

 

Il va visiter le Docteur

qui lui ausculte le cœur.

 

Votre cœur ne va pas bien

Il ne ressemble à rien,

 

Il n’a pas son pareil

De Paris à Créteil.

 

Il va visiter sa demoiselle

Qui lui regarde la cervelle.

 

Votre cervelle ne va pas bien

Elle ne ressemble à rien,

 

Elle n’a pas son contraire

À la surface de la terre.

 

Voilà pourquoi le chat qui ne ressemble à rien

Est triste aujourd’hui et ne va pas bien.

 

 

The Cat That Looks Like Nothing At All

 

The cat that looks like nothing at all

Is feeling lackadaisical.

 

He goes to visit the doctor bloke   

Who pokes his chest with a stethospoke.

 

Your heart is lackadaisical

It also looks like nothing at all.

 

There’s nothing to match it from London to Datchet

From here to Créteil, it’s nonpareil.

 

He goes to visit his Mary Jane

Who gives him a brain scan on his brain.

 

Your brain is lackadaisical

It also looks like nothing at all.

 

On the surface of the earthly ball

There’s nothing to counter this at all.

 

That’s why the cat that looks like nothing at all

Is feeling flat and lackadaisical.

 

Translation © Timothy Adès


 

Salsifis du Bengale

 

Salsifis du Bengale

Cultive son jardin

Méchant comme une gale

Bête comme un serin.

 

Salsifis du Bengale

met son habit de feu

et met sur ses mains sales

ses gants, 1 + 1, 2

 

Salsifis du Bengale

monte sur un bateau

conduit par des cigales

sous un ciel de gâtea

 

Salsifis du Bengale

lorsqu’il a mal aux reins

se nourrit de pétales

des roses de Pékin

 

Salsifis du Bengale

est un fameux gaillard

C’est un vilain brutal

c’est un méchant braillard

 

Salsifis du Bengale

chantait une chanson

devant un hôpital

c’est pas là des façons

 

Salsifis du Bengale

ne se prive de rien

souffrant d’une fringale

il a mangé son chien

 

Salsifis du Bengale

ne dure qu’un matin

mangé par un crotale

Il est mort quel destin

 

Salsifis du Bengale

en jouant dans la prairie

avala sec sa balle

et resta ahuri

 

Salsifis du Bengale

vivra comme la terre

renaissant de son mal

mourant de son mystère

 

Salsifis du Bengale

est pourtant votre ami

à la belle il s’installe

et mange un canari

 

Salsifis du Bengale

n’est pourtant pas heureux

s’il s’endort il dort mal

s’il s’éveille il vit peu.

 

 

Salsify

 

They call him Scorzonera

He cultivates his cabbage-patch

Sore as any scab to scratch

Silly as any canary

 

Goat’s-Beard of Purple

When his hands are dirty

Wears a safety-suit with gloves

Glove-15 glove-30

 

Saxifrice or Salsify

In his schooner riding high

Crickets keep a weather eye

Chocolate eclair, the sky

 

Goat’s-Beard of Purple

His kidney-pain raging

He fattens on petals

Of roses of Beijing

 

Saxifrice or Salsify

Bold and brave and jolly

Brawling brat, rude boy

Sulky, sly and squally

 

Purple Goat’s-Beard

He sang something weird

Right outside a hospital

Not the proper thing at all

 

Scorzonera

Lives high on the hog

Felt very hungry

And swallowed his dog

 

Salsify

That a rattlesnake ate!

A morning went by

And he’s dead. What a fate.

 

Salsify

Played on the prairie

Swallowed his ball, dry

Didn’t half worry

 

Saxifrice or salsify

He’ll survive like Mother Earth,

Dying of his mystery,

Finding, in his pain, rebirth.

 

Scorzonera,

Your friend, all the same,

Eats a canary,

Lives with some dame.

 

Saxifrice or salsify

Still is not a happy guy

Never sleeping peacefully

Waking life can’t satisfy.

 

 Translation © Timothy Adès

 



Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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IL N'EST PAS TANT DE BARQUES A VENISE, par Mellin de Saint Gelais / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

   Mellin de SAINT-GELAIS (1491-1558), né à Angoulême où il grandit, puis à Cognac, est le neveu (ou le fils ?) d’Octavien de St-Gelais, évêque d’Angoulême, lui-même poète et traducteur.

A partir de 1506, Mellin étudie à Poitiers la rhétorique et la philosophie, puis poursuivra en Italie, à Bologne et Padoue, où il apprendra l'italien et la littérature italienne; dès 1532, il est fait abbé commendataire de l'abbaye de Notre-Dame de Reclus, Ordre de Citeaux, au Diocèse de Troyes, il est choisi comme aumô­nier du Dauphin de France, et bibliothécaire de François 1er ; à la mort du dauphin François (1536), Mellin de Saint-Gelais devient conservateur de la bibliothèque royale à Blois, jusqu’à ce qu’elle rejoigne, en 1544, celle de Fontainebleau : il y fait un catalogue de 1890 volumes, dont 109 imprimés. Il chante ses poèmes à la cour, il fait mauvais accueil aux poètes de la Pléiade : du Bellay qui l’a critiqué, et Ronsard...

Ce Sonnet ‘Il n’est pas tant…’ issu de ses Oeuvres poétiques est l’un des poèmes que j’ai récités en 1996, débutant devant les copains de l’Inséad ’66 et leurs dames, lors d’un banquet en costume présidé par les rois François Ier et Henri VIII.

 

L’écologie ? ‘De deux maulx le moindre on doibt choisyr.’ Le bilan des entreprises telles que Total, Air France, etc. ou la planète ? Oui, on doibt choisyr !

 

                                        Sonnet VII

 

Il n’est pas tant de barques à Venise,

D’huistres à Bourg, de lièvres en Champagne,

D’ours en Savoie, et de veaux en Bretagne,

De cygnes blancs le long de la Tamise;

De différends aux peuples d’Allemagne,

Ne tant d’amours se traitent à l’église,

Ne tant de gloire à un seigneur d’Espagne,

Ne tant se trouve à la Cour de feintise,

Ne tant y a de monstres en Afrique,

D’opinions en une république,

Ne de pardons à Rome aux jours de fête;

Ne d’avarice en homme de pratique,

Ne d’arguments en une Sorbonique,

Que ma mie a de lunes en la tête.

 

@fran Le Roux chante la musique d’André Jolivet,

https://www.youtube.com/watch?v=tgEdkp25eWk&t=2s

N.B : Ce ‘Bourg’ aux huitres serait à mon avis Bourgneuf-en-Retz en Vendée.

 

                    Huitain XVII

 

J’en aime deux d’amour bien différente,

L’une me plaist pour sa grâce et bon sens,

L’autre me porte amour si apparente,

Que d’estre sien maugré moy je consens.

Mais bien que plus d’elle aimé je me sente,

Plus addonné à l’autre je me sens :

O que pareil aux deux fust le vouloir,

Ou que de l'une il me peust moins chaloir !

 

                    Huitain XVI

 

Jeudy dernier je feuz chez la Normande,

Où y treuvay Loyse et Marguerite :

Louise est grasse, en bon poinct, belle et grande,

L’aultre est plus jeune et beaucoup plus petite.

Loyse assez m’embrasse et sollicite,

Mais Marguerite eut de moy son plaisir :

La grande en feut, ce croy je, bien despite,

Mais de deux maulx le moindre on doibt choisyr.

                                             Sonnet VII

 

Venice has not more barques, nor Champagne hares;

Thames has not more white swans in all her course;

Of calves has Brittany not more resource,

Nor Bourg of oysters, nor Savoy of bears;

Nor do more lovers to the altar run,

Nor are there more debates in Germany,

Nor has a Spanish lord more dignity,

Nor at a court is more deceiving done;

More monsters, Africa cannot purvey,

More pardons, not a Roman holiday,

Republics hear not more opinions said,

The learned have not more rapacity,

More arguments the university,

Than there are moons within my mistress’ head.

 

Published 1991 in ‘Outposts’. Said at Insead banquet 1996.

 

 

                               

                                        Octave XVII

 

I love a pair. The love’s quite different:

One pleases me by her good sense and charm,

The other makes her love so evident

That to be hers I cannot but consent.

That this one loves me more, I’m well aware,

But that one draws me more, if I compare.

I wish I equally desired the pair,

Or were, for one or other, not so warm!

 

                                      Octave XVI

 

Last Thursday I was you-know-where

And found Louise and Marguerite:

Louise is big and plump and fair,

The other’s younger, more petite.

Louise with squeezes tried me out:

Marguerite took me, took her pleasure:

The big lass was upset, no doubt,

But of two evils, we must take the lesser.

 

   Translation © Timothy Adès

 


Mellin de St Gelais par Charles-Etienne Gaucher (Fine Arts Museums of San Francisco, Achenbach Foundation).

Oeuvres poétiques de Mellin de St Gelais (Lyon, Antoine de Harsy, 1574).

Octavien de St Gelais.

Abbaye Notre Dame de Reclus.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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ET LA LUMIERE FUT, par Jean Cassou / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

   Joyeuses Pâques ! Un grand poème de Jean CASSOU, chef de la Résistance au sud-ouest, à qui de Gaulle au chevet donne la Croix de la Libération. Communiste, il quitte le parti contre le pacte Molotov-Ribbentrop ;

il défend Tito qui rompt avec Staline : on le dénonce. Cassou créera le Musée National d’Art Moderne ; il recevra en 1971 le Grand prix national des Lettres, en 1983 le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres, et la Médaille d'or du mérite des beaux-arts (Espagne).

Néanmoins il reste ‘le grand méconnu’. Ce poème du recueil ‘La rose et le vin’ est écrit en 1941 et publié en 1952 chez l’Imprimerie des Poètes.

Avec ses échos religieux, il est plein de lumière et d’espoir.

 

 

                ET LA LUMIÈRE FUT

 

Et la lumière fut, qui éclaire tout homme

en ce monde et toute la misère du monde,

et qui forme l'éclat des raisins et des pommes

et les jaunes frissons sous les feuilles profondes.

 

Et la lumière est pure alors qu'elle arrondit

ses touches de splendeur sur la masse des ombres,•

comme une lampe aimée que la main de la nuit

plonge au fond de l'amour par un escalier sombre.

 

Et la lumière est pure et la lumière est sainte,

et la lumière parle avec des mots joyeux

plus haut que la tempête et plus fort que la plainte

qui réveille en sursaut les dormeurs malheureux.

 

Sois louée, sois bénie, lumière inexhaustible,

thyrse de poésie, serpent de guérison,

peine et joie consenties, immanence visible,

conscience casquée, ô déesse raison!

 

Sois bénie, et béni soit ton règne efficace:

qu'il étende ses bras de révélation

comme des nappes d' or au large des espaces

et y fasse tinter les tours bleues des Sions.

 

Manifeste les sons étreints par le silence,

délivre les pitiés, les charmes engourdis:

il est encor des poids pour la juste ba1ance,

il est encor des pleurs qui n'ont pas été dits.

 

Des abîmes de deuil et de mémoires vaines

attendent ton signal, et d'obscurs continents

fumant, sur leurs degrés, d'odeurs suburréennes,

et des clairons muets au seuil des monuments.

 

Ta suscitation doit faire comparaître

toutes ces draperies grouillantes, mille espoirs,

poings convulsés aux grilles rouges des fenêtres,

comme une tragédie fermée de toutes parts.

 

Éclaire de tes yeux la minutie des rides,

la multiplicité des plis, la belle trace

des vagues accouplées et des cheveux rapides

que dénombre le vent aux profils qui s' effacent.

 

Exalte les vallées où les peuples gémissent,

couchés sur les tombeaux des âges embaumés,

fends les temples, pénètre au secret des calices

où bourdonne l'essaim des anges oubliés.

 

Prends les rues dans tes rais comme des ronces. Mêle

à tes fruits irisés les bulles des ruisseaux,

la paille des fumiers, le cri des étincelles

farouche et sans répit sous le choc des marteaux.

 

Ouvre les portes! L'âme est noire dans son coin,

et cette odeur de sang qui brûle plaît aux mères.

Mais tu sais rire, et d'un rire chaste et sans fin,

jusque parmi les fleurs pourries des cimetières,

 

toi, tu sais rire, et comme d'un rire espagnol,

torrent de flamme et d'eau sauvage, ma lumière,

mon grand sarcasme phrygien, ma carmagnole,

cheval, cheval terrible, ô la plus libre et fière

 

des apparitions au-dessus de nos têtes!

Tue les dieux mauvais, tue! Oh! quel dégoût croupit

dans nos siècles comme des restes de planètes

retombés loin de toi dans l'éternelle nuit!

 

Mais ne nous quitte pas! Embrase jusqu' à l'or

la plaie qui nous dévore et ces choses petites

et innocentes, nées à peine dans la mort,

la pauvre mort chétive et elle aussi bénite,

 

la misérable mort d'ici, notre seul bien,

(et c'est pourquoi tu sais que nous l'aimions... ). Mais d'autres

amours nous captiveront que ce triste rien,

quand tout n'appartiendra plus qu' à ta flamme haute,

 

porté vers cette épée ascensionnelle. Et tout

sera clair et présent. Radieuse, la terre

aura vêtu sa robe virginale d'août

pour boire infiniment le vin de la lumière.

 

 

                 AND THERE WAS LIGHT

 

And there was light, that lightens everyone

that lives, and lightens all this world’s distress,

puts bloom on grapes and apples in the sun,

under low leaves a shivering yellowness.

 

The light is pure when it rounds out its glory

on fields of shadow touched with splendour bright,

a well-loved lamp to reach an upper storey,

thrust into Love’s depths by the hand of night.

 

The light is pure, the light has sanctity,

and the light speaks, its words rejoice the heart,

above the storm and moaning threnody

that wakes unhappy sleepers with a start.

 

Be praised, be blessed, light inexhaustible,

serpent of healing, poets’ thyrsus, yes,

pain and joy sanctioned, immanence visible,

goddess of reason, helmeted consciousness!

 

Blessings be on you and your potent reign:

may it stretch forth its arm, enlightening,

like cloth of gold spread wide across the plain,

and make the high blue towers of Sions ring.

 

Show forth the sounds that were constrained in silence:

set pity free, shake loose the magic word;

there are yet makeweights for the rightful balance,

there are yet tears whose story is unheard.

 

Chasms of mourning and vain memories

await your signal; murky continents,

steaming with old Suburan fragrances;

mute bugles on the steps of monuments.

 

At your arousal, everything appears:

the thousand hopes, the vermin-ridden drapes,

the fists convulsing at red window-bars,

a tragedy that nobody escapes.

 

Illumine with your eyes the waves in pairs,

the plethora of folds, the lovely trace

of wrinkled intricacies, and quick hairs,

counted by winds, on brows the years efface.

 

The peoples cry aloud. Exalt the valleys!

They lie on centuries entombed in balm.

Cleave, cleave the temples, penetrate the chalice

where the forgotten angels buzz and swarm.

 

Embrace roads in your rays like briars. Bring,

mingled with rainbow fruits, the rivers’ bubbles,

straw of the dunghills, sparks that fiercely sing,

relentless, as the hammer-blow redoubles.

 

Open the gates! The soul is black, unseen;

this is the burnt-blood smell a mother craves.

But you laugh well: your laugh is endless, clean,

even to the flowers that wither on the graves.

 

Yes, you laugh well, my light, à l’espagnole,

flame and wild cataract, a streaming flood,

my Phrygian caustic wit, my carmagnole,

terrible steed, the freest and most proud

 

of airy apparitions. Kill, oh kill

the wicked gods! As dregs of planets fall,

our aeons of disgust are festering still,

crashed far from you in night perpetual.

 

But stay amongst us! Burn to glowing gold

the wound that feasts on us, the littleness,

things small and innocent and scarcely foaled

before they die the death we also bless;

 

death’s all we have on earth, and that is why

you know we loved it ... Many a better love

will charm us than that dismal nullity,

when all reverts to your high flame above,

 

nearing the sword of the ascension. All

shall then be clear and present. Beaming bright,

Earth in her August garments virginal

shall infinitely drink the wine of light.

 



" J'ai été arrêté pour activité de résistance par la police de Vichy, le 13 décembre 1941, à Toulouse, en zone non occupée, et mis au secret à la prison militaire de cette ville avec les autres camarades de notre réseau pris avec moi. Secret relatif, car les prisons étaient pleines, et nous nous trouvâmes deux à partager la même cellule. [...] Néanmoins toutes les autres conditions du secret étaient réalisées : pas de promenades en rond dans la cour, pas de visites, pas de papier pour écrire, par de correspondance et pas de lecture. Le soir venu, nous nous jetions sur nos paillasses et tentions de dormir malgré le froid. Dès la première nuit j'entrepris, pour passer le temps, de composer des sonnets dans ma tête, cette forme stricte de prosodie me paraissant la mieux appropriée à un pareil exercice de composition purement cérébrale et de mémoire..."

Jean Cassou


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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LES ENFANTS PAUVRES par Victor Hugo / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

VICTOR HUGO fut champion à la fois des enfants et des pauvres : en voici la combinaison. Il donnait librement de bons repas aux pauvres petits de Guernesey. Ce poème est de son dernier recueil, ‘L’Art d’être grand-père’ : je le récite souvent et je suis toujours ému.

 

En janvier de 2020, le manuscrit originel de sa main fut retrouvé par hasard, au fond d’une armoire poussiéreuse, dans le Lycée Victor Hugo de Besançon, sa ville natale. Hugo l’y avait offert en 1868 pour une loterie au profit des indigents. Un bouquiniste l’achète, le lycée l’acquiert en 1951 pour 6.000 Fr. avec quelques lignes en plus…

 

« ILS SONT MEILLEURS QUE NOUS NE SOMMES. AH, DONNONS-LEUR EN MEME AVEC LE PAIN QU'IL FAUT AUX HOMMES, LE BAISER QU'IL FAUT AUX ENFANTS. »

 

 

            LES ENFANTS PAUVRES

 

 

Prenez garde à ce petit être;

Il est bien grand, il contient Dieu.

Les enfants sont, avant de naître,

Des lumières dans le ciel bleu.

 

Dieu nous les offre en sa largesse;

Ils viennent; Dieu nous en fait don;

Dans leur rire il met sa sagesse

Et dans leur baiser son pardon.

 

Leur douce clarté nous effleure.

Hélas, le bonheur est leur droit.

S'ils ont faim, le paradis pleure.

Et le ciel tremble, s'ils ont froid.

 

La misère de l'innocence

Accuse l'homme vicieux.

L'homme tient l'ange en sa puissance.

Oh! quel tonnerre au fond des cieux,

 

Quand Dieu, cherchant ces êtres frêles

Que dans l'ombre où nous sommeillons

Il nous envoie avec des ailes,

Les retrouve avec des haillons!

 

 

            PENNILESS CHILDREN

 

 

Watch this little one with care,

Filled with God, and great in worth;

Babes, before they come to birth,

Shine above in azure air.

 

God in bounty gives us this:

They are sent to us on earth,

All his wisdom in their mirth,

All his mercy in their kiss.

 

We are warmed in their sweet light;

They are cold, and heaven shivers;

They are hungry, Eden suffers;

Happiness is theirs by right.

 

Men have angels in their power:

Every innocent unfed

Puts on trial the evildoer.

Thunder’s rage shall wake the dead:

 

God, who sends these pretty things

To our den of sleep and shadows,

Sends them down to us with wings,

Finds them wearing rags and tatters!

 


Un poème écrit de la main de Victor Hugo retrouvé dans un ...

francetvinfo.fr/culture/patrimoine/histoire/histoire-un-poeme-ecrit-de-la...

Un poème écrit de la main de Victor Hugo a été découvert par hasard dans le fond d'un placard dans un collège de Besançon (Doubs). Le poème s'intitule Les enfants pauvres.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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ELLE ET LUI, par Jean Cassou / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES

Timothy Adès nous propose de revenir à Jean Cassou (né à Deusto, près de Bilbao en 1897, décédé à Paris en 1986) avec ce poème d’amour, Elle et lui (« Traduit de Hugo von Hofmannsthal »), écrit dans la prison militaire de Toulouse.


   Jean CASSOU, Résistant mis au cachot par les Nazis, compose mentalement pendant l’hiver de 1941-42, n’ayant rien pour écrire, ses 33 sonnets composés au secret qui seront parmi le meilleur de son oeuvre poétique. Ces poèmes lui permettent de tromper son désepoir avec les auteurs qui l'accompagnent depuis toujours (Les Verlaine, Nerval, Rilke, Baudelaire et Machado, etc. qu'il a souvent chroniqués) et seront ses compagnons de malheur. Ce Sonnets témoignent de sa foi dans le pouvoir de l'homme et de sa création. Gravés dans sa mémoire, ils seront publiés en février 1944 dans les Cahiers de la Libération, puis aux Éditions de Minuit, de façon clandestine, sous le pseudonyme de Jean Noir.

 

En voici un (sonnet 9), remarquable pour être traduit de l’allemand.

 

Que Cassou prenne la parole : « Toute lecture était interdite aux prisonniers. Un jour, pourtant, un fragment d’un numéro de la Pariser Zeitung me tomba sous la main. Mon compagnon de cellule et moi nous dévorâmes la feuille infâme : c’était tout de même quelque chose à lire. J’eus la joie d’y retrouver un sonnet de Hofmannsthal : Die Beiden, célèbre pièce d’anthologie qui m’avait toujours charmé et que, au cours d’une nuit d’insomnie, je m’efforçai d’adapter à notre langue. »

 

De la préface de François La Colère, pseudonyme d'Aragon : « On rêvera longtemps sur cette aventure de l'esprit dans le cœur de la plus terrible des guerres : sur cet instant où se retrouvent... mettons Jean Noir et Hofmannsthal dans la prison, et deux poètes fraternisent, de tout le poids de condamnation qu'est cette entente au-delà des liens, pour les géôliers, et cette Allemagne-là à laquelle ils obéissent. On rêvera longtemps sur cette aventure, grosse de tout l'avenir, où le rôle français est tenu avec ce double prestige de mesure et de démesure, qui fait entrer dans un sonnet tant de choses que ma phrase en éclate, se perd, ivre de l'orgueil national où se confondent le courage, l'inégalable dans le chant et la décision, et cette hauteur de l'esprit qui donnent des traits semblables à nos héros et à nos poètes. J'imagine que l'orgueil tout court emplissait cette nuit-là celui qui, prisonnier pour avoir lutté contre l’Allemand, traduisait merveilleusement Hofmannsthal dans sa prison. J'imagine ses sentiments, et j'en sais par là bien plus que par un récit fidèle du caractère indomptable des Français prisonniers. J'en apprends ainsi ce que personne, ni notre poète, n'oserait raconter. Je comprends, au-delà de sa pudeur, de la réserve que garderont toujours ceux qui ont touché le fond de l'horreur, je comprends par là même le mécanisme qui jouera tant de fois dans ces années inexpiables, et fera le monde muet devant nos martyrs, devant cette moisson héroïque, cette incroyable profusion de vies et de morts admirables, qui donnent à la France d’aujourd’hui cent fois, mille fois ce qui a suffi à faire la grandeur romaine. Je comprends par cette anecdote du sonnet traduit la grandeur de nos héros, leur simplicité, et jusqu’à leur silence. On rêvera longtemps sur cette aventure de l'esprit. »

 

Plus tard, Cassou créera le Musée National d’Art Moderne.

 

          Elle et lui – traduction par Jean Cassou

 

 

 

Une coupe au bord de la bouche,
elle allait d’un si ferme pas
et la main si sûre que pas
une goutte ne se versa.

 

Il montait un cheval farouche.
Si sûre et ferme était sa main
que, frémissant au coup de frein,
le cheval s’arrêta soudain.

 

Et pourtant, quand la main légère
à l’autre main gantée de fer
cette simple coupe tendit,

 

ils tremblaient si fort, elle et lui,
que les mains ne se rencontrèrent,
et le vin noir se répandit.

 

 

Texte d’origine par Hugo von Hofmannsthal :

https://genius.com/Hugo-von-hofmannsthal-die-beiden-1986-lyrics

Chanson par *Manuel Rosenthal* pour soprane et orchestre : https://www.youtube.com/watch?v=jU4Y20uD2NQ&t=5s

 

          He and She – translation by Timothy Adès

          (original texts by Cassou and Hofmannsthal)

 

 

Curved her lip, and curved the cup
carried safely in her hand;
sure and easy was her tread,
not a single drop was shed.

 

Sure and steady was his hand,
and his horse high-spirited;
he with mastery pulled up,
made the startled creature stand.

 

Did the strong hand grasp the cup
that the fair one offered up?
It was not done easily.

 

How they trembled, he and she!
Hand by hand was never found,
and the dark wine stained the ground.

 



1- Couverture du livre Paysages de l'âme, écrits en prose d'Hugo von Hofmannsthal ( 1874-1929 ), Editions La Coopérative, 2018. Ecrivain, poète et auteur dramatique autrichien, Hofmannsthal est considéré comme un grand auteur classique; il est surtout connu en France pour avoir écrit les livrets d'opéras de Strauss ( Le Chevalier à la Rose et Ariane à Naxos notamment).

2- Couverture des 33 Sonnets composés au secret sous le pseudonyme de Jean Noir, première édition publique, 1 des 35 exemplaires (Paris, Editions de Minuit, MCMXLIV [20 novembre 1944]).

3- Photographie de Jean Cassou ( Nouveau dictionnaire national des contemporains, op. cit. — Georgel P., Jean Cassou, op. cit. — Filmographie : « Jean Cassou », réalisé par I. Romero, entretiens par Nicole Racine, 1980, Archives de l’Institut national de l’Audiovisuel (INA). Diffusé sur TF1 le 15 juillet 1982 (« Mémoire Jean Cassou »).

4- Photographie de Jean Cassou par Stevan Kragujevic, Belgrade 1963.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS, par Jean de la Fontaine / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

 

 

Voici une Fable de LA FONTAINE qui remonte à Ésope et à Bidpai, et qui ressemble d’ailleurs à maintes histoires pareilles : en Afrique, en Mongolie, au Sri Lanka…

Isabelle Aboulker, compositeur de grande distinction, en a fait une belle chanson, sur laquelle j’ai posé des paroles anglaises, aptes à la partition.

La soprano Julia Kogan la chante en deux langues dans ces deux disques jumeaux, avec Isabelle au piano.

Quelle bêtise de la tortue d’essayer ce tourisme à longue distance ! …

Pascal a dit : « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » D’ailleurs dans notre crise du climat, de tels voyages deviendront peut-être rares, pour ne pas dire honteux.

 

 

 

 

Illustration "La tortue et les deux canards",

Gustave Moreau, 1884 (Paris, Musée Gustave Moreau)

LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS

 

Une Tortue était, à la tête légère,

Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,

Volontiers on fait cas d’une terre étrangère :

Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

                  Deux Canards à qui la commère

                 Communiqua ce beau dessein,

Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :

                 Voyez-vous ce large chemin ?

Nous vous voiturerons par l’air en Amérique.

                 Vous verrez mainte république,

Maint royaume, maint peuple ; et vous profiterez

Des différentes mœurs que vous remarquerez.

[Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère
                De voir Ulysse en cette affaire.]

Marché fait, les Oiseaux forgent une machine

                Pour transporter la pèlerine.

Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.

Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.

Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.

La Tortue enlevée on s'étonne partout

                 De voir aller en cette guise

                 L’animal lent et sa maison,

Justement au milieu de l’un et l’autre Oison.

Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues

                 Passer la Reine des Tortues.

La Reine : vraiment oui ; Je la suis en effet ;

Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait

De passer son chemin sans dire aucune chose ;

Car lâchant le bâton en desserrant les dents,

Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.

 

 (...)

 

 

 

 

 

Julia Kogan chante : au piano, le compositeur Isabelle Aboulker

 

https://www.youtube.com/watch?v=9GGTdQb5Tb8

 

Julia Kogan

Comédie https://www.youtube.com/watch?v=LnIz-nSz7qQ

 

Capsule vidéo de Christian Rousseau, Cie de théâtre Les Enfants Du Paradis: https://www.youtube.com/watch?v=8FGP35Om-f8

 

THE TORTOISE AND THE TWO DUCKS

 

There was a tortoise, once, inane by inclination,

Who, tiring of her hole, was keen to tour around.

With a will, we admire a new unknown location :

With a will, shambling folk hate their own home ground.

                   Two strong ducks overheard the ninny

                   Blurting out her delightful plan

And told her: ‘We are able to arrange your journey.

                     Do you see this roadway’s wide span ?

We’ll fly you through the air across the western ocean.

                    You shall see many a nation,

Kingdoms, yes, peoples; you’ll have the chance to view

The customs of the world: enormous gain for you.’

 

 

Signed and sealed. The two birds hammer out a notion

                        For the tourist’s locomotion.

They insert in its jaws, running crosswise, a rod.

Hold on tight, they advise: take care not to let go.

And then each duck takes hold of one end of the pole.

Up she goes! Nobody can credit this at all,

                         This mode of travel for the slow

                         Animal with his fixed abode

Right between two of them, one bird and t’other bird.

‘A marvel ! Marvellous, wondrous, a sight that must be seen:

                        Cloud-high, the Tortoise* Queen, the Queen!

The Queen: yes indeed: yes, it’s certainly Me.’

Don’t think she’s just a joke. Her best course would have been

To travel on her way and never speak at all :

When she unclenched her teeth and let go of the pole,

She fell, she died, in front of one and all.

 

Translation ©Timothy Adès       

 

 

Julia Kogan sings : Composer Isabelle Aboulker at the piano

https://www.youtube.com/watch?v=3cUDHLOMczs

 

Isabelle Aboulker

Staged: https://www.youtube.com/watch?v=LnIz-nSz7qQ : go to 21.16

 



1-Fables choisies - de La Fontaine - mises en vers (Ed Claude Barbin, 1668).

2-Portrait de Jean de La Fontaine (69 ans), Huile sur toile ovale (Paris, musée Carnavalet)

3-La Tortue et les deux Canards, par Ibn Al-Muqaffa’, Kalîla et Dimna, Ibn al-Mukaffa', traducteur, vers 720-756. Manuscrit copié probablement en Syrie vers 1220 (sources BnF, département des Manuscrits orientaux, arabe 3465© Bibliothèque nationale de France). Le livre de Kalîla wa Dimna, nommé également Fables de Bidpaï (ou "Bīdpāy", "Pilpai"), est une compilation de fables indiennes traduites en arabe par Ibn al-Muqaffa' vers 750. Dédié à l'éducation morale des princes, ces fables ont pour héros deux chacals nommés Kalîla et Dimna. La Fontaine s'en est inspiré.

Voir Ibn al-Muqaffa’, Le livre de Kalila et Dimna, traduit de l’arabe en français par André Miquel (Klincksieck, 1957, 2012).

4-Dessin sur bois de la traduction anglaise des fables de Bidpaï par Thomas North (1535-1601 ?).

5- Estampe originale de Jean Ignace Isidore Gérard dit Grandville (1803-1847), série de 1837-1838, Bibliothèque de Nancy.
6-La Tortue et les deux canards, Illustration Gustave Doré, 1876 (BnF, Gallica).

Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

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LES YEUX D'ELSA, par Louis Aragon / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la pure poésie d’amour par ARAGON (1897-1982), dont je vous ai offert en octobre ‘Les Ponts de Cé’.

Voici donc aujourd'hui le fameux Les Yeux d'Elsa tiré du receuil de poèmes du même nom.

Elsa TRIOLET, russe, le rencontre à Paris, à La Coupole, en 1928, l’épouse en 1939 ; le poème, très connu, très apprécié, fut composé entre décembre 1940 et février 1942, publié en 1942 en Suisse et introduit clandestinement en France.

Les deux s’inspirent, ils seront ensemble 42 ans. …Que fait l’amour dans l’univers ?

 

Voici Lucrèce, traduit par André Lefèvre :                                                                    

 

Mère de la Nature, aïeule des Romains,
O Vénus, volupté des dieux et des humains,
Tu peuples, sous la voûte où glissent les étoiles,
La terre aux fruits sans nombre et l'onde aux mille voiles;
C'est par toi que tout vit ; c'est par toi que l'amour
Conçoit ce qui s'éveille à la splendeur du jour.
Tu parais, le vent tombe emportant les nuages,
La mer se fait riante ; à tes pieds les rivages
Offrent des lits de fleurs suaves ; et les cieux
Ruissellent inondés d'un calme radieux.
A peine du printemps la face épanouie
Par la brise amoureuse éclate réjouie,…

 

À nous alors de chérir et de protéger la Nature. EF Schumacher (‘Small is beautiful’) a dit : « L’homme moderne parle d’une bataille contre la Nature : il oublie que, s’il la gagnait, il se trouverait entre les vaincus. »

 

 

LES YEUX D’ELSA

 

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire

J’ai vu tous les soleils y venir se mirer

S’y jeter à mourir tous les désespérés

Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

 

 

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé

Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent

L’été taille la nue au tablier des anges

Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

 

 

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur

Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit

Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie

Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

 

 

 Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée

Sept glaives ont percé le prisme des couleurs

Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs

L’iris troué de moire plus bleue d’être endeuillé

 

 

 Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche

Par où se reproduit le miracle des Rois

Lorsque le coeur battant, ils virent tous les trois

Le manteau de Marie accroché dans la crèche

 

 

 Une bouche suffit au mois de mai des mots

Pour toutes les chansons et pour tous les hélas

Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres

Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

 

 

 L’enfant accaparé par les belles images

Écarquille les siens moins démesurément

Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens

On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

 

 

 Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où

Des insectes défont leurs amours violentes

Je suis pris au filet des étoiles filantes

Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

 

 

J’ai retiré ce radium de la pechblende

Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu

Ô paradis cent fois retrouvé reperdu

Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

 

 

 Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa

Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent

Moi je voyais briller au-dessus de la mer

Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

 

 

                                   ELSA YOUR EYES

 

your eyes so deep I stoop to drink I’ve seen

all the bright suns assemble here to preen

seen the despairing all plunge in to die

your eyes so deep I lose my memory

 

 

in the birds’ shade it’s raging ocean tempest

then see the weather’s fine your eyes are changed as

summer carves clouds to apron-size for angels

sky’s never bluer than above the harvest

 

 

 what if the winds dispel the blues of heaven

your eyes outshine it when a teardrop glitters

your eyes the clear skies’ envy after showers

never so blue the glass as when it’s broken

 

 

 o the wet brightness seven-sorrowed mother

the colour-prism pierced by seven broadswords

the day stabs deep that stabs among the mourners

the shot-silk iris bluer for the graveside

 

 

 your eyes in sorrow pierce the pair of holes

the magi re-enact their miracle

all three of them observed with pounding pulse

the cloak of Mary hanging in the stall

 

 

 may-time of words a pair of lips suffice

for all the cries of woe and all the songs

not enough heaven for the starry throngs

they need your eyes and their twin mysteries

 

 

the child with pretty pictures on the brain

reveals his own affairs more cautiously

you make big eyes perhaps it means you lie

exotic blooms laid open by the rain

 

 

do they hide lightning in the lavenders

where insects shaft their violent amours

I’m tangled in the net of shooting stars

a sailor dead at sea in august fires

 

 

I won this radium from the raw pitchblende

in this forbidden fire my fingers burned

my paradise so often lost and found

your eyes my indies andes demavend

 

 

it happened one fine night the universe

foundered on reefs where wreckers lit a flame

set high above the sea I saw them gleam

your eyes elsa your eyes elsa your eyes                                                                                         

Translation ©Timothy Adès          

 Published in Agenda Poetry Magazine

 


 " Elle n'est pas un mythe, mais un être de chair et d'esprit. L'essentiel de ma vie, ma vie. Enfin, l'être qui éveille en moi ma pensée, si souvent, qui n'est que le reflet de la sienne. Et comme, j'y insiste toujours, une femme réelle et socialement définie par l'activité qui est la sienne, l'écriture. Et l'importance, aux yeux de qui sait lire comme aux miens, de ce qu'elle écrit, de ce qu'elle dit. ", ARAGON

(entretien, Louis Aragon et Francis Crémieux, France Culture, 1963, à l'occasion de la publication de son recueil de poèmes "Le Fou d'Elsa"): https://www.franceculture.fr/emissions/louis-aragon-fou-delsa

 

Jean Ferrat - Les yeux d'Elsa - YouTube