CHRONIQUES TUTTI FRUTTI


 

Chroniques et rendez-vous culturels, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace. Parfois même humeuristiques sic ! Au gré des envies et des propositions des uns et des autres. Publiés généralement le week-end.

Animés par Jean-Claude Ribaut et Dominique Painvin. Et depuis l'apparition de la Covid-19 également par Carole Aurouet, Vianney Huguenot et Timothy Adès.

 


Jean-Claude Ribaut, architecte écrivain, promeneur-chroniqueur gastronomique, au Monde pendant plus de vingt ans, est, comme le note Bernard Pivot, « grand lecteur, sa culture artistique et littéraire est impressionnante. Il ne l’étale pas. Il ne la convoque que lorsque les adresses sont des lieux de mémoire. Il embarque avec lui Baudelaire, Ernest Hemingway, Céline, Apollinaire, Tocqueville ou Pérec seulement quand il en a besoin. Comme une herbe du jardin ajoutée à la fois pour le goût et la beauté. » (...) « Autre mérite de Jean-Claude Ribaut : son écriture soignée, goûteuse, fluide, liée comme une sauce réussie ».

Sa première chronique gastronomique est parue en 1980 dans Le Moniteur des Travaux Publics, sous le pseudonyme Acratos (celui qui ne met pas d’eau dans son vin). Il collabore au journal Le Monde, au temps du magistère de La Reynière, puis aux côtés de Jean Pierre Quélin.

Architecte D.P.L.G. et élève titulaire de l’Ecole pratique des hautes études (E.P.H.E.), il a fait ses premières armes journalistiques à Combat et participé à la création d’un magazine d’architecture qu’il a dirigé jusqu’en 1996. Il a collaboré à diverses publications, participé à la réédition du Guide Gallimard des restaurants de Paris en 1995. Il a publié avec Bernard Nantet aux éditions Du May Le Jardin des Epices (1992), puis chez Hachette en 1998 Saveurs de Havanes, un hommage au cigare cubain avec Michel Creignou. En 2003 dans la collection Découvertes Gallimard Le Vin, une histoire de goût avec l’historien Anthony Rowley. Egalement 100% Pain chez Solar, autour des techniques du boulanger Eric Kayser (2003). Puis Lasserre (Editions Favre. 2007), avec les recettes du chef Jean-Louis Nomicos.

Il est aujourd'hui chroniqueur gastronomique à La Revue : pour l'intelligence du monde (mensuel édité par le groupe Jeune Afrique), SINE MENSUEL, Dandy magazine, Tentation (trimestriel), Plaisirs (magazine suisse bimestriel), Le Monde de l'épicerie fine, Le Monde des grands Cafés, et au Petit journal des Toques blanches lyonnaises, après avoir officié au journal Le Monde pendant plus de 20 ans.

Dernier ouvrage paru : Voyage d'un gourmet à Paris (Calmann-Lévy, 2014). Prix Jean Carmet 2015.

Dominique Painvin est spécialiste de la communication multimédia.

Chargé de mission audio-visuelle à la Mairie de Paris.

Surnommé "Le Couteau suisse", cet ancien journaliste musical en radio & presse écrite spécialisée, reporter sur les grands festivals rock, pop, jazz français et européens, et chef d'édition dans les années 80 et 90, s’est aussi frotté au management culturel en oeuvrant pour la promotion du théâtre universitaire (programme "Fous de théâtre" avec la création d'un Salon de lecture et la production de spectacles universitaire dans le "In" du Festival d'Avignon) et celle du monde musical vers le monde universitaire, en collaboration avec les grands festivals (Francofolies de la Rochelle, Eurockéennes de Belfort, Transmusicales de Rennes, Paléo festival de Nyon, Printemps de Bourges, etc…), et les maisons de disques (labels indépendants, majors compagnies).

Carole Aurouet est docteur en littérature et civilisation françaises et latines, maître de conférences HDR à l’Université Gustave Eiffel en Etudes cinématographiques. Elle est membre de l’Institut de recherche en cinéma et audiovisuel. Elle fait partie du consortium du projet ANR Ciné08-19 (histoire du cinéma en France de 1908 à 1919) porté par Laurent Véray. Spécialiste de l’œuvre protéiforme de Jacques Prévert (théâtre, poésie, cinéma, collages), ses recherches sont aussi centrées sur les relations qu’entretiennent la littérature et le cinéma, et plus spécifiquement la poésie et le cinéma. D’autres poètes sont ainsi au centre de ses travaux : Guillaume Apollinaire, Pierre Albert-Birot, Antonin Artaud, Robert Desnos, Benjamin Péret, etc. Dans ce cadre, elle convoque la génétique scénaristique, pour mettre en exergue les sentiers de la création cinématographique, tant au niveau de l’attribution du travail des uns et des autres dans une entreprise collective qu’au niveau de la spatialisation de la pensée créatrice ou encore de la socialisation de l’écriture scénaristique. Au sein de l'école doctorale Arts & Médias de la Sorbonne nouvelle - Paris 3, elle dispense depuis 2019 un séminaire sur la critique génétique scénaristique. Carole a créé et dirige la merveilleuse collection « Le cinéma des poètes » (Nouvelles éditions Place).

Vianney Huguenot est journaliste, chroniqueur sur France Bleu Lorraine et France Bleu Alsace, auteur au Petit Fûté et anime une émission sur Mirabelle TV (ViaMirabelle), « Sur ma route » au cours de laquelle il nous fait partager son « sentiment géographique », également sur ViaVosges. C’est un déambulateur réjouissant : chroniqueur sur France Bleu Lorraine, France Bleu Alsace, Vosges Matin, L’Estrade et Mirabelle TV, Vianney nous fait découvrir les lieux insolites et secrets de la région Grand Est, nous fait passer la porte de bistrots attachants et des cafés-restaurants de village méconnus, nous fait surtout partager son amour des rencontres avec beaucoup de talent.  "Hexagone trotter ", il sillonne plus largement la France depuis plus de vingt ans et sait formidablement donner envie de mettre nos pas dans ses pas.

 

Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment : « Les Vosges comme je les aime » (Vents d'Est, 2015), « Jules Ferry, un amoureux de la République » (Vents d'Est, 2014), « Jack Lang, dernière campagne. Éloge de la politique joyeuse » (Editions de l'aube, 2013), « Les Vosges par le cul de la bouteille » (Est livres, 2011, préfaces de Philippe Claudel et Claude Vanony), « La géographie, quelle histoire ! » (Editions Gérard-Louis, 2009, en collaboration avec Georges Roques, professeur d'université. Préfaces de Christian Pierret et Jean-Robert Pitte. Postface d'Yves Coppens), « Référendums locaux, consultations des électeurs, une avancée pour la démocratie ? » (Territorial éditions, 2005).

Vianney Huguenot - Le verbe est dans le fruit (Conseil en ...

leverbeestdanslefruit.com/vianney-huguenot

 

Timothy Adès est poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec

Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian. Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e. "Ambassadeur" de la culture et de la littérature française. Il est le premier à avoir traduit les "Chantefables" de Robert Desnos en anglais.

Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Dernier ouvrage parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my version.

 

Timothy Adès | rhyming translator-poet

www.timothyades.com

IL N'EST PAS TANT DE BARQUES A VENISE, par Mellin de Saint Gelais / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

   Mellin de SAINT-GELAIS (1491-1558), né à Angoulême où il grandit, puis à Cognac, est le neveu (ou le fils ?) d’Octavien de St-Gelais, évêque d’Angoulême, lui-même poète et traducteur.

A partir de 1506, Mellin étudie à Poitiers la rhétorique et la philosophie, puis poursuivra en Italie, à Bologne et Padoue, où il apprendra l'italien et la littérature italienne; dès 1532, il est fait abbé commendataire de l'abbaye de Notre-Dame de Reclus, Ordre de Citeaux, au Diocèse de Troyes, il est choisi comme aumô­nier du Dauphin de France, et bibliothécaire de François 1er ; à la mort du dauphin François (1536), Mellin de Saint-Gelais devient conservateur de la bibliothèque royale à Blois, jusqu’à ce qu’elle rejoigne, en 1544, celle de Fontainebleau : il y fait un catalogue de 1890 volumes, dont 109 imprimés. Il chante ses poèmes à la cour, il fait mauvais accueil aux poètes de la Pléiade : du Bellay qui l’a critiqué, et Ronsard...

Ce Sonnet ‘Il n’est pas tant…’ issu de ses Oeuvres poétiques est l’un des poèmes que j’ai récités en 1996, débutant devant les copains de l’Inséad ’66 et leurs dames, lors d’un banquet en costume présidé par les rois François Ier et Henri VIII.

 

L’écologie ? ‘De deux maulx le moindre on doibt choisyr.’ Le bilan des entreprises telles que Total, Air France, etc. ou la planète ? Oui, on doibt choisyr !

 

                                        Sonnet VII

 

Il n’est pas tant de barques à Venise,

D’huistres à Bourg, de lièvres en Champagne,

D’ours en Savoie, et de veaux en Bretagne,

De cygnes blancs le long de la Tamise;

De différends aux peuples d’Allemagne,

Ne tant d’amours se traitent à l’église,

Ne tant de gloire à un seigneur d’Espagne,

Ne tant se trouve à la Cour de feintise,

Ne tant y a de monstres en Afrique,

D’opinions en une république,

Ne de pardons à Rome aux jours de fête;

Ne d’avarice en homme de pratique,

Ne d’arguments en une Sorbonique,

Que ma mie a de lunes en la tête.

 

@fran Le Roux chante la musique d’André Jolivet,

https://www.youtube.com/watch?v=tgEdkp25eWk&t=2s

N.B : Ce ‘Bourg’ aux huitres serait à mon avis Bourgneuf-en-Retz en Vendée.

 

                    Huitain XVII

 

J’en aime deux d’amour bien différente,

L’une me plaist pour sa grâce et bon sens,

L’autre me porte amour si apparente,

Que d’estre sien maugré moy je consens.

Mais bien que plus d’elle aimé je me sente,

Plus addonné à l’autre je me sens :

O que pareil aux deux fust le vouloir,

Ou que de l'une il me peust moins chaloir !

 

                    Huitain XVI

 

Jeudy dernier je feuz chez la Normande,

Où y treuvay Loyse et Marguerite :

Louise est grasse, en bon poinct, belle et grande,

L’aultre est plus jeune et beaucoup plus petite.

Loyse assez m’embrasse et sollicite,

Mais Marguerite eut de moy son plaisir :

La grande en feut, ce croy je, bien despite,

Mais de deux maulx le moindre on doibt choisyr.

                                             Sonnet VII

 

Venice has not more barques, nor Champagne hares;

Thames has not more white swans in all her course;

Of calves has Brittany not more resource,

Nor Bourg of oysters, nor Savoy of bears;

Nor do more lovers to the altar run,

Nor are there more debates in Germany,

Nor has a Spanish lord more dignity,

Nor at a court is more deceiving done;

More monsters, Africa cannot purvey,

More pardons, not a Roman holiday,

Republics hear not more opinions said,

The learned have not more rapacity,

More arguments the university,

Than there are moons within my mistress’ head.

 

Published 1991 in ‘Outposts’. Said at Insead banquet 1996.

 

 

                               

                                        Octave XVII

 

I love a pair. The love’s quite different:

One pleases me by her good sense and charm,

The other makes her love so evident

That to be hers I cannot but consent.

That this one loves me more, I’m well aware,

But that one draws me more, if I compare.

I wish I equally desired the pair,

Or were, for one or other, not so warm!

 

                                      Octave XVI

 

Last Thursday I was you-know-where

And found Louise and Marguerite:

Louise is big and plump and fair,

The other’s younger, more petite.

Louise with squeezes tried me out:

Marguerite took me, took her pleasure:

The big lass was upset, no doubt,

But of two evils, we must take the lesser.

 

   Translation © Timothy Adès

 


Mellin de St Gelais par Charles-Etienne Gaucher (Fine Arts Museums of San Francisco, Achenbach Foundation).

Oeuvres poétiques de Mellin de St Gelais (Lyon, Antoine de Harsy, 1574).

Octavien de St Gelais.

Abbaye Notre Dame de Reclus.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

3 commentaires

ET LA LUMIERE FUT, par Jean Cassou / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

   Joyeuses Pâques ! Un grand poème de Jean CASSOU, chef de la Résistance au sud-ouest, à qui de Gaulle au chevet donne la Croix de la Libération. Communiste, il quitte le parti contre le pacte Molotov-Ribbentrop ;

il défend Tito qui rompt avec Staline : on le dénonce. Cassou créera le Musée National d’Art Moderne ; il recevra en 1971 le Grand prix national des Lettres, en 1983 le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres, et la Médaille d'or du mérite des beaux-arts (Espagne).

Néanmoins il reste ‘le grand méconnu’. Ce poème du recueil ‘La rose et le vin’ est écrit en 1941 et publié en 1952 chez l’Imprimerie des Poètes.

Avec ses échos religieux, il est plein de lumière et d’espoir.

 

 

                ET LA LUMIÈRE FUT

 

Et la lumière fut, qui éclaire tout homme

en ce monde et toute la misère du monde,

et qui forme l'éclat des raisins et des pommes

et les jaunes frissons sous les feuilles profondes.

 

Et la lumière est pure alors qu'elle arrondit

ses touches de splendeur sur la masse des ombres,•

comme une lampe aimée que la main de la nuit

plonge au fond de l'amour par un escalier sombre.

 

Et la lumière est pure et la lumière est sainte,

et la lumière parle avec des mots joyeux

plus haut que la tempête et plus fort que la plainte

qui réveille en sursaut les dormeurs malheureux.

 

Sois louée, sois bénie, lumière inexhaustible,

thyrse de poésie, serpent de guérison,

peine et joie consenties, immanence visible,

conscience casquée, ô déesse raison!

 

Sois bénie, et béni soit ton règne efficace:

qu'il étende ses bras de révélation

comme des nappes d' or au large des espaces

et y fasse tinter les tours bleues des Sions.

 

Manifeste les sons étreints par le silence,

délivre les pitiés, les charmes engourdis:

il est encor des poids pour la juste ba1ance,

il est encor des pleurs qui n'ont pas été dits.

 

Des abîmes de deuil et de mémoires vaines

attendent ton signal, et d'obscurs continents

fumant, sur leurs degrés, d'odeurs suburréennes,

et des clairons muets au seuil des monuments.

 

Ta suscitation doit faire comparaître

toutes ces draperies grouillantes, mille espoirs,

poings convulsés aux grilles rouges des fenêtres,

comme une tragédie fermée de toutes parts.

 

Éclaire de tes yeux la minutie des rides,

la multiplicité des plis, la belle trace

des vagues accouplées et des cheveux rapides

que dénombre le vent aux profils qui s' effacent.

 

Exalte les vallées où les peuples gémissent,

couchés sur les tombeaux des âges embaumés,

fends les temples, pénètre au secret des calices

où bourdonne l'essaim des anges oubliés.

 

Prends les rues dans tes rais comme des ronces. Mêle

à tes fruits irisés les bulles des ruisseaux,

la paille des fumiers, le cri des étincelles

farouche et sans répit sous le choc des marteaux.

 

Ouvre les portes! L'âme est noire dans son coin,

et cette odeur de sang qui brûle plaît aux mères.

Mais tu sais rire, et d'un rire chaste et sans fin,

jusque parmi les fleurs pourries des cimetières,

 

toi, tu sais rire, et comme d'un rire espagnol,

torrent de flamme et d'eau sauvage, ma lumière,

mon grand sarcasme phrygien, ma carmagnole,

cheval, cheval terrible, ô la plus libre et fière

 

des apparitions au-dessus de nos têtes!

Tue les dieux mauvais, tue! Oh! quel dégoût croupit

dans nos siècles comme des restes de planètes

retombés loin de toi dans l'éternelle nuit!

 

Mais ne nous quitte pas! Embrase jusqu' à l'or

la plaie qui nous dévore et ces choses petites

et innocentes, nées à peine dans la mort,

la pauvre mort chétive et elle aussi bénite,

 

la misérable mort d'ici, notre seul bien,

(et c'est pourquoi tu sais que nous l'aimions... ). Mais d'autres

amours nous captiveront que ce triste rien,

quand tout n'appartiendra plus qu' à ta flamme haute,

 

porté vers cette épée ascensionnelle. Et tout

sera clair et présent. Radieuse, la terre

aura vêtu sa robe virginale d'août

pour boire infiniment le vin de la lumière.

 

 

                 AND THERE WAS LIGHT

 

And there was light, that lightens everyone

that lives, and lightens all this world’s distress,

puts bloom on grapes and apples in the sun,

under low leaves a shivering yellowness.

 

The light is pure when it rounds out its glory

on fields of shadow touched with splendour bright,

a well-loved lamp to reach an upper storey,

thrust into Love’s depths by the hand of night.

 

The light is pure, the light has sanctity,

and the light speaks, its words rejoice the heart,

above the storm and moaning threnody

that wakes unhappy sleepers with a start.

 

Be praised, be blessed, light inexhaustible,

serpent of healing, poets’ thyrsus, yes,

pain and joy sanctioned, immanence visible,

goddess of reason, helmeted consciousness!

 

Blessings be on you and your potent reign:

may it stretch forth its arm, enlightening,

like cloth of gold spread wide across the plain,

and make the high blue towers of Sions ring.

 

Show forth the sounds that were constrained in silence:

set pity free, shake loose the magic word;

there are yet makeweights for the rightful balance,

there are yet tears whose story is unheard.

 

Chasms of mourning and vain memories

await your signal; murky continents,

steaming with old Suburan fragrances;

mute bugles on the steps of monuments.

 

At your arousal, everything appears:

the thousand hopes, the vermin-ridden drapes,

the fists convulsing at red window-bars,

a tragedy that nobody escapes.

 

Illumine with your eyes the waves in pairs,

the plethora of folds, the lovely trace

of wrinkled intricacies, and quick hairs,

counted by winds, on brows the years efface.

 

The peoples cry aloud. Exalt the valleys!

They lie on centuries entombed in balm.

Cleave, cleave the temples, penetrate the chalice

where the forgotten angels buzz and swarm.

 

Embrace roads in your rays like briars. Bring,

mingled with rainbow fruits, the rivers’ bubbles,

straw of the dunghills, sparks that fiercely sing,

relentless, as the hammer-blow redoubles.

 

Open the gates! The soul is black, unseen;

this is the burnt-blood smell a mother craves.

But you laugh well: your laugh is endless, clean,

even to the flowers that wither on the graves.

 

Yes, you laugh well, my light, à l’espagnole,

flame and wild cataract, a streaming flood,

my Phrygian caustic wit, my carmagnole,

terrible steed, the freest and most proud

 

of airy apparitions. Kill, oh kill

the wicked gods! As dregs of planets fall,

our aeons of disgust are festering still,

crashed far from you in night perpetual.

 

But stay amongst us! Burn to glowing gold

the wound that feasts on us, the littleness,

things small and innocent and scarcely foaled

before they die the death we also bless;

 

death’s all we have on earth, and that is why

you know we loved it ... Many a better love

will charm us than that dismal nullity,

when all reverts to your high flame above,

 

nearing the sword of the ascension. All

shall then be clear and present. Beaming bright,

Earth in her August garments virginal

shall infinitely drink the wine of light.

 



" J'ai été arrêté pour activité de résistance par la police de Vichy, le 13 décembre 1941, à Toulouse, en zone non occupée, et mis au secret à la prison militaire de cette ville avec les autres camarades de notre réseau pris avec moi. Secret relatif, car les prisons étaient pleines, et nous nous trouvâmes deux à partager la même cellule. [...] Néanmoins toutes les autres conditions du secret étaient réalisées : pas de promenades en rond dans la cour, pas de visites, pas de papier pour écrire, par de correspondance et pas de lecture. Le soir venu, nous nous jetions sur nos paillasses et tentions de dormir malgré le froid. Dès la première nuit j'entrepris, pour passer le temps, de composer des sonnets dans ma tête, cette forme stricte de prosodie me paraissant la mieux appropriée à un pareil exercice de composition purement cérébrale et de mémoire..."

Jean Cassou


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

0 commentaires

LES ENFANTS PAUVRES par Victor Hugo / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

VICTOR HUGO fut champion à la fois des enfants et des pauvres : en voici la combinaison. Il donnait librement de bons repas aux pauvres petits de Guernesey. Ce poème est de son dernier recueil, ‘L’Art d’être grand-père’ : je le récite souvent et je suis toujours ému.

 

En janvier de 2020, le manuscrit originel de sa main fut retrouvé par hasard, au fond d’une armoire poussiéreuse, dans le Lycée Victor Hugo de Besançon, sa ville natale. Hugo l’y avait offert en 1868 pour une loterie au profit des indigents. Un bouquiniste l’achète, le lycée l’acquiert en 1951 pour 6.000 Fr. avec quelques lignes en plus…

 

« ILS SONT MEILLEURS QUE NOUS NE SOMMES. AH, DONNONS-LEUR EN MEME AVEC LE PAIN QU'IL FAUT AUX HOMMES, LE BAISER QU'IL FAUT AUX ENFANTS. »

 

 

            LES ENFANTS PAUVRES

 

 

Prenez garde à ce petit être;

Il est bien grand, il contient Dieu.

Les enfants sont, avant de naître,

Des lumières dans le ciel bleu.

 

Dieu nous les offre en sa largesse;

Ils viennent; Dieu nous en fait don;

Dans leur rire il met sa sagesse

Et dans leur baiser son pardon.

 

Leur douce clarté nous effleure.

Hélas, le bonheur est leur droit.

S'ils ont faim, le paradis pleure.

Et le ciel tremble, s'ils ont froid.

 

La misère de l'innocence

Accuse l'homme vicieux.

L'homme tient l'ange en sa puissance.

Oh! quel tonnerre au fond des cieux,

 

Quand Dieu, cherchant ces êtres frêles

Que dans l'ombre où nous sommeillons

Il nous envoie avec des ailes,

Les retrouve avec des haillons!

 

 

            PENNILESS CHILDREN

 

 

Watch this little one with care,

Filled with God, and great in worth;

Babes, before they come to birth,

Shine above in azure air.

 

God in bounty gives us this:

They are sent to us on earth,

All his wisdom in their mirth,

All his mercy in their kiss.

 

We are warmed in their sweet light;

They are cold, and heaven shivers;

They are hungry, Eden suffers;

Happiness is theirs by right.

 

Men have angels in their power:

Every innocent unfed

Puts on trial the evildoer.

Thunder’s rage shall wake the dead:

 

God, who sends these pretty things

To our den of sleep and shadows,

Sends them down to us with wings,

Finds them wearing rags and tatters!

 


Un poème écrit de la main de Victor Hugo retrouvé dans un ...

francetvinfo.fr/culture/patrimoine/histoire/histoire-un-poeme-ecrit-de-la...

Un poème écrit de la main de Victor Hugo a été découvert par hasard dans le fond d'un placard dans un collège de Besançon (Doubs). Le poème s'intitule Les enfants pauvres.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

0 commentaires

ELLE ET LUI, par Jean Cassou / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES

Timothy Adès nous propose de revenir à Jean Cassou (né à Deusto, près de Bilbao en 1897, décédé à Paris en 1986) avec ce poème d’amour, Elle et lui (« Traduit de Hugo von Hofmannsthal »), écrit dans la prison militaire de Toulouse.


   Jean CASSOU, Résistant mis au cachot par les Nazis, compose mentalement pendant l’hiver de 1941-42, n’ayant rien pour écrire, ses 33 sonnets composés au secret qui seront parmi le meilleur de son oeuvre poétique. Ces poèmes lui permettent de tromper son désepoir avec les auteurs qui l'accompagnent depuis toujours (Les Verlaine, Nerval, Rilke, Baudelaire et Machado, etc. qu'il a souvent chroniqués) et seront ses compagnons de malheur. Ce Sonnets témoignent de sa foi dans le pouvoir de l'homme et de sa création. Gravés dans sa mémoire, ils seront publiés en février 1944 dans les Cahiers de la Libération, puis aux Éditions de Minuit, de façon clandestine, sous le pseudonyme de Jean Noir.

 

En voici un (sonnet 9), remarquable pour être traduit de l’allemand.

 

Que Cassou prenne la parole : « Toute lecture était interdite aux prisonniers. Un jour, pourtant, un fragment d’un numéro de la Pariser Zeitung me tomba sous la main. Mon compagnon de cellule et moi nous dévorâmes la feuille infâme : c’était tout de même quelque chose à lire. J’eus la joie d’y retrouver un sonnet de Hofmannsthal : Die Beiden, célèbre pièce d’anthologie qui m’avait toujours charmé et que, au cours d’une nuit d’insomnie, je m’efforçai d’adapter à notre langue. »

 

De la préface de François La Colère, pseudonyme d'Aragon : « On rêvera longtemps sur cette aventure de l'esprit dans le cœur de la plus terrible des guerres : sur cet instant où se retrouvent... mettons Jean Noir et Hofmannsthal dans la prison, et deux poètes fraternisent, de tout le poids de condamnation qu'est cette entente au-delà des liens, pour les géôliers, et cette Allemagne-là à laquelle ils obéissent. On rêvera longtemps sur cette aventure, grosse de tout l'avenir, où le rôle français est tenu avec ce double prestige de mesure et de démesure, qui fait entrer dans un sonnet tant de choses que ma phrase en éclate, se perd, ivre de l'orgueil national où se confondent le courage, l'inégalable dans le chant et la décision, et cette hauteur de l'esprit qui donnent des traits semblables à nos héros et à nos poètes. J'imagine que l'orgueil tout court emplissait cette nuit-là celui qui, prisonnier pour avoir lutté contre l’Allemand, traduisait merveilleusement Hofmannsthal dans sa prison. J'imagine ses sentiments, et j'en sais par là bien plus que par un récit fidèle du caractère indomptable des Français prisonniers. J'en apprends ainsi ce que personne, ni notre poète, n'oserait raconter. Je comprends, au-delà de sa pudeur, de la réserve que garderont toujours ceux qui ont touché le fond de l'horreur, je comprends par là même le mécanisme qui jouera tant de fois dans ces années inexpiables, et fera le monde muet devant nos martyrs, devant cette moisson héroïque, cette incroyable profusion de vies et de morts admirables, qui donnent à la France d’aujourd’hui cent fois, mille fois ce qui a suffi à faire la grandeur romaine. Je comprends par cette anecdote du sonnet traduit la grandeur de nos héros, leur simplicité, et jusqu’à leur silence. On rêvera longtemps sur cette aventure de l'esprit. »

 

Plus tard, Cassou créera le Musée National d’Art Moderne.

 

          Elle et lui – traduction par Jean Cassou

 

 

 

Une coupe au bord de la bouche,
elle allait d’un si ferme pas
et la main si sûre que pas
une goutte ne se versa.

 

Il montait un cheval farouche.
Si sûre et ferme était sa main
que, frémissant au coup de frein,
le cheval s’arrêta soudain.

 

Et pourtant, quand la main légère
à l’autre main gantée de fer
cette simple coupe tendit,

 

ils tremblaient si fort, elle et lui,
que les mains ne se rencontrèrent,
et le vin noir se répandit.

 

 

Texte d’origine par Hugo von Hofmannsthal :

https://genius.com/Hugo-von-hofmannsthal-die-beiden-1986-lyrics

Chanson par *Manuel Rosenthal* pour soprane et orchestre : https://www.youtube.com/watch?v=jU4Y20uD2NQ&t=5s

 

          He and She – translation by Timothy Adès

          (original texts by Cassou and Hofmannsthal)

 

 

Curved her lip, and curved the cup
carried safely in her hand;
sure and easy was her tread,
not a single drop was shed.

 

Sure and steady was his hand,
and his horse high-spirited;
he with mastery pulled up,
made the startled creature stand.

 

Did the strong hand grasp the cup
that the fair one offered up?
It was not done easily.

 

How they trembled, he and she!
Hand by hand was never found,
and the dark wine stained the ground.

 



1- Couverture du livre Paysages de l'âme, écrits en prose d'Hugo von Hofmannsthal ( 1874-1929 ), Editions La Coopérative, 2018. Ecrivain, poète et auteur dramatique autrichien, Hofmannsthal est considéré comme un grand auteur classique; il est surtout connu en France pour avoir écrit les livrets d'opéras de Strauss ( Le Chevalier à la Rose et Ariane à Naxos notamment).

2- Couverture des 33 Sonnets composés au secret sous le pseudonyme de Jean Noir, première édition publique, 1 des 35 exemplaires (Paris, Editions de Minuit, MCMXLIV [20 novembre 1944]).

3- Photographie de Jean Cassou ( Nouveau dictionnaire national des contemporains, op. cit. — Georgel P., Jean Cassou, op. cit. — Filmographie : « Jean Cassou », réalisé par I. Romero, entretiens par Nicole Racine, 1980, Archives de l’Institut national de l’Audiovisuel (INA). Diffusé sur TF1 le 15 juillet 1982 (« Mémoire Jean Cassou »).

4- Photographie de Jean Cassou par Stevan Kragujevic, Belgrade 1963.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

0 commentaires

LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS, par Jean de la Fontaine / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

 

 

Voici une Fable de LA FONTAINE qui remonte à Ésope et à Bidpai, et qui ressemble d’ailleurs à maintes histoires pareilles : en Afrique, en Mongolie, au Sri Lanka…

Isabelle Aboulker, compositeur de grande distinction, en a fait une belle chanson, sur laquelle j’ai posé des paroles anglaises, aptes à la partition.

La soprano Julia Kogan la chante en deux langues dans ces deux disques jumeaux, avec Isabelle au piano.

Quelle bêtise de la tortue d’essayer ce tourisme à longue distance ! …

Pascal a dit : « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » D’ailleurs dans notre crise du climat, de tels voyages deviendront peut-être rares, pour ne pas dire honteux.

 

 

 

 

Illustration "La tortue et les deux canards",

Gustave Moreau, 1884 (Paris, Musée Gustave Moreau)

LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS

 

Une Tortue était, à la tête légère,

Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,

Volontiers on fait cas d’une terre étrangère :

Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

                  Deux Canards à qui la commère

                 Communiqua ce beau dessein,

Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :

                 Voyez-vous ce large chemin ?

Nous vous voiturerons par l’air en Amérique.

                 Vous verrez mainte république,

Maint royaume, maint peuple ; et vous profiterez

Des différentes mœurs que vous remarquerez.

[Ulysse en fit autant. On ne s'attendait guère
                De voir Ulysse en cette affaire.]

Marché fait, les Oiseaux forgent une machine

                Pour transporter la pèlerine.

Dans la gueule en travers on lui passe un bâton.

Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise.

Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.

La Tortue enlevée on s'étonne partout

                 De voir aller en cette guise

                 L’animal lent et sa maison,

Justement au milieu de l’un et l’autre Oison.

Miracle, criait-on. Venez voir dans les nues

                 Passer la Reine des Tortues.

La Reine : vraiment oui ; Je la suis en effet ;

Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait

De passer son chemin sans dire aucune chose ;

Car lâchant le bâton en desserrant les dents,

Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.

 

 (...)

 

 

 

 

 

Julia Kogan chante : au piano, le compositeur Isabelle Aboulker

 

https://www.youtube.com/watch?v=9GGTdQb5Tb8

 

Julia Kogan

Comédie https://www.youtube.com/watch?v=LnIz-nSz7qQ

 

Capsule vidéo de Christian Rousseau, Cie de théâtre Les Enfants Du Paradis: https://www.youtube.com/watch?v=8FGP35Om-f8

 

THE TORTOISE AND THE TWO DUCKS

 

There was a tortoise, once, inane by inclination,

Who, tiring of her hole, was keen to tour around.

With a will, we admire a new unknown location :

With a will, shambling folk hate their own home ground.

                   Two strong ducks overheard the ninny

                   Blurting out her delightful plan

And told her: ‘We are able to arrange your journey.

                     Do you see this roadway’s wide span ?

We’ll fly you through the air across the western ocean.

                    You shall see many a nation,

Kingdoms, yes, peoples; you’ll have the chance to view

The customs of the world: enormous gain for you.’

 

 

Signed and sealed. The two birds hammer out a notion

                        For the tourist’s locomotion.

They insert in its jaws, running crosswise, a rod.

Hold on tight, they advise: take care not to let go.

And then each duck takes hold of one end of the pole.

Up she goes! Nobody can credit this at all,

                         This mode of travel for the slow

                         Animal with his fixed abode

Right between two of them, one bird and t’other bird.

‘A marvel ! Marvellous, wondrous, a sight that must be seen:

                        Cloud-high, the Tortoise* Queen, the Queen!

The Queen: yes indeed: yes, it’s certainly Me.’

Don’t think she’s just a joke. Her best course would have been

To travel on her way and never speak at all :

When she unclenched her teeth and let go of the pole,

She fell, she died, in front of one and all.

 

Translation ©Timothy Adès       

 

 

Julia Kogan sings : Composer Isabelle Aboulker at the piano

https://www.youtube.com/watch?v=3cUDHLOMczs

 

Isabelle Aboulker

Staged: https://www.youtube.com/watch?v=LnIz-nSz7qQ : go to 21.16

 



1-Fables choisies - de La Fontaine - mises en vers (Ed Claude Barbin, 1668).

2-Portrait de Jean de La Fontaine (69 ans), Huile sur toile ovale (Paris, musée Carnavalet)

3-La Tortue et les deux Canards, par Ibn Al-Muqaffa’, Kalîla et Dimna, Ibn al-Mukaffa', traducteur, vers 720-756. Manuscrit copié probablement en Syrie vers 1220 (sources BnF, département des Manuscrits orientaux, arabe 3465© Bibliothèque nationale de France). Le livre de Kalîla wa Dimna, nommé également Fables de Bidpaï (ou "Bīdpāy", "Pilpai"), est une compilation de fables indiennes traduites en arabe par Ibn al-Muqaffa' vers 750. Dédié à l'éducation morale des princes, ces fables ont pour héros deux chacals nommés Kalîla et Dimna. La Fontaine s'en est inspiré.

Voir Ibn al-Muqaffa’, Le livre de Kalila et Dimna, traduit de l’arabe en français par André Miquel (Klincksieck, 1957, 2012).

4-Dessin sur bois de la traduction anglaise des fables de Bidpaï par Thomas North (1535-1601 ?).

5- Estampe originale de Jean Ignace Isidore Gérard dit Grandville (1803-1847), série de 1837-1838, Bibliothèque de Nancy.
6-La Tortue et les deux canards, Illustration Gustave Doré, 1876 (BnF, Gallica).

Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

0 commentaires

LES YEUX D'ELSA, par Louis Aragon / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De la pure poésie d’amour par ARAGON (1897-1982), dont je vous ai offert en octobre ‘Les Ponts de Cé’.

Voici donc aujourd'hui le fameux Les Yeux d'Elsa tiré du receuil de poèmes du même nom.

Elsa TRIOLET, russe, le rencontre à Paris, à La Coupole, en 1928, l’épouse en 1939 ; le poème, très connu, très apprécié, fut composé entre décembre 1940 et février 1942, publié en 1942 en Suisse et introduit clandestinement en France.

Les deux s’inspirent, ils seront ensemble 42 ans. …Que fait l’amour dans l’univers ?

 

Voici Lucrèce, traduit par André Lefèvre :                                                                    

 

Mère de la Nature, aïeule des Romains,
O Vénus, volupté des dieux et des humains,
Tu peuples, sous la voûte où glissent les étoiles,
La terre aux fruits sans nombre et l'onde aux mille voiles;
C'est par toi que tout vit ; c'est par toi que l'amour
Conçoit ce qui s'éveille à la splendeur du jour.
Tu parais, le vent tombe emportant les nuages,
La mer se fait riante ; à tes pieds les rivages
Offrent des lits de fleurs suaves ; et les cieux
Ruissellent inondés d'un calme radieux.
A peine du printemps la face épanouie
Par la brise amoureuse éclate réjouie,…

 

À nous alors de chérir et de protéger la Nature. EF Schumacher (‘Small is beautiful’) a dit : « L’homme moderne parle d’une bataille contre la Nature : il oublie que, s’il la gagnait, il se trouverait entre les vaincus. »

 

 

LES YEUX D’ELSA

 

Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire

J’ai vu tous les soleils y venir se mirer

S’y jeter à mourir tous les désespérés

Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire

 

 

À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé

Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent

L’été taille la nue au tablier des anges

Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés

 

 

Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur

Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit

Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie

Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure

 

 

 Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée

Sept glaives ont percé le prisme des couleurs

Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs

L’iris troué de moire plus bleue d’être endeuillé

 

 

 Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche

Par où se reproduit le miracle des Rois

Lorsque le coeur battant, ils virent tous les trois

Le manteau de Marie accroché dans la crèche

 

 

 Une bouche suffit au mois de mai des mots

Pour toutes les chansons et pour tous les hélas

Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres

Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux

 

 

 L’enfant accaparé par les belles images

Écarquille les siens moins démesurément

Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens

On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages

 

 

 Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où

Des insectes défont leurs amours violentes

Je suis pris au filet des étoiles filantes

Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août

 

 

J’ai retiré ce radium de la pechblende

Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu

Ô paradis cent fois retrouvé reperdu

Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes

 

 

 Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa

Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent

Moi je voyais briller au-dessus de la mer

Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

 

 

                                   ELSA YOUR EYES

 

your eyes so deep I stoop to drink I’ve seen

all the bright suns assemble here to preen

seen the despairing all plunge in to die

your eyes so deep I lose my memory

 

 

in the birds’ shade it’s raging ocean tempest

then see the weather’s fine your eyes are changed as

summer carves clouds to apron-size for angels

sky’s never bluer than above the harvest

 

 

 what if the winds dispel the blues of heaven

your eyes outshine it when a teardrop glitters

your eyes the clear skies’ envy after showers

never so blue the glass as when it’s broken

 

 

 o the wet brightness seven-sorrowed mother

the colour-prism pierced by seven broadswords

the day stabs deep that stabs among the mourners

the shot-silk iris bluer for the graveside

 

 

 your eyes in sorrow pierce the pair of holes

the magi re-enact their miracle

all three of them observed with pounding pulse

the cloak of Mary hanging in the stall

 

 

 may-time of words a pair of lips suffice

for all the cries of woe and all the songs

not enough heaven for the starry throngs

they need your eyes and their twin mysteries

 

 

the child with pretty pictures on the brain

reveals his own affairs more cautiously

you make big eyes perhaps it means you lie

exotic blooms laid open by the rain

 

 

do they hide lightning in the lavenders

where insects shaft their violent amours

I’m tangled in the net of shooting stars

a sailor dead at sea in august fires

 

 

I won this radium from the raw pitchblende

in this forbidden fire my fingers burned

my paradise so often lost and found

your eyes my indies andes demavend

 

 

it happened one fine night the universe

foundered on reefs where wreckers lit a flame

set high above the sea I saw them gleam

your eyes elsa your eyes elsa your eyes                                                                                         

Translation ©Timothy Adès          

 Published in Agenda Poetry Magazine

 


 " Elle n'est pas un mythe, mais un être de chair et d'esprit. L'essentiel de ma vie, ma vie. Enfin, l'être qui éveille en moi ma pensée, si souvent, qui n'est que le reflet de la sienne. Et comme, j'y insiste toujours, une femme réelle et socialement définie par l'activité qui est la sienne, l'écriture. Et l'importance, aux yeux de qui sait lire comme aux miens, de ce qu'elle écrit, de ce qu'elle dit. ", ARAGON

(entretien, Louis Aragon et Francis Crémieux, France Culture, 1963, à l'occasion de la publication de son recueil de poèmes "Le Fou d'Elsa"): https://www.franceculture.fr/emissions/louis-aragon-fou-delsa

 

Jean Ferrat - Les yeux d'Elsa - YouTube

 

1-Photographie de Louis Aragon et Elsa Triolet, circa, 1945, par Isis Bidermanas (1911-1980)

2-Portrait d'Aragon, 1943, par Henri Matisse, encre sur papier d'Arches (Centre Pompidou, Paris).

3-Edition originale de Les Yeux d'Elsa, édition Pierre SEGHERS, 1942. C'est à la fin de l’été 1941, alors qu' Aragon et Elsa Triolet séjournent chez Seghers à Villeneuve-lès-Avignon, qu'ARAGON y achève Le Crève-Cœur et compose le recueil Les yeux d'Elsa.

SEGHERS publie aussi deux nouvelles qu'Elsa TRIOLET vient de terminer : Mille regrets et Le Destin personnel.

4-Photographie d'Elsa Triolet par Giséle Freund, 1945.

5-Photographie d'Elsa TRIOLET (debout) et sa soeur aînée Lili BRIK (qui forma de son côté un duo tout aussi célèbre avec Vladimir Maïakovski,le poète de la Révolution d'Octobre), utilisée pour la couverture de la biographie de Jean-Noel Liaut (Elsa Triolet et Lili Brik, deux soeurs insoumises, Robert Laffont, 2015 et, ici, dans l'édition espagnole Circe, 2016) . Pablo Neruda appelait l'une Lili "l'indomptable Lili" et l'autre, Elsa "une épée aux yeux bleus".

Elsa Triolet, écrivain et traductrice (1896-1970), née Elsa Kagan, quitte la Russie en 1919 et épouse un officier français André Triolet avec qui elle habite à Tahiti où elle écrit ses premières œuvres; elle le quitte en 1921, vit à Londres puis Berlin et rencontre 7 ans plus tard ARAGON à Paris. Membres du PCF, ils rejoindront ensemble la Résistance. Elle a écrit 25 romans et obtient le Prix Goncourt en 1944 pour Le premier accroc coûte 200 francs.

6- "Recherches croisées "n°5 : Aragon / Elsa Triolet, par un collectif d'auteurs (Presses universitaires de Franche Comté, Collection : Annales littéraires, Série : Linguistique, sémiotique et communication, 1994).

7-Photo d'Aragon en 1973 par Ph. © J.-P. Rey / Gamma (in Larousse).

8-La tombe d'Elsa Triolet et d'Aragon à Saint Arnoult en Yvelines où ils avaient acheté le moulin de Villeneuve en 1951, transformé depuis 1995 en centre de documentation sur Aragon et Elsa Triolet (Maison Triolet-Aragon).

9-Portrait d'Aragon, 1923, par André Masson, encre de chine et mine graphite sur papier, 32,1 x 24,6 cm, (Centre Pompidou, don de la Galerie Natalie Seroussi, 1990).

 
   

Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

0 commentaires

DANSES, par Robert Desnos / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


   Robert DESNOS (1900-1945), né avec le siècle et le cinéma, de toutes les aventures de son époque, surréaliste, entre autres, est le poète que j’ai traduit le plus : deux livres bilingues, l’un de 527 pages, l’autre pour enfants, et bien des poèmes à présent inédits.

Je vous propose aujourd'hui Desnos à son apogée sensuel, avec Danses, élément N°22 du recueil ‘Le bain avec Andromède’ publié en 1944. Il ne verra pas la belle édition avec les lithographes de Félix Labisse, car la Gestapo l’enlève, c’est son année de douleurs, il mourra à Terezin le 8 juin 1945.

 

Andromède au rocher sera la proie du monstre : mais d’abord, c’est sa baignade avec ses belles compagnes ; c’est le banquet ; c’est le frisson de l’allure du vil animal, le fascisme, serait-il… À lire !! dans Destin Arbitraire ou dans Desnos Œuvres, ces deux livres rédigés par Marie-Claire Dumas ; ou chez moi dans Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant.

 

Lithographie de Félix Labisse (1905-1982)

 

Desnos à son époque a combattu contre le mal : c’est son honneur d’être nommé ‘mort pour la France’.

Pour nous, c’est la planète entière, notre envahisseur, c’est la crise climatique.

 

                                    Danses

 

Vous avez faim, vous avez soif,

Rosemonde, c’est le vent d’est

         Qui vous décoiffe.

Que ce vent emporte la peste

Au fond du ciel et qu’elle y reste.

 

 

Hyppolite, l’oiseau du nord

            Qui passe sur la plaine

L’oiseau qui chante, rêve et mord,

         L’avez-vous vu à la fontaine?

Il chante, il rêve, il mord,

          Il dort.

 

Andromède, face à l’ouest,

            Figure de proue,

Pas un sourire, pas un geste,

L’écume jaillit sur vos joues

Et rouille le fer qui vous cloue.

 

Un géant viendra du sud

Sabine as-tu donné ton cœur

Porteur de fruits et de liqueurs,

           Sonneur de la solitude.

 

Rosemonde, aimez-vous l’été?

         Bagatelle, bagatelle,

J’aime mieux l’hiver, dit-elle,

         Et les rosiers désenchantés.

 

 

Andromède, aimez-vous l’automne?

           Il vente, il pleut, il tonne,

J’aime l’automne et le printemps

         Et la fleur de mes jeunes ans.

 

Hyppolite, aimez-vous l’hiver?

             Je ne sais pas, dit-elle,

Le seul été, j’ai découvert,

Mon esprit suit les hirondelles.

 

Sabine, aimez-vous le printemps?

J’aimais le printemps, je le pleure,

J’aime, je pleure avec le temps

         Je ris avec les heures.

 

Je danse, je ris dans le feu,

Je flambe, je suis Andromède,

Je me consume et c’est un jeu

Qui me délivre et qui m’obsède.

 

Rosemonde, écoutez la terre

         Qui peine sur son chemin.

Je l’entends, mais il faut se taire,

      Nous chanterons demain.

 

Hyppolite, fille de l’air

Parcourt à cheval le désert,

Cheval de nuage et de vent,

Air de jadis et d’à présent.

 

Au point du jour et au point d’eau,

           Sabine se désaltère

Avec les lions et les panthères.

La nuit dépose son fardeau.

 

                    Dances

 

Hungry, thirsty Rosamund,

Tousled by the harsh east wind

      Is your hair.

Take the murrain anywhere

In the sky, wind! -

Leave it there.

 

From the north, Hippolytê,

Sharp-beaked bird to dream and cheep,

Flew across the plains to be

At the well-spring, did you see?

Sharp-beaked bird to dream and cheep:

      Now asleep.

 

Facing westward, Andromède,

     Figurehead,

Stilled, unsmiling, hand and head.

Surging at your cheeks, the spray

Rusts your metal nails away.

 

Bearing fruits, a behemoth

(Is Sabina fancy-free ?)

Comes with liquors from the south,

Ringing bells of hermitry.

 

Rosamund, do you find

     Summer kind?

     - Fol-di-dee,

I love winter more, says she,

Roses shorn of wizardry.

 

Yours, Andromeda, the fall ?

Love of thunder, gales, and showers ?

- I love spring no less than fall,

I adore my girlhood’s flowers.

 

Winter-time, Hippolytê :

           Do you love it ? - Don’t ask me.

           Summer’s when my spirit follows,

          As I’ve learnt, the wheeling swallows.

 

Does Sabina love the spring ?

- Yes, I loved, I sorrow after:

Love, and mourn time’s vanishing,

Sharing with the hours my laughter. 

 

Dancing, laughing in the blaze,

I am Andromède, in flame:

I’m consumed, obsessed, released,

Burnt to ashes by the game.

 

Do you hear it, Rosamund ?

Earth goes toiling on its way.

- Yes, but we must make no sound:

We shall sing another day.

 

Child of air, Hippolytê

Rides her horse across the plain:

Horse of cloud and wind was he,

Air of once and once again.

 

Edge of water, edge of dawn,

It’s Sabina who unwinds

With the panthers and the lions.

Darkness lays its burden down.

 

Translated by ©Timothy Adès


"Le bain avec Andromède", Robert Desnos (Editions de flore, Paris 1944), ouvrage illustré de 9 lithographies de Félix Labisse (1905-1982), peintre et décorateur de théâtre, membre de l'Institut (1967). - Grand prix international de décors de théâtre de la Biennale de Sao Paulo en 1957.
Le bain avec Andromède, par Robert Desnos (Éditions de Flore, 1944). L'édition originale est achevée d'imprimer en novembre 1944, alors que le poète était interné au camp de Flöha en Allemagne.

Félix LABISSE : L'Andromède - Lithographie originale

Robert Desnos – Dernière photo à Terezin[1945].
Dessin de Desnos par Félix Labisse (Dessin Paris, Archives Larousse ADAGP © Lauros - Giraudon)

" Surrealist, Lover, Resistant ", par Timothy Adès, version bilingue réalisée par Timothy Adès (Arc Publications, 2017)

" Robert Desnos - Œuvres ", Édition de Marie-Claire Dumas (Collection Quarto, Gallimard, 1999).

Photographie représentant Robert et Youki Desnos et leurs chats.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

0 commentaires

LA COUSINE, par Gérard de Nerval / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

 

   Revoici Gérard DE NERVAL (1808-55), poète, conteur, auteur dramatique, librettiste et journaliste, dont je vous ai offert deux poèmes en avril, à savoir ‘Avril’ et ‘De Ramsgate à Anvers’. En voici encore deux.

D’abord ‘La cousine’ (issu du recueil Odelettes, paru en 1853, rassemblant ses premiers poèmes, publiés initialement dans "l’Almanach des Muses" en 1831) qui est parfait pour un dimanche enneigé, qui est tout à fait familial, et qui me rappelle mes charmantes cousines parisiennes ! Et rien de mystérieux : l’occultisme de Nerval ne se trouve que dans sa prose. …

 

Ensuite ‘Cour de prison ’. Le jeune Nerval a manifesté pour la République, on le met en prison (à Sainte Pélagie) ; nous aussi, passons des mois sous le regime d’une liberté réduite ; le poète soupire après une herbe, les feuilles, la Nature : c’est celle-ci qui soutient notre bonheur, notre santé ; et que nous devons chérir, protéger et préserver, plus que jamais.

‘Cour de prison ’ fut publié dans le journal Le Cabinet de lecture en 1831 puis repris sous le titre Politique (1832) dans La Bohême galante et Petits Châteaux de Bohême (1835).

 

 

La Cousine

 

L’hiver a ses plaisirs; et souvent, le dimanche,

Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche,

Avec une cousine on sort se promener...

« Et ne vous faites pas attendre pour dîner, »

Dit la mère.

 

                      Et quand on a bien, aux Tuileries,

Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries,

La jeune fille a froid... et vous fait observer

Que le brouillard du soir commence à se lever.

 

Et l’on revient, parlant du beau jour qu’on regrette,

Qui s’est passé si vite... et de flamme discrète :

Et l’on sent à rentrant, avec grand appétit,

Du bas de l’escalier, le dindon qui rôtit.

 

 

 The Girl Cousin

 

The pleasures of winter, when Sunday comes round :

Weak sunlight has gilded the snow on the ground;

Your cousin and you go out walking together :

‘And don’t keep us waiting for dinner,’ says Mother.

 

 

The Tuileries Gardens. The trees, black and bare;

You’ve seen all the costumes so flowery there.

The young girl feels cold, and you’re moved to remark

It’s late, and the mist’s getting up in the park.

 

So you talk, going home: lovely day, what a shame

It’s over so soon ... and the decorous flame...

Your appetite’s stirred, at the foot of the stair :

A roast turkey dinner is scenting the air !

 


Cour de Prison (‘Politique’)

 

Dans Sainte-Pélagie,

Sous ce règne élargie,

Où, rêveur et pensif,

      Je vis captif,

 

Pas une herbe ne pousse

Et pas un brin de mousse

Le long des murs grillés

     Et frais taillés !

 

Oiseau qui fends l’espace...

Et toi, brise, qui passe

Sur l’étroit horizon

     De la prison,

 

Dans votre vol superbe,

Apportez-moi quelque herbe,

Quelque gramen, mouvant

      Sa tête au vent !

 

Qu’à mes pieds tourbillonne

Une feuille d’automne

Peinte de cent couleurs

    Comme les fleurs !

 

Pour que mon âme triste

Sache encor qu’il existe

Une nature, un Dieu

    Hors ce lieu,

 

Faites-moi cette joie,

Qu’un instant je revoie

Quelque chose de vert

     Avant l’hiver !

 

 Prison Yard (‘Politics’)

 

In St Pelagia

(Lately grown larger)

Dreaming and pensive

       I lie captive.

 

Not a scrap of grass,

Not a trace of moss

Grows along the grills,

     The fresh-hewn walls !

 

Bird, carver of space!

You breezes, who pass

The strict horizon

     Of the prison,

 

In your flight superb

Bring me back some herb,

A green stem, whose end

     Nods in the wind !

 

Come, at my feet whirl

One leaf of the fall,

Daubed countless colours,

     Like the flowers!

 

Bring my sorry soul

The tidings that still

God or Nature dwells

     Beyond these walls.

 

    Give me this cheer,

    To see once more

    Verdure, before

          Winter’s here !

 

Translated by ©Timothy Adès


Sculpture représentant Nerval ? par Rodin ? Oeuvre faisant penser aux multiples têtes de Victor Hugo par Rodin...

Portrait de Gérard de Nerval par Etienne Gervais d’après le daguerréotype du photographe Adolphe Legros, je suis l'autre, annoté par le poète, hospitalisé alors à la clinique du Docteur Blanche à Passy

La bohême galante, par Gérard de Nerval (Ed Michel Levy Frères, rue Vivienne, Paris, 1855)

Portrait de Gérard de Nerval, 1937 par Louis Marcoussis (1878-1941), Pointe sèche. 367 x 266 mm (c. de pl.); 450 x 317 mm,

(Metropolitan Museum of Art, New York)

Timbre poste à l'éffigie de Nerval par Pierre Munier, auteur, graveur, 1855

Photographie de Nerval : [photographie, tirage de démonstration] / [Atelier Nadar] par Adrien Alban Tournachon(1825-1903)

Le monument de Gérard de Nerval : [photographie de presse] / Agence Meurisse (source BnF)


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

0 commentaires

POUR CASSANDRE, par Pierre de Ronsard / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

   C’est la ST-VALENTIN ! Je vous offre Pierre de Ronsard (1524-85), ‘prince des poètes’, premier de la Pléiade. Il est né au Manoir de la Possonière dans le Vendômois ; il étudie à Paris ; il est page de la princesse Madeleine, fille de François Ier, qui l’amène en Écosse où elle épouse le roi Jacques V, mais, toujours débile, elle s’éteint. Ronsard est favori de François II et de sa Reine, Marie Stuart, fille de Jacques V et Reine d’Écosse ; de Charles IX ; et d’Élizabeth I, cousine de Marie qui la décapite, et dont la couronne passe au fils de Marie, Jacques VI et Ier. Mais n’y allons pas…

 

Les Amours de Cassandre sont publiés en 1552.

 

« En 1545, alors qu'il a vingt ans, il rencontre une jeune fille de treize ans, Cassandre Salviati. Aussitôt rencontrée, aussitôt disparue, la jeune Cassandre va devenir l'être "inaccessible". Elle se marie l'année suivante avec un autre gentilhomme.

Elle sera à Ronsard, ce que Laure a été à Pétrarque, et va lui permettre de célébrer l'amour platonique. »

http://www.alalettre.com/ronsard-intro.htm

 

« Dans le poème A Cassandre, Ronsard, essaye de la convaincre que la jeunesse et la beauté passe vite. C’est le thème du « Carpe Diem » Ronsard composa ce poème pour une petite cousine de Catherine de Médicis, Cassandre Salviati, fille d’un gentilhomme italien. Cassandre était beaucoup plus jeune et jolie que Ronsard et elle se moquait bien de ses soupirs. Pour l’encourager à lui céder, il lui rappelle que le temps passe et que sa jeunesse et sa beauté sont éphémères. »

 

Georges Chelon chante : https://www.youtube.com/watch?v=pa30s45tXTs

 

Henri Dutilleux en a choisi quelques stances, je les ai traduites pour François Le Roux.

Pour Cassandre

 

Quand au temple nous serons

Agenouillés, nous ferons

Les dévots selon la guise

De ceux qui pour louer Dieu

Humbles se courbent au lieu

Le plus secret de l'église.

 

Mais quand au lit nous serons

Entrelacés, nous ferons

Les lascifs selon les guises

Des amants qui librement

Pratiquent folâtrement

Dans les draps cent mignardises.

 

Pourquoi donque, quand je veux

Ou mordre tes beaux cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher à ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dedans un cloître enfermée ?

 

Pour qui gardes-tu tes yeux

Et ton sein délicieux,

Ta joue et ta bouche belle ?

En veux-tu baiser Pluton

Là-bas, après que Charon

T'aura mise en sa nacelle ?

 

Après ton dernier trépas,

Grêle, tu n'auras là-bas

Qu'une bouchette blêmie ;

Et quand mort, je te verrais

Aux Ombres je n'avouerais

Que jadis tu fus m'amie.

 

Ton test n'aura plus de peau,

Ni ton visage si beau

N'aura veines ni artères :

Tu n'auras plus que les dents

Telles qu'on les voit dedans

Les têtes des cimeteres.

 

Donque, tandis que tu vis,

Change, maîtresse, d'avis,

Et ne m'épargne ta bouche :

Incontinent tu mourras,

Lors tu te repentiras

De m'avoir été farouche.

 

Ah, je meurs ! Ah, baise-moi !

Ah, maîtresse, approche-toi !

Tu fuis comme faon qui tremble.

Au moins souffre que ma main

S'ébatte un peu dans ton sein,

Ou plus bas, si bon te semble.

 

 

In the temple on our knees

we’ll play out the pieties,

as do all those votaries

praying, in God’s holy house,

crouched in due observances,

humble, inconspicuous.

 

But in bed, between the sheets

with our bodies interlaced,

we, by lovers’ precedent

free, lascivious and unchaste,

shall in wild abandonment

practise ten times ten delights.

 

Why then, if I wish for this,

or to bite your lovely hair,

or to give your lips a kiss

or to touch your bosom fair,

will you imitate a Sister

bottled up inside a cloister?

 

Who shall taste your hoarded eyes,

Bosom’s sweet declivities,

Lovely lips and cheek and throat?

Could the lucky man be Dis?

Is it Pluto you will kiss,

Stepping out of Charon’s boat?

 

When at last you’re dead and gone,

spectral shadow, you shall have

little mouth all wilted, wan.

If I died and saw you down

there, I’d never make it known

you had been my lady-love.

 

On your head there’ll be no skin,

In your pretty face no vein,

Not one artery you’ll have.

As for teeth, your teeth will be

Nothing but the kind we see

On some head in someone’s grave.

 

Therefore in your living days,

Gentle mistress, change your ways,

Freely yield your lips to me.

On a sudden you shall die:

Then repenting tardily

You shall rue your cruelty.

 

Oh ! I’m dying ! kiss me, dear

Mistress, help me, hurry here!

Not the fleeing startled fawn.

Oh! Permit my hand at least

To go frisking in your breast,

Or - you might like - lower down.

 

Translated by ©Timothy Adès


Gravure de Pierre de Ronsard et Cassandre Salviati, édition de "Amours", 1552

Le château (ou manoir) de la Possonnière est un édifice du XVIe siècle de style Renaissance construit en 1515 par son père, Loys de Ronsard, chevalier au service de Louis XII puis de François Ier, situé à Vallée-de-Ronsard (département du Loir-et-Cher) où naquit Pierre de Ronsard  et où il vécut les douze premières années de sa vie.

Pierre tombale de Ronsard situé sur le site de l'ancien prieuré de Saint Cosme (Commune de La Roche, Indre et Loire)

Portait de Ronsard, anonyme du XVII° siècle (Musée de Blois)


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

Timothy Adès | rhyming translator-poet

0 commentaires

JEANNE FAIT SON ENTREE par Victor Hugo / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

    Félicitations à notre ami Dominique Lévèque, secrétaire-général du PRé, qui est devenu GRAND-PÈRE. La petite Alice est la bienvenue.

Que VICTOR HUGO reprenne la parole !

Voici deux poèmes de son dernier recueil, L’Art d’être grand-père (1877), dans les tous premiers (III et IV). C’est rare qu’un poète des plus grands fasse attention aux enfants. On voit tout de suite que pour Hugo, l’enfance est liée à la nature.

Nous aussi devons sauvegarder la nature en changeant beaucoup notre façon de vivre. Faisons-le pour nos enfants et les leurs !

Jeanne fait son entrée

 

Jeanne parle; elle dit des choses qu'elle ignore;

Elle envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,

A la nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,

A l'immense nature un doux gazouillement,

Tout un discours, profond peut-être, qu'elle achève

Par un sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,

Murmure indistinct, vague, obscur, confus, brouillé,

Dieu, le bon vieux grand-père, écoute émerveillé.

 

Victor, sed victus

 

Je suis, dans notre temps de chocs et de fureurs,

Belluaire, et j'ai fait la guerre aux empereurs;

J'ai combattu la foule immonde des Sodomes,

Des millions de flots et des millions d'hommes

Ont rugi contre moi sans me faire céder;

Tout le gouffre est venu m'attaquer et gronder,

Et j'ai livré bataille aux vagues écumantes,

Et sous l'énorme assaut de l'ombre et des tourmentes

Je n'ai pas plus courbé la tête qu'un écueil;

Je ne suis pas de ceux qu'effraie un ciel en deuil,

Et qui, n'osant sonder les styx et les avernes,

Tremblent devant la bouche obscure des cavernes;

Quand les tyrans lançaient sur nous, du haut des airs,

Leur noir tonnerre ayant des crimes pour éclairs,

J'ai jeté mon vers sombre à ces passants sinistres;

J'ai traîné tous les rois avec tous leurs ministres,

Tous les faux dieux avec tous les principes faux,

Tous les trônes liés à tous les échafauds,

L'erreur, le glaive infâme et le sceptre sublime,

J'ai traîné tout cela pêle-mêle à l'abîme;

J'ai devant les césars, les princes, les géants

De la force debout sur l'amas des néants,

Devant tous ceux que l'homme adore, exècre, encense,

Devant les Jupiters de la toute-puissance,

Été quarante ans fier, indompté, triomphant;

Et me voilà vaincu par un petit enfant.

 

 

Jean Makes Her Entry

 

Jean talks: she burbles, sweet and low;

Tells nature things she doesn’t know,

Tells groaning waves and moaning woods,

Flowers and nests, all heaven, the clouds,

Offering insights, by a smile,

From shimmering dream and roving soul:

A formless murmur, blurred and hazed.

Old grandpa God gives ear, amazed.

 

Victor Vanquished

 

Our time is one of frenzies and of wars.

I am a warrior; I’ve fought emperors,

Fought the vile throng of Sodoms, heard again

The mass of waters and the mass of men

Roaring against me, and I would not yield.

Waves crashed against me on the battlefield,

The shadow’s and the storm’s full force assailed,

And all the great Gehenna surged and railed.

Rock-like, I never bent my head, for

Cannot be frightened by a funeral sky

Others may tremble on the dark cave’s rim,

I do not fear to plunge in hellish stream.

When tyrants hurled at us, from clouds sublime,

Their sable thunderbolts that flashed with crime,

I have thrown sombre verses at the sinister

Transients, dragging down each king and minister,

False gods, false precepts, sceptres towering high,

Thrones linked to scaffolds, swords of infamy:

I’ve dragged them helter-skelter down to hell.

I’ve faced the giants of brute force, that swell

And rear erect on heaped-up nothingness:

Caesars and autocrats and princes, yes,

All those whom mortals worship, loathe, adore:

I’ve faced the Jupiters of total power

For forty years, victorious, running wild!

Look now: I’m vanquished by a little child.

 

Translation © Timothy Adès



Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

Timothy Adès | rhyming translator-poet

1 commentaires

HUMORAGE A PICASSO, par Roger Vitrac / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES

 

Timothy Adès nous propose cette semaine un poème extraordinaire de Roger VITRAC, grand dramaturge surréaliste qui prend part, en avril 1921, à la manifestation dadaïste de Saint-Julien-le-Pauvre (Paris 5°), à l'appel d'un tract de Tristan Tzara diffusé dans le Quartier Latin : «  Prendre part à cette première visite , c’est se rendre compte du progrès humain, des destructions possibles et de la nécessité de poursuivre notre action que vous tiendrez à encourager par tous les moyens. » Il y rencontre Louis Aragon qui le présente à André Breton, Paul Eluard, Benjamin Perret, Georges Ribemont - Dessaignes et Philippe Soupault. Rallié au mouvement surréaliste, il collabore aux premiers numéros de La Révolution surréaliste avant de devenir un ... " réprouvé " du surréalisme (Cf. le mot d'Henri Béhar (Paris, A.-G. Nizet, 1966)...


 

    ROGER VITRAC (1899-1952), né à Pinsac, dans le Lot, dadaiste, surréaliste exclu en 1926, est connu surtout pour ses drames, à, commencer par 'Victor ou les enfants au pouvoir' (1928) mis en scène, entre autres, par Jean Anouilh et Roland Piétri au Théâtre de l'Ambigu en 1962.

L'affiche évoque Hannah Höch, artiste plasticienne Dada que j'ai connue un peu, comme interprète.

 

Voici donc un poème de Vitrac, 'Humorage à Picasso', dans le journal 'Documents' de Georges Bataille, dont le no.3 (1930) s'appelle 'Hommage à Picasso'.

On y trouve de grands noms : Desnos, Leiris, Prévert, Ribémont-Dessaignes... et de belles images.

La série 'Documents' était la base de l'exposition *Undercover Surrealism*, Londres, 2006 : ma traduction était là, en place, à lire entre les toiles.

 

 

 

De quelles oeuvres de Picasso s'agit-il dans ce poème ? ‘Cette baigneuse comme un gigot’ : voici, du Musée Picasso de Paris, ses ‘Deux femmes courant sur la plage (La course)’ de 1922 : et voici la ‘Baigneuse au Ballon’ (MoMA New-York) qui ressemble encore plus à un gigot. La date : 1932 ! Alors, c’est que le peintre fut inspiré par le poète.

 

HUMORAGE A PICASSO

 

 

                     Et vive le pinceau

                     De l’ami Picasso !

                                  - Apollinaire

 

 

 

Cet arbre fait comme un tombeau,

Cet astre comme un numéro,

Ce soleil comme un escargot,

C’est Picagot.

 

Ce journal ni joli, ni beau,

Cette sciure de gâteau,

Ce double sein comme un étau,

C’est Picétau.

 

Ces cheveux poussant dans un pot,

Cet œil pareil aux culs d’oiseaux,

Ce marétal porte-marcheau,

C’est Picacheau.

 

Ce mou, ce dur, ce matériau,

Moulé, pompé comme la chaux,

Colorié à coups de plumeau,

C’est Picaplo.

 

Ce dos, ce pal, ce paletot,

Ce récit mis comme un fardeau

Sur la tartine de Toto,

C’est Picato.

 

Ce sol tout nu, ce ciel sans os,

Cette baigneuse comme un gigot,

Et ce cheval comme un sabot,

C’est Pisabot.

 

Socrate au torse de fourneau,

Divisant le diamant des eaux

Pour l’épingler dans un tableau,

C’est Pitableau.

 

L’allumette épinglant le faux,

La faulx imitant le râteau,

Pour peindre un rire à l’Otéro,

C’est Picaro.

 

Enfin,

Napoléon changeant de peau,

La peau changeant de poils labiaux,

Et les poils changeant de pinceau,

C’est Picasso !

 

 HUMORAGE TO PICASSO

 

                    Our pal Picasso,

                    Long live his brush-oh !

                    Pirate and corsair,

                    Here’s to his horsehair !

                                            [Apollinaire]

 

This star like a digit,

This tree like a tomb,

This sun like a mollusc,

Picasso, that’s whom !

 

This nondescript newsprint,

Twin screw-clamp bazoom,

This gateau-crumb sawdust,

Picasso, that’s whom !

 

This plant-pot with hair on,

Eyes like a bird’s bum,

Top brass-knocker’s knapsack,

Picasso, fo fum !

 

This soft stuff, this tough stuff,

Touched up with a broom,

Pump-grind it to lime-sludge,

Picasso, that’s whom!

 

This topcoat, this back-stick,

This talk, spread like lipstick

On small buttered biscuit –

Picasstic !

 

This boneless sky, bare leafless view,

Beach-beauty like a lamb jigoo,

This horseflesh like a wooden shoe –

Picashoo !

 

This Socrates, stove-torso,

Splits diamond-ice from water

To prick a picture-pableau,

Picorso !

 

This matchstick pricking a mistake,

This scythe that imitates a rake,

To paint a laugh on Frou-Frou – who ?

Picuckoo !

 

Last verse

Napoleon’s fresh husk-oh,

Fresh husk on the nap-oh,

Fresh nap on the brush-oh,

Picasso !

 

 

 

         Translation © Timothy Adès

 


 

" Undercover Surrealism - Georges Bataille and DOCUMENTS " est l'affiche d'une exposition réalisée par Dawn Ades et Simon Baker ( commissaires) à Londres en 2006. Une exploration des collisions troublantes de l’art et de la culture dans la revue révolutionnaire de Georges Bataille ( "ennemi dans le surréalisme") et une nouvelle réflexion sur les chefs-d’œuvre du XXe siècle par Picasso, Miró, Dali et d’autres.

Baigneuse au ballon de plage, peinture de Pablo Picasso, 1932 (Musée d'Art Moderne de New York)

Deux femmes courant sur la plage, Pablo Picasso, 1922 (Musée national Picasso-Paris)

Portait de Roger Vitrac par Henry Maurice (1930)

"Victor ou les enfants du pouvoir " à l'affiche en Hongrie au théâtre de Stat kluj (2013-2014), Kolozsvári


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

Timothy Adès | rhyming translator-poet

0 commentaires

LES PREMIERS AEROPLANES, par Émile Verhaeren / Timothy Adès


LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES

 

Timothy Adès nous propose pour notre rubrique Tutti Frutti du week-end un nouveau poème d'Émile VERHAEREN.

Qu'il soit ici remercié pour ses voeux, sa contribution au PRé et ses rendez-vous poétiques hebdomadaires qui nous permettent de retrouver certains poètes français ou de langue française, voire de nous les réapproprier, parfois même de les découvrir.

Mais la performance n'est pas là, elle est dans ce travail remarquable que Timothy nous livre avec sa version anglaise qui ravit les sympathisants britanniques francophiles du PRé, et forcent notre admiration en tant que Français. C'est qu'il ne s'agit pas uniquement ici de traduction (littérale), mais d'un vrai "travail" poétique qui n'est pas aisé. Certaines de ses versions anglaises peuvent nous paraître parfois ardues, mais c'est souvent que la version originale en français ne se laisse pas forcément domestiquer. Même pour ceux d'entre-nous qui pratiquons les deux langues !

Qu'il soit également remercié pour le souffle que ses posts poétiques nous procurent, ce souffle qui vient parfois à nous manquer en ces temps de contraintes et d'incertitudes.

C'est un plaisir que nous savons partagé. Même si parfois il sollicite la réciproque, un peu de travail de notre part sic !

Nous pourrions même ajouter que les posts de Timothy ont à voir souvent avec un acte "politique".

C'est en tous les cas un vrai luxe, un bienfait essentiel en cette période de pandémie et de déréliction sociale. Qui nous permet de surcroît de maintenir le lien avec  nos amis d'Outre-Manche qui restent attachés à l'idée d'Europe.

N'hésitez pas à manifester sur cette page votre contentement, vos interrogations, votre sentiment à la lecture de ces poèmes et de leur version anglaise, à exprimer le cas échéant vos commentaires et à échanger avec Timothy qui en sera ravi.

Mille mercis Timothy !


 

   Au secours, chers amis lecteurs de la page du PRé !

Les avions polluent ; ils sont de grands émetteurs qui surchauffent la planète ; nous devons les utiliser beaucoup moins, ainsi que les voitures ; mais tout au contraire, nous leur versons de la sympathie et de l’argent. IL es urgent que nous changions d’avis et de pratiques sur les questions de mobilités ! Il est invraisemblable que rien ne soit encore enclenché pour reconvertir une partie des personnels des compagnies d'aviation et des aéroports, dans les emplois verts, à la faveur de la nécessaire transition écologique et énergétique dont les enjeux sont énormes et qui représent un vivier d'emplois nouveaux, plein de valeur et de bénéfices divers et variés.

 

https://www.greenpeace.fr/revolutionnons-les-transports/

 

 Le poème qui suit du Belge Émile Verhaeren (1855-1916), déjà évoqué en ce début d'année, cet  " Européen devant la guerre " qui entreprend d'encourager la conscription à travers une tournée de conférences en Angleterre, est extrait du recueil Les Ailes rouges de la Guerre (édité en 1916). Il évoque les avions de guerre tels qu’ils étaient en 1914 : tout petits, mais menaçants.

Nous avons vécu avec l’énorme bénédiction de l’aviation : mais ce n’est plus le cas.

 


 

Les premiers aéroplanes

 

Les roses de l’été — couleur, parfum et miel —
Peuplent l’air diaphane;
Mais la guerre parsème effrayamment le ciel
De grands aéroplanes.

 


Ils s’envolent si haut qu’on ne les entend pas
Vrombir dans la lumière
Et que l’ombre qu’ils allongent de haut en bas
S’arrête avant la terre.

 


L’aile courbe et rigide et le châssis tendu,
Ils vont, passent et rôdent,
Et promènent partout le danger suspendu
De leur brusque maraude.

 


Ceux des villes les regardant virer et fuir
Ne distinguent pas même
Sur leur avant d’acier ou sur leur flanc de cuir
Leur marque ou leur emblème.

 


On crie, — et nul ne sait quelle âme habite en eux,
Ni vers quel but de guerre
Leur vol tout à la fois sinistre et lumineux
Dirige son mystère.

 


Ils s’éloignent soudain dans la pleine clarté,
Dieu sait par quelle voie,
En emportant l’affre et la peur de la cité
Pour butin et pour proie.

 

 

The First Aeroplanes

 

Honey, colours, aromas of roses of summer:
Bright breeze’s refrains.
But war sows the sky with the fearsome yammer
Of great aeroplanes.

 


They fly up so high and they thrum in the light
Yet we hear no sound
And their shadow stretching down from a height
Never reaches the ground.

 


With chassis outstretched, with curved rigid wing
They circle and prowl,
And wherever they go they hang threatening
With their evil patrol.

 


City people watching them scamper and wheel
Cannot even descry
On their leather flank or their nose of steel
An identity.

 


Though we shout, no-one knows who is riding unseen,
Or to what warlike ends
The luminous flight of the hellish machine
Inscrutably tends.

 


And all at once in broad daylight they’ve fled,
God knows by which way,
Making off with the city’s terror and dread,
Their booty, their prey.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès


Published in Agenda 2014.

 

 

 


Émile Verhaeren en redingote rouge, 1907, par Georges Tribout (1884-1962) (Coll. Musée Émile Verhaeren, Sint-Amands, Belgique)

Portrait de Verhaeren par Paul Charles Delaroche, 1911-1913

Médaille représentant Verhaeren par Angelo Hecq, 1932

Les Ailes rouges de la Guerre, recueil de poèmes d'Émile Verhaeren dans lequel figure le poème "Premiers aéroplanes" (Paris, Mercure de France, 1916, 252 p.); source  :  Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Z BARRES-27043.


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

Timothy Adès | rhyming translator-poet

0 commentaires

CHOSES DU SOIR par Victor Hugo / Timothy Adès

 

Voici CHOSES DU SOIR de Victor Hugo (1802-1885), un poème d’images troublées, menaçantes, mais qui se termine en nous montrant les enfants saufs dans une maison bien éclairée : ce qui est l’important. Il se trouve dans son dernier recueil de poésie, ‘L’Art d’être Grand-père’ ( in La Lune) que j’ai traduit en entier sous le titre ‘How to be a Grandfather’.

 

Et voici aussi, beaux et rares, le biniou et, merveille de la nature, l’orfraie…

 

Rare est le grand poète qui étudie les enfants, qui leur dévoue beaucoup de son art. Hugo allait plus loin encore, il nourrissait lui-même les petits misérables de Guernesey, nombreux, chaque semaine.

 

 

 

Notre tâche écologique, notre devoir urgent, n’est pas seulement de sauver l’orfraie et les belles créatures, mais de protéger les enfants contre les multiples catastrophes que notre surconsommation apporte à la planète.

 

Le biniou: https://www.youtube.com/watch?v=DUzHDYTJ8F8

 

L’orfraie: https://www.youtube.com/watch?v=mqGKX7Eofy4


 

CHOSES DU SOIR

 

 

Le brouillard est froid, la bruyère est grise;
Les troupeaux de boeufs vont aux abreuvoirs;
La lune, sortant des nuages noirs,
Semble une clarté qui vient par surprise.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Le voyageur marche et la lande est brune;
Une ombre est derrière, une ombre est devant;
Blancheur au couchant, lueur au levant;
Ici crépuscule, et là clair de lune.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

La sorcière assise allonge sa lippe;
L'araignée accroche au toit son filet;
Le lutin reluit dans le feu follet
Comme un pistil d'or dans une tulipe.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

On voit sur la mer des chasse-marées;
Le naufrage guette un mât frissonnant;
Le vent dit: demain! l'eau dit: maintenant!
Les voix qu'on entend sont désespérées.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Le coche qui va d'Avranche à Fougère
Fait claquer son fouet comme un vif éclair;
Voici le moment où flottent dans l'air
Tous ces bruits confus que l'ombre exagère.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Dans les bois profonds brillent des flambées;
Un vieux cimetière est sur un sommet;
Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu'il met
Dans les coeurs brisés et les nuits tombées ?

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Des flaques d'argent tremblent sur les sables;
L'orfraie est au bord des talus crayeux;
Le pâtre, à travers le vent, suit des yeux
Le vol monstrueux et vague des diables.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Un panache gris sort des cheminées;
Le bûcheron passe avec son fardeau;
On entend, parmi le bruit des cours d'eau,
Des frémissements de branches traînées.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

La faim fait rêver les grands loups moroses;
La rivière court, le nuage fuit;

Derrière la vitre où la lampe luit,
Les petits enfants ont des têtes roses.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

EVENING

 

 

The fog is cold and the heather is grey

The cattle-herds go to the drinking-troughs;

The moon breaks out from behind black clouds,        

A brightness coming as if by surprise.                           

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The traveller walks and the moor is brown;

A shadow behind and a shadow before;

There’s white in the west and light in the east;

Here dusk, and there the light of the moon.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The sorceress sits and her lip goes long;

The spider fixes her web to the tile;

The will-o’-the-wisp has a goblin glow

Like a pistil of gold in a tulip’s bowl.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

There are ketches and coasters out on the sea;

There’s shipwreck in wait for the shuddering mast;

The wind says: to-morrow! the water says: now!

There are voices heard and they speak despair.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The coach from Avranches to Fougères

Has a crack of the whip like a lightning-flash;

There’s many a noise grows loud from the dark,

And they mingle together, to float on the air.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

In the depths of the forest, bright torches shine;

A graveyard clings to a mountain-top;

 

Where does God find all the blackness he pours

Into nights that fall, into hearts that break?

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

There are puddles of silver that shake on the sands;

The osprey is close to the cliffs of chalk;

The shepherd is watching across the wind

The devils in vague and monstrous flight.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

There are plumes of grey from the chimney-stacks;

The wood-cutter passes, bearing his load;

The noise of a stream in spate is heard,

With the crashing of branches, dragged along.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The great fierce wolves have a starving dream;

The river is racing, the cloud takes flight;

Behind the panes where the lamp is bright

Are the glowing cheeks of the very young.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès