CHRONIQUES TUTTI FRUTTI


Chroniques  et rendez-vous culturels, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » – au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace (Odes, I, vers 8).

Animées par Jean-Claude Ribaut et Dominique Painvin.


Jean-Claude Ribaut, architecte écrivain, promeneur-chroniqueur gastronomique, au Monde pendant plus de vingt ans, est, comme le note Bernard Pivot, « grand lecteur, sa culture artistique et littéraire est impressionnante. Il ne l’étale pas. Il ne la convoque que lorsque les adresses sont des lieux de mémoire. Il embarque avec lui Baudelaire, Ernest Hemingway, Céline, Apollinaire, Tocqueville ou Pérec seulement quand il en a besoin. Comme une herbe du jardin ajoutée à la fois pour le goût et la beauté. » (...) « Autre mérite de Jean-Claude Ribaut : son écriture soignée, goûteuse, fluide, liée comme une sauce réussie ».

Sa première chronique gastronomique est parue en 1980 dans Le Moniteur des Travaux Publics, sous le pseudonyme Acratos (celui qui ne met pas d’eau dans son vin). Il collabore au journal Le Monde, au temps du magistère de La Reynière, puis aux côtés de Jean Pierre Quélin.

Architecte D.P.L.G. et élève titulaire de l’Ecole pratique des hautes études (E.P.H.E.), il a fait ses premières armes journalistiques à Combat et participé à la création d’un magazine d’architecture qu’il a dirigé jusqu’en 1996.

Il est aujourd'hui chroniqueur gastronomique à La Revue : pour l'intelligence du monde (mensuel édité par le groupe Jeune Afrique), SINE MENSUEL, Dandy magazine, Tentation (trimestriel), Plaisirs (magazine suisse bimestriel), Le Monde de l'épicerie fine, Le Monde des grands Cafés, et au Petit journal des Toques blanches lyonnaises, après avoir officié au journal Le Monde pendant plus de 20 ans.

Dernier ouvrage paru : Voyage d'un gourmet à Paris (Calmann-Lévy, 2014).

Prix Jean Carmet 2015.

Jean-Claude Ribaut est membre du conseil scientifique du PRé.

 

Dominique Painvin est spécialiste de la communication multimédia.

Chargé de mission audio-visuelle à la Mairie de Paris.

Surnommé "Le Couteau suisse", cet ancien journaliste musical en radio & presse écrite spécialisée, reporter sur les grands festivals rock, pop, jazz français et européens, et chef d'édition dans les années 80 et 90, s’est aussi frotté au management culturel en oeuvrant pour la promotion du théâtre universitaire (programme "Fous de théâtre" avec la création d'un Salon de lecture et la production de spectacles universitaire dans le "In" du Festival d'Avignon) et celle du monde musical vers le monde universitaire, en collaboration avec les grands festivals (Francofolies de la Rochelle, Eurockéennes de Belfort, Transmusicales de Rennes, Paléo festival de Nyon, Printemps de Bourges, etc…), et les maisons de disques (labels indépendants, majors compagnies).


Plaidoyer pour l’avocat

 

Par Jean-Claude Ribaut
07-04-2019

 

 

Deux mots à l’étymologie différente, mais qui s’écrivent et se prononcent de la même façon, sont des faux amis. Ainsi, avocat désigne aussi bien l’auxiliaire de justice que le fruit de l’avocatier. L’un vient du latin « advocatus » (défenseur). Le second désigne le fruit découvert au Mexique par les Conquistadors.

 

Son nom est la transcription phonétique du mot aztèque « ahuacatl » qui signifie… testicule. L’avocatier est donc l’arbre à testicules ; au pluriel, car ses fruits sont géminés : ils poussent par paire ! Les prêtres catholiques espagnols, les jugeant obscènes, en ont d’abord interdit la vente. On doit reconnaître que leur forte teneur en vitamine E antioxydante est bénéfique pour la spermatogenèse. L’avocat est donc réputé aphrodisiaque.

 

L’usage prévaut de consommer l’avocat en vinaigrette ou accompagné de crevettes ou de chair de crabe et d’une sauce ad hoc, avec ciboulette et cerfeuil. Aux Antilles, mêlé à la morue, à la farine de manioc, à l’ail et au piment, c’est le Féroce !

 

Pour réaliser une mousse d’avocat, il faut disposer d’un avocat mûr mais pas trop, du jus d’un citron, de deux cuillerées à soupe de cassonade, d’une cuillerée à café de liqueur de fleur d’oranger, de quelques feuilles de menthe. Dans un saladier, mettre le jus de citron et la chair d’avocat. Mélanger à la minute pour éviter l’oxydation. Passer au mixeur la cassonade, la liqueur et le mélange. Verser dans une verrine et réfrigérer au moins une heure. Servir frais avec les feuilles de menthe.

 

Aujourd’hui, au Mexique, sa culture intensive fait appel à des traitements chimiques de masse (nitrogènes, pesticides, phosphates). Acclimaté en Espagne, il est, en principe, mieux traité. La Corse, c’est à souligner, produit un avocat bio exempt de produits chimiques.

 

Bonus :

 

Ma recette des gambas à l’avocat.

 

Pour réaliser une entrée de gambas à l’avocat pour deux personnes, il faut six gambas, un avocat, une gousse d’ail, de la mayonnaise, une tomate, un concombre, un pomelo, du tabasco, quatre cuillerées à soupe d’huile d’olive, une cuillerée à soupe de vinaigre balsamique, une cuillerée à café de moutarde, une demi-cuillerée à café de miel, du sel et du poivre.

 

Faire d’abord mariner les gambas dans un saladier  avec l’ail écrasé, du sel, du poivre et une cuillerée à soupe d’huile. Réserver.

 

Dans un bocal, mettre l’huile restant, le vinaigre, la moutarde, le miel, le tabasco, le sel et le poivre. Fermer le bocal et agiter vigoureusement. La vinaigrette est prête !

 

Faire ensuite revenir les gambas sur un feu moyen.

 

Enfin, peler à vif le pomelo et recueillir le jus dans un saladier. Mettre la chair d’avocat coupé en dés dans le jus puis ajouter la tomate en dés ainsi que le concombre coupé de la même façon. Enfin, y déposer les gambas bien refroidies. Servir frais avec la vinaigrette et la mayonnaise.

 

Cette recette n’épuise pas le sujet ni l’imagination de chacun car l’avocat est propice à l’innovation dès lors que l’on dispose d’un jus de citron pour empêcher qu’il noircisse. Par exemple, il peut aussi bien constituer un dessert en tartare avec une banane.

 

N.B : Cet article a également été publié sur Siné Mensuel en mars 2018


Topinambour… le pourquoi du comment

 

Par Jean-Claude Ribaut

23-03-2019

 

En avril 1613, François de Razilly, colonisateur de la France équinoxiale au Brésil, ramena avec lui six Tupinambas des tribus guerrières d’Amazonie pour les présenter aux Parisiens.

 

La cour leur fit bon accueil.

Montaigne, quelques décennies plus tôt, avait pris leur défense (Essais, livre I, « Des cannibales »), ne voyant dans leur nudité intégrale, leur polygamie et leur anthropophagie qu’une proximité poétique avec la nature, tandis qu’il dénonçait les atrocités des conquistadors et la complicité de l’Église.

 

À la même époque, Champlain, le fondateur de Québec, venait d’envoyer en France des tubercules cultivés par les Amérindiens, appelés d’abord « truffes du Canada », « artichauts de Jérusalem », puis « culs d’artichaut ».

Bousculant la géographie, on crut que ce rhizome canadien venait du Brésil, cultivé par les Tupinambas, ce que le naturaliste Linné confirma par erreur. Voilà comment cette racine s’est appelée « topinambour ».

 

Sa saveur est délicate, proche de l’artichaut et convient, comme la pomme de terre, à toutes sortes de plats. Sa mauvaise réputation au milieu du siècle dernier, « c’est la faute des boches ». Les pommes de terre étaient réquisitionnées pour nourrir l’armée allemande (711 000 tonnes entre 1940 et 1944) alors que topinambour et rutabaga, en vente libre, devenaient des légumes de guerre.

 

On le cuit à l’eau, à la vapeur, sauté au beurre avec des fines herbes, en gratin. En potage avec des éclats de châtaigne, du magret fumé, le topinambour est un plat de fête. Ou bien en petits morceaux identiques, avec foie de veau, lard et rondelles de pommes de terre, enfilés sur une brochette, à cuire au four 40 minutes, le tout arrosé d’un jus de viande corsé et d’un trait de Madère.

Un délice.

 

N.B : cette chronique a également été publiée dans Siné Mensuel en Janvier 2019


LA NOUVELLE EST TOMBEE EN JUIN DERNIER : LES ALGORITHMES DE SPOTIFY NOUS DONNAIENT LES PROCHAINS TUBES DE L’ETE 2018

 

Par Dominique Painvin

30-11-2018

 

Algorithmes, Spotify ça vous parle ??? Euh… pour résumer, une machine intelligente qui collecte, enregistre et compile un grand nombre de data (données) concernant votre comportement sur « Spotify » (par exemple le nombre de fois qu’un titre musical est présent sur une playlist, corrélé avec le nombre d’abonnés à cette playlist). Spotify étant une plateforme en ligne (au même titre que Deezer) vous proposant la diffusion de morceaux musicaux en streaming (écoute en ligne sans téléchargement au préalable du fichier son sur votre ordinateur ou « device » - téléphone, tablette). En un mot de la musique à la demande !

 

Naguère réservé au monde des Geeks et des Nerds, l'univers des algorithmes envahit votre espace. Les grandes personnes (on a toujours vu les Geeks et les Nerds comme de grands enfants un peu "perchés", mal à l'aise avec les relations humaines, préférant jouer avec leurs figurines de Dark Vador et confrères !), les grandes personnes donc, parlent de plus en plus d'algorithmes, d'IA (Intelligence Artificielle), elles ont pris conscience que l'univers connecté qui envahit nos rues, nos maisons, nos vies est le fruit de la présence, de l'utilisation exponentielle de ces fameux algorithmes. Elles ont pris peur aussi, peur du pouvoir de la machine, de la machine pensante, de la machine « intelligente » sur le devenir de leur vie, de son environnement, de la démocratie, des relations humaines…

 

Il faut dire qu'en 25 ans, d'un réseau de Geek sans réel modèle économique, le Web est devenu la pierre angulaire de l'économie mondiale, hors réseau point de salut… A tel point que le « broken link » (lien brisé) ou le « shut down » (mise à l'arrêt) sont les pires craintes des grands de ce monde hyper connecté et qui le deviendront encore plus dans les années à venir. La majeure partie des développements économiques actuels et prochains utilisent des technologies qui ne sauraient se passer d'algorithmes et de réseau.

 

Les algorithmes sont partout où presque ! Mais qui sont-ils ? A quoi servent-ils ? Et quel rapport, algorithmes et univers musical ?

 

Voici la définition de Wikipédia : "Un algorithme est une suite finie et non ambiguë d’opérations ou d'instructions permettant de résoudre un problème ou d'obtenir un résultat".

 

Le mot algorithme vient du nom d'un mathématicien perse du IXe siècle, Al-Khwârizmî (en arabe : الخوارزمي). On retrouve aujourd'hui des algorithmes dans de nombreuses applications telles que le fonctionnement des ordinateurs, la cryptographie, le routage d'informations, la planification et l'utilisation optimale des ressources, le traitement d'images, le traitement de texte, la bio-informatique, etc.

 

Dans la vie quotidienne, un glissement de sens s'est opéré, ces dernières années, dans la notion « algorithme » qui devient à la fois plus réducteur, puisque ce sont pour l'essentiel des algorithmes de gestion du Big data et d'autre part plus universel en ce sens qu'il intervient dans tous les domaines du comportement quotidien… Ils réalisent des classements, sélectionnent des informations, et en déduisent un profil, en général de consommation, qui est ensuite utilisé ou exploité commercialement. Les implications sont nombreuses, dans les domaines les plus variés. »

 

Grace aux algorithmes prédictifs ont vous propose ce qui peut vous intéresser avant même que vous ne l'ayez expressément manifesté. Les GAFAS n'ont de cesse de compiler la moindre donnée permettant de caractériser votre comportement, vos goûts, vos envies, vos craintes, vos désirs… même ceux de votre inconscient ! Ceci afin de pouvoir satisfaire vos envies (voire les susciter).

 

Quand j'étais ado et déjà Geek, j'ai commencé à passer des disques sur les platines lors des « boums » que nous avions organisé à l'occasion d'un échange franco-allemand. J'ai commencé à élaborer des programmes de musique, quel morceau avant et quel après, objectif faire danser et surtout créer les conditions propices au rapprochement franco-allemand dans les années 70 !

 

Dès cet instant, maintes questions et interrogations m'ont assailli, quelle méthode pour choisir les disques à enchainer ? Comment donner envie aux autres d'aller se déhancher sur la piste ? Quel équilibre entre «tubes» et nouveautés ? Comment glisser d'un style à un autre, surtout qu'en la matière on parle de musique pour faire danser, pas juste à écouter… et qu'en plus au début de ces interrogations nous étions en 1975, à l'époque du glam rock, du rock progressif, pas encore du disco ou du punk… pas de Police, U2, Donna Summer, Blondie, Téléphone… à notre disposition, juste ABBA version plus pop que dance, Genesis, Rolling Stones, Pink Floyd, Roxy Music ou Michel Delpech !

 

Au final, on a réussi les programmations de ces « boums », le rapprochement franco-allemand s'est opéré avec bonheur ! Et le goût de la programmation musicale ne m'a plus quitté. A tel point que je l'ai exercé en radio quelques années plus tard et encore plus tard en concoctant des playlist sur mon iTunes.

 

Avec iTunes à la fin du siècle dernier, on assiste à la conjonction entre musique et algorithmes. A première vue iTunes n'est qu'un juke box musical, on le bourre de fichiers son et on joue « play » pour écouter nos albums favoris ! De plus près iTunes est avant tout un système de gestion de base de données, la musique étant les données gérées, mais pas que ! ITunes est tout sauf mélomane, par contre il excelle dans la manipulation des métadonnées qui sont incluses dans les fichiers sons de nos morceaux préférés. C'est à ce moment-là que les algorithmes font semblent-ils merveille avec la musique, plus précisément dans l'élaboration de programmes musicaux (playlist) lorsqu'on sélectionne la lecture aléatoire des fichiers de la base. Lecture qui est tout sauf aléatoire contrairement à ce que l'on pourrait penser. La machine se transforme en programmateur musical et le comble c'est qu'elle peut exceller dans cet art… enfin presque ! L'apparition récente, sur le marché, des enceintes connectées (Amazon Echo, HomePod, etc…) apporte une nouvelle dimension en introduisant l’IA dans les foyers via cet assistant personnel. Souvenez-vous de la fille qui dans la pub dit à la machine « joue ma musique » … « j’aime les filles… » et utilise ainsi la machine pour faire son outing auprès de ses parents. 

 

2001 l’Odyssée digitale et iTunes

 

Selon Wikipédia « iTunes est un logiciel de lecture et de gestion de bibliothèque multimédia numérique distribué gratuitement par Apple. » Son arrivée au début du 21ème siècle s’est faite plutôt sans bruit, tout comme QuickTime qui au début des années 90 a banalisé la lecture et la production de vidéos numériques sur ordinateur, et dont au départ on s’est vraiment demandé à quoi il allait pouvoir servir à part jouer sur ordinateur des vidéos 160x120 pixels - juste une vignette dans l’écran loin encore le temps de regarder des films 4k sur son PC !

 

iTunes débarque à l’orée du siècle et je dois l’avouer au départ j’en ai fait peu de cas, jusqu’à ce que mon copain Franck me parle d’iTunes et de sa capacité à créer des playlist… au début sceptique, je n’y prête guère attention… puis à l’approche des fêtes de fin d’année, lancé dans la préparation d’une soirée du 31, je me dis que ça serait peut-être bien de trouver une solution « automatique » pour diffuser un programme musical pendant la soirée, sans que je sois obligé de changer de CD toutes les 5 minutes… Faire le DJ c’est sympa mais quand tu veux passer la soirée avec tes invités mieux vaut avoir une playlist qui se diffuse toute seule !

 

Me voici donc parti étudier de plus près de cet iTunes dont il m’avait parlé, d’abord je constate que c’est un système de gestion de bases de données qui au lieu de gérer uniquement des données textes, gère des données multimédia, en les incorporant dans la base (la bibliothèque) et offre la possibilité de les diffuser, avec la substantifique moelle de tout système de gestion de base de données, la possibilité d’effectuer des recherches multicritères, et de créer une playlist avec les titres répondant aux critères… avec en prime la possibilité de lecture aléatoire des morceaux de la playlist ! C’était Noël avant l’heure !

 

Sauf qu’au début du 21ème siècle on devait nourrir la base avec des morceaux issus de nos bons vieux CD audio, en transférant, piste par piste, les données audio du CD (encodés au format standard AIFF, de l’audio non compressée en PCM linéaire 44 KHz 16 bits où 3 minutes d’audio égal plus ou moins un fichier de 30 Mo) ce qui prenait une plombe comme on dit, parce qu’en plus la vélocité des lecteurs CD-Rom des machines n’était pas leur qualité première. Il m’a fallu au bas mot 3 jours pour transférer 300 titres, avec cerise sur le gâteau, l’obligation de rentrer au clavier les infos qualifiant les morceaux (artistes, titre, style musical, album, année de sortie, etc…), ce qu’on appelle en jargon technique les métadonnées qui vont s’inscrire dans une zone prédéterminée du fichier informatique et servent à le décrire, autrement que par son nom ou son suffixe (mov, jpg, etc…). Ces métadonnées sont en quelque sorte le saint graal du fichier, et s’avèrent capitales au final.

 

Après 3 jours de « dur labeur », me voici à la tête d’une bibliothèque musicale prête à être exécutée… Maintenant comment lire les morceaux, plusieurs options s’offraient à moi. Mais n’oublions pas que mon objectif était d’avoir une playlist du 31 décembre qui tournerait automatique afin de me dispenser de faire le DJ le soir J ! J’ai donc ma base iTunes en ordre de marche, et je constate qu’elle me permet de faire une sélection de titres qui deviendrait ma liste de lecture (ma playlist). Je crée au préalable ma playlist « les super bons vieux morceaux à passer le soir du 31 décembre ! » et la remplis manuellement en glissant les titres au fur et à mesure que j’ai envie de les voir jouer (comme si lorsqu’on glisse des fichiers dans un dossier). 

 

A cet instant surgit un problème de taille, si dans le monde « réel » il était facile de faire une playlist de vinyles à jouer dans l’ordre de diffusion, simplement en mettant les « galettes » les unes après les autres dans une pile, dans l’univers 1.0, les titres glissés dans une playlist avaient la mauvaise idée de se classer par ordre croissant de la métadonnée par défaut : le titre… au final vous obteniez une playlist qui va de « A Forest » de Cure à « Zen » de Zazie en passant pour toutes les lettres de l’alphabet… pas vraiment ce que j’escomptais. Donc la liste de lecture manuelle pose un problème, sauf si j’opère un classement fastidieux qui m’amène à numéroter de 1 à X les titres que je veux voir diffuser dans cette liste. Autant dire un travail encore plus fastidieux que la méthode analogique, d’autant que si je décide de changer les titres des morceaux sélectionnés en les incrémentant de « 1 » à chaque fois afin d’avoir une liste croissante et ordonnée, il faudrait que je rechange cette incrémentation si je veux une liste de diffusion jouée dans un ordre différent… Autrement dit un casse-tête… Et c’est là que pour la première fois le programmateur musical que j’étais s’est laissé aller à utiliser la lecture aléatoire proposée par iTunes. 

 

Je crée la base, la nourrit des morceaux que j’ai choisi, j’effectue le cas échéant une sélection restreinte parmi cette base, et crée une playlist spécifique et je m’en remets au hasard pour l’ordre de diffusion par la machine !

 

Playlist, lecture aléatoire et algorithmes

 

Croyez-vous au hasard ? Prenons une bibliothèque de 1000 morceaux de musique différenciés et lançons la lecture aléatoire proposée par iTunes… Votre machine va diffuser vos 1000 titres sans ordre apparent, de façon aléatoire. Ce mode de lecture aléatoire est souvent celui le plus prisé des utilisateurs… il permet d’offrir un programme composé de titres que l’on aime puisqu’on les a sélectionnés au préalable, mais qui sont joués dans un ordre non programmé par nous-même… en un mot le programmateur sélectionne mais ne programme plus ! A ce stade de mon propos, il me semble judicieux de recourir au Petit Larousse pour savoir exactement ce que veut dire le verbe programmer :

 

1 - Mettre une œuvre, une émission, un spectacle, etc., au programme d'une salle de cinéma, d'une chaîne de télévision, d'une station de radio, etc.

2 - Établir à l'avance une suite d'opérations ; planifier, déterminer à l'avance le moment et les modalités d'une action : Il avait programmé l'achat d'une voiture.

3 - Écrire les programmes informatiques correspondant à l'algorithme de résolution d'un problème.

 

Nous avons tout ce qu’il nous faut : mise en œuvre d’une émission de radio, déterminer à l’avance le moment d’une action, écrire l’algorithme de résolution d’un problème.

 

Le programmateur est celui qui détermine à l’avance le moment d’une action, en l’occurrence de la diffusion d’un titre à un instant précis, surtout à quel moment il s’insère dans la suite de morceaux diffusés parmi la sélection faite au préalable. Avec iTunes le programmateur passe la main quant au « moment », c’est iTunes qui détermine le moment. Et pour réaliser cette tâche, résoudre ce problème, iTunes recoure tout naturellement à un algorithme, un algorithme qui va générer la diffusion aléatoire des morceaux de la base. 

 

La gageure étant que dans l’esprit commun « aléatoire » et « algorithme » semblent issus de deux univers radicalement différents, voire opposés (aléatoire : soumis au hasard, dont le résultat est incertain). En l’espèce comment programmer « un résultat incertain » ?

 

Voici le challenge d’iTunes : créer l’algorithme de l’aléatoire ! Et ça marche, enfin ça a marché de mieux en mieux, en effet si au début des années 2000 avec l’absence de connexion continue à l’Internet isolait iTunes dans un univers fermé, l’apparition de l’Adsl a permis la connexion continue au Web, donc l’accès par votre ordinateur aux ressources du Net sans action volontaire de votre part. 

 

L’une des ressources fort utile pour notre algorithme de l’« aléatoire » est la base de données musicales « Gracenote » à laquelle iTunes peut se connecter automatiquement pour récupérer une foule de métadonnées utiles pour iTunes lors du transfert des pistes d’un CD Audio dans la base iTunes, dès lors que votre CD était un CD pressé du commerce qui avait été listé dans la base Gracenote. On faisait d’une pierre deux coups, plus besoin de remplir soi-même les champs inhérents à chaque titre transféré, et l’obtention de métadonnées plus complètes que celles généralement inscrites manuellement (titre, interprète, année de sortie, style musical), et c’est d’une importance capitale en la matière, puisque notre base se bonifie grâce à ces métadonnées.

 

En effet, si iTunes fait donc le boulot du programmateur lors de la lecture aléatoire, il n’en a pas pour autant acquis le sens artistique. Et pourtant on pourrait se laisser mystifier tant parfois l’enchaînement des morceaux semble correspondre à la volonté consciente et humaine de créer « une couleur d’antenne ». Mais les développeurs de Cupertino (siège d’Apple) ont réussi à créer un algorithme performant qui autorise désormais la création de playlist diffusées aléatoirement qui offrent à l’utilisateur d’iTunes une ambiance musicale sans cesse renouvelée quant à l’ordre de diffusion des titres, mais qui la plupart du temps fait mouche quant au résultat artistique. L’IA (Intelligence Artificielle) au service de l’ambiance musicale… pas encore dans ce cas, puisque l’on partait d’une base (bibliothèque de titres) présélectionnée par l’utilisateur mélomane.

 

Mais avec le temps, et la croissance des débits descendants offert par l’Adsl, puis de nos jours la Fibre, le déplacement opéré depuis le début des années 2010 de l’informatique de « bureau » vers l’informatique nomade, ainsi que l’émergence et la croissance exponentielle des « devices » (smartphones, tablettes) facilité par la montée en force des réseaux data mobiles (3G, 4G et bientôt 5G) permettant des performances en transfert de données sans précédent, une mutation d’ampleur a changé la donne. 

 

Musique dans les nuages et IA

 

Le transfert de données accru offert par les réseaux mobiles ou la fibre, ont permis le glissement vers la dématérialisation des supports. Après la période de numérisation de la musique des années 80-90, l’offre numérique sur support physique a cédé le pas à une dématérialisation « totale » pour l’utilisateur, qui ne télécharge même plus les fichiers audios sur son ordinateur, sa tablette ou son mobile. La vogue est au streaming et au cloud… on joue la musique du nuage en streaming… plus besoin d’acheter des supports de stockage, on loue simplement le droit d’usage d’un stockage distant où sont localisés les fichiers dont on a acquis les DRM (Droits de Reproduction Mécanique - le droit d’écoute du fichier son) sur les serveurs de Data Center.

 

Même les plateformes de téléchargement légal de musique (vidéos, films et autres produits multimédia confondus… qui au final ne sont qu’une suite binaire de «0» et «1»), ont vu la pratique du téléchargement pur (on rapatrie le fichier informatique du média sur le disque dur de son ordinateur), évoluer vers le streaming. Certaines de ces plateformes comme Deezer ou Spotify ont commencé à proposer aux internautes la diffusion de programmes musicaux en streaming, entrecoupés ou non de spots publicitaires. L’utilisateur « premium » qui paye son Eco à la plateforme étant quant à lui dispensé de spots publicitaires (la même chose se produit sur les plateformes vidéo web comme YouTube ou Dailymotion)

 

Des plateformes de streaming musical qui diffusent des playlist, ça ressemblent étrangement aux radios musicales ! Oui, sauf que la différence fondamentale c’est que la radio grande onde, FM ou web reste et demeure un mass média où 1 émetteur cible des récepteurs, alors que Deezer, Spotify proposent des playlist qui étrangement correspondent à vos goûts estimés !

 

Le grand mythe de la satisfaction des désirs les plus profonds de chaque être avant même qu’il ne les exprime. La capacité de proposer la musique que vous désirez entendre avant même que vous n’ayez manifesté l’envie de l’entendre…

 

Prenez une base musical sur un gros serveur, appliquez lui les bons algorithmes, nourris des métadonnées que le site va récupérer sur vos comportements en matière de consommation musicale afin d’établir votre profil :

 

• quel titres recherchés,

• quels titres écoutés,

• combien de fois,

• jusqu’à quel endroit du morceau,

• le BPM (beat par minute), la fréquence de la rythmique des morceaux que vous avez écouté le plus sur un laps de temps donné

• le style que vous semblez écouter le plus - en nombre de requêtes sur la base par type de musique, sachant que chaque titre reçoit un tag, voire plusieurs pour étiqueter son style musical - la liste des tags styles est vertigineuse, on est loin des standards d’antan : rock, pop, jazz, classique. La stratification est poussée à l’extrême,

• voix femme, voix homme,

• sur quels morceaux avez-vous fait «next» avant la fin,

• etc. etc.

 

L’essentiel étant de collecter à chaque requête que vous faites sur Deezer ou Spotify, des informations permettant de compléter au mieux votre profil utilisateur. Dès lors que ces métadonnées sont quantifiables on pourra s’en servir pour les algorithmes prédictifs de Spotify. Le programmateur « numérique » de Spotify quand il vous propose une playlist analyse votre profil de « consommation » musicale afin de « coller » au plus près à ce qui semble être votre attente en matière d’écoute. Et comme tout cela a un prix on en profite pour vous glisser des pages de pub comme dans tout bon média d’autant ! Pour y échapper devenez utilisateur « premium » !

 

Dernière innovation technologique proposée au grand public, l’enceinte connectée et intelligente… Votre premier assistant personnel « intelligent ». Grâce à lui, écoutez votre musique préférée ou celle qu’il va vous suggérer comme étant celle que vous attendez. Vous n’avez plus faire à une simple application logée sur votre smartphone, mais bien à objet familier qui a la forme d’une enceinte au look design, un objet que vous pouvez faire trôner sans rougir dans votre salon ou votre cuisine, un objet avec qui vous allez converser pour lui demander maintes et maintes choses, et pas simplement de vous jouer une playlist dance ou romantique. 

 

Parler à un objet maintenant vous êtes habitué, même si il y 10 ou 20 ans vous pensiez que seuls les fous parlaient aux choses inanimées. Sauf que depuis la fin du 19ème siècle l’humanité parle dans le combiné du téléphone. Vous me direz que la voix au bout du fil était humaine ! Dis « SIRI » qui a gagné l’Eurovision en 1977 ? Ça, vous savez le faire depuis quelques années et là « SIRI » est tout sauf humain… « SIRI » ou ses consœurs/frères ont quitté les smartphones et migré vers d’autres objets nettement moins fait pour qu’on leur parle, même si de tous temps certains ou certaines ont dit inlassablement « Miroir, mon beau miroir… ».

 

Amazon Echo, HomePod, etc… commencent à envahir les espaces publicitaires et bientôt les hottes du Père Noël ! Ces petits objets fort élégant ressemblent beaucoup aux enceintes bluetooth qu’on couple avec nos smartphones depuis quelques années déjà, à la différence près que ce sont des robots personnels, certes, sans bras ni jambes, et même pas de tête sauf à considérer que l’enceinte est la tête ! En tous les cas la première introduction « physique » d’une IA ou à tout le moins d’un objet connecté à un système proche d’une IA dans votre home sweet home. Un objet avec qui vous allez converser tout naturellement, la prochaine étape étant de vous équiper d’un vrai robot ou plutôt d’un androïde de compagnie qui saura satisfaire tous vos besoins et pourquoi pas vous diffuser la playlist ultime que vous rêveriez d’écouter sans même le savoir !

 

Et l’homme dans tout cela !

 

Jusqu’à présent, et si cela peut vous rassurer seuls les oreilles et le cerveau humain sont capables d’apprécier « artistiquement » les mélodies issues d’une suite de notes ou la voix d’un artiste, c’est à dire hors de toutes caractérisations, quantifications, hors de tous critères objectifs pouvant servir à nourrir des algorithmes. Quand une voix « vous prend aux tripes » comme on dit, ce n’est pas simplement un effet physique des vibrations produites par la voix sur votre corps, c’est bien plus que cela, les effets physiques des fréquences vibratoires sont globalement les mêmes d’une personne à l’autre, alors que l’impact émotionnel de la voix varie suivant les personnes. L’impact émotionnel, voilà une variable que les algorithmes manipulent avec difficulté (de nos jours tout du moins), pourquoi la voix de Barbara dans L’Aigle Noir nous prend aux tripes alors qu’elle n’engendre aucune réaction chez notre voisin alors même que son profil âge, sexe, csp, milieu social, centres d’intérêts sont similaires aux nôtres ?

 

La musique avant d’être un produit commercial est un art, et l’art sait déjouer les pièges des algorithmes. Notre programmateur numérique peut sans problèmes traiter une quantité impressionnante de métadonnées et proposer une playlist où les titres auront tous la même valeur de BPM, la même durée, des suites de notes semblables, la même année de sortie, les mêmes compositeurs, les mêmes rangs de classement dans les charts, sans que pour autant cela fasse un ensemble audible. 

 

Toutes ces métadonnées sont des auxiliaires utiles pour le programmateur, afin de s’y retrouver dans les millions de titres désormais disponibles via le Net, mais ce sont justes des auxiliaires. Utiliser la diffusion aléatoire est une bonne façon pour le programmateur de tester les combinaisons possibles, les accords possibles entre deux titres surtout avec des nouveautés. Faites un test, mettez une vingtaine d’albums (si possible des nouveautés que vous ne connaissez pas encore afin d’éviter la nostalgie du « oldies but goldies ») dans une base iTunes vide et lancez la lecture aléatoire, et à chaque fois que vous trouvez que l’enchainement de plusieurs morceaux « matche bien » notez les titres et les artistes, ensuite supprimez de la base les morceaux que vous n’avez pas noté sur votre liste, et voici crée votre playlist. 

 

Lancez à nouveau votre playlist en mode aléatoire et procédez de la même façon qu’auparavant. Votre playlist vous plait-elle autant ? Pas sûr, le mode aléatoire peut cette fois-ci vous donner des enchaînements de titres qui fonctionnent beaucoup moins qu’auparavant (l’impression de sauter du coq à l’âne d’un morceau à l’autre). Pour faire une bonne playlist vous pouvez utiliser les suggestions d’enchainements proposés par iTunes, tout en apportant votre touche personnelle, en n’oubliant pas ce que j’ai dit plus haut, l’impact émotionnel d’un morceau sur vous ne sera pas le même que sur votre voisin, alors évitez de ne faire votre playlist avec uniquement vos titres préférés, pensez à vos auditeurs, à l’ambiance que vous voulez-créer pour votre soirée, la fameuse couleur d’antenne ! Et n’oubliez-pas que le fameux hasard du mode aléatoire peut bien faire les choses, ou pas, avec la même base de morceaux. Si vous envie d’avoir un programme où contrôlez l’ordre de lecture des titres, revenez à la case départ et astreignez-vous à numéroter les morceaux dans l’ordre de diffusion souhaité, et surtout bannissez le mode de lecture aléatoire… oubliez les algorithmes et fiez-vous à votre sens artistique. En bon geek, mon credo c’est l’homme avec la machine mais avant la machine !

 

Au final, grâce aux avancées technologiques plus besoin de se créer une discothèque physique pour créer une playlist pour la soirée d’anniversaire de votre petite sœur, par contre si vous choisissez une playlist sur Deezer ou Spotify, optez pour un compte premium sinon gare à la pub et regardez si vous ne pouvez pas composer vous-même la base musicale parmi les titres dispo sur ces plateformes plutôt que de choisir les playlist proposées par d’autres utilisateurs … au fait qui vous dit que ce ne sont pas des robots qui ont créé ces listes de lecture ! Et gare au mode aléatoire le soir de la fête… 

 

Si ça vous dit, je pourrais peut-être proposer une playlist du PRé tous les mois ou deux mois sur Deezer ou Spotify… vous me direz ce que vous en pensez et si la couleur d’antenne vous a plu ! Attention les oreilles !!! Ibrahim Maalouf et Kylie Minogue vont très bien ensemble.

Sans plus tarder allez découvrir le « Movement VI » de « Levantine Symphony No. 1 » d’Ibrahim Maalouf, paru cet année, ainsi que « Maddy la nuit » de Flavien Berger de l’album « Contre-Temps » (un repérage Couleur 3), suivi de « Hotel Lisboa » extrait de « Trans » de Natalia Clavier, et pour finir avant d’aller dormir l’« Arc-en-ciel » de Polo & Pan (encore un repérage !), euh pour finir !

Pas vraiment, j’allais oublier Jain et son « Alright ».

 

ET 40 ans après « Le Freak », un nouveau sommet du funk « State of Mine (It’s About Time) » de Nile Rodgers & Chic ! Voilà c’est FINI…

 

Dominique Painvin est un spécialiste de la communication multimédia. Surnommé "Le Couteau suisse", cet ancien journaliste musical en radio & presse écrite spécialisée, reporter sur les grands festivals rock, pop, jazz français et européens, chef d'édition dans les années 80 et 90, s’est aussi frotté au management culturel en oeuvrant pour la promotion du théâtre universitaire (programme "Fous de théâtre" avec la création d'un " Salon de lecture" et la production de spectacles universitaires dans le "In" du Festival d'Avignon) et celle du monde musical vers le monde universitaire, en collaboration avec les grands festivals (Francofolies de la Rochelle, Eurockéennes de Belfort, Transmusicales de Rennes, Paléo festival de Nyon, Printemps de Bourges, etc.) et les maisons de disques (labels indépendants, majors compagnies). Dominique Painvin est un contributeur du PRé. Il co-anime avec le chroniqueur gastronomique Jean-Claude Ribaut la rubrique Tutti Frutti du site du PRé.

Timbre soviétique de 4 kopecks à l'effigie d'Al-Khwarizmi (1989)

 

Cover de It's About Time de Nile Rodgers and Chic

 

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Le 14 juillet à 21h à Houlgate

 

Dans le cadre des 17e Rencontres d'été Théâtre & Lecture en Normandie,

notre amie Carole Aurouet, maître de conférences HDR, à l'Université Paris-Est Marne-la-Vallée aura le plaisir de nous parler du cinéma de Guillaume Apollinaire.
Avec des lectures des comédiens Philippe Müller et Vincent Vernillat.

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DE VILLE EN VILLE*, DE PORT EN PORT**

 

Par Dominique Painvin

28-05-2018

 

Saint Etienne, Barfleur, La Souterraine, Granville, Portishead, Tanger… a priori quel rapport entre ces bourgades, connues ou méconnues, hexagonales ou non, petites cités de caractères ou pas, et le sujet qui m'amène auprès de vous…?

Au fait, j'oubliais, ma mission, si vous l'acceptez, sera de vous emporter sur quelques rivages lointains où l'on parlera culture, euh aussi agriculture… car les deux sont liés… dives bouteilles et mélopées entrainantes vont de paire en ce bas monde.

Mais attention, et vous ne pourrez pas dire par la suite que vous n'êtes pas prévenus, cette mission n'a aucun but utilitaire, n'est ni nécessaire (m'enfin seule l'éternité est nécessaire… sic Platon), ni contrainte… elle est tout simplement… et si aux détours de mes élucubrations, vous y trouvez quelque substantifique moelle à déguster, alors pourquoi pas ?!

 

Revenons à nos moutons (en ce domaine rien ne vaut l'agneau de pré salé dit-on), quel peut bien être le lien, le fil conducteur entre ces villes citées ci-avant ?

Comme il y a fort à parier que vous allez donner votre langue au chat, et, bien que l'adage dise "Curiosity killed the cat" (en l'occurrence c'est un premier indice !), ceux qui veulent persévérer dans la quête du graal seront bien évidemment récompensés comme il se doit.

Pour les autres, c'est le thème de cette première chronique culturelle. A titre de second indice, je vous informe que les champs que j'aime explorer sont avant tout musicaux. Les chants et les mélodies ont ma préférence sur les planches et les rimes déclamées…

 

Ce weekend, j'ai redécouvert "Les Voiles", premier et unique album du groupe caennais GRANVILLE, sorti en 2013. Par la suite, je me suis surpris à lister les groupes qui ont pris pour nom une ville de France ou d'ailleurs. Alors, pourquoi ne pas débuter cette série de chroniques et bavardages par une exploration à la fois mélodique et géographique. Un tour de France, d'Europe ou du Monde à la découverte de ces groupes aux noms de villes !

Sur le fond ça peut paraître futile, superflu, inutile, à quoi sert de découvrir pourquoi une ville a un nom de groupe… euh plutôt l'inverse ! Le genre de question, de sujet pour décadent désœuvré pourrait dire certains. Mais après tout l'apanage de la curiosité n'est-il pas de s'interroger, de disserter sur les sujets les plus improbables, sans nécessité impérieuse, juste parce que l'idée a jailli dans notre petite tête.

 

Toutes ces villes ou villages ont donc leur groupe, enfin plutôt un groupe qui a pris comme nom leur nom !

 

La première question qui me vient à l'esprit c'est "pourquoi ?", pourquoi pas me répondrez-vous ! Non content de cette sortie sans attrait, j'ai décidé d'approfondir le sujet. Savoir si le nom cachait un amour immodéré pour la cité ou était juste une coïncidence, une commodité de langage ou une ligne marketing ?!

Quand on explore l'univers pop-rock anglo-saxon, on rencontre moults formations aux noms singuliers dont la genèse est parfois baroque mais souvent aussi simple que bonjour.

 

Pour débuter notre voyage, direction St ETIENNE, formation anglaise des années 90 aux sonorités synthé-pop légèrement trip-hop, originaire de Croydon, et qui doit son nom aux Verts de Saint-Etienne ! Verts mis à l'honneur dès les premières secondes de leur premier album "Foxbase Alpha" (1991), qui débute par un extrait (un "sample") d'"Interfootball", émission sportive du France Inter des années 70/80, présentée par Jacques Vendroux, bien connu à l'époque pour sa sympathie affichée pour l'AS St Etienne !

 

Imaginez mon étonnement, lorsqu'en 91 je pose le CD (Compact Disc Audio) pour la première fois dans le lecteur (pour les moins de 20 ans, qui peuvent ne pas connaître, je rappelle que l’IPod, Deezer et les clés USB ne sont apparus que bien après le début du 21ème siècle !!!), je découvre donc ce sample sur la première plage du CD.

 

Pourquoi St ETIENNE ? Tout est dit !

 

Cela dit leur musique n'a strictement aucun rapport avec la fameuse ritournelle "Allez les Verts“. St ETIENNE est l'un des groupes britanniques les plus prolifiques de sa génération (années 90-2010), et même si leurs singles et albums, d'un style musical à la fois pop, dansant très british flirtant avec le trip-hop, sont surtout connus en perfide Albion, leur notoriété à travers le monde les a amené à deux nombreuses collaborations avec des artistes comme Etienne Daho, Kylie Minogue, ou The Charlatans.

 

Par contre, malgré le clin d'œil originel à St Etienne, le groupe voue avant tout une passion à Londres, ville sur laquelle ils ont réalisé un documentaire "Finisterre - A Film About London" (2003) qui a reçu de nombreuses éloges dont celles de Ken Livingstone, maire de Londres de l'époque. Le film a ensuite fait le tour des festivals de films indépendants et est sorti en DVD en 2005.

 

Au final, pour cette première étape, un clin d'œil mais aucun lien affectif ou émotionnel avec la Ville.

C'est tout l'inverse pour l'autre groupe anglo-saxon de la liste, PORTISHEAD.

 

Originaire de Bristol, formé en 1991, PORTISHEAD est l'un des groupes anglais qui a su donner ses lettres de noblesse à ce style obsédant, hypnotique et dansant à force de "drum and bass" qu'est le Trip Hop. La voix si particulière et envoutante de Beth Gibbons la chanteuse donnant le "La".

C'est Geoff Barrow, pierre angulaire du groupe qu'il forme après sa rencontre avec Beth gibbons (au départ juste un duo) qui est le lien, ce fameux lien entre Portishead et Portishead ! Originaire de cette petite ville côtière du Somerset, à 20 kilomètres au sud de Bristol, cet ancien assistant du studio Coach House Studio où il participa à la production de l'album "Blue Lines" de Massive Attack (autre référence emblématique du Trip Hop), Geoff Barrow est l'un des premiers à utiliser à foison des "samples" (échantillons sonores) pour les mixer avec des enregistrements bruts.

 

Pour mémoire, et toujours pour les moins de 20 ans, c'est la marque Japonaise Akaï qui va permettre une généralisation de l'utilisation des samples dans les productions des années 90, grâce à la sortie en 1990 du DD1000, le premier échantillonneur financièrement abordable pour les studios et home studios.

 

Côté ville, Portishead n'est qu'une grosse bourgade de 23000 habitants, dans l'embouchure de la rivière Severn, dont la notoriété est justement due à son groupe ! Avant PORTISHEA, qui avait entendu parler de Portishead ? C'est un documentaire "Welcome to Portishead", signé Pascal Signolet, diffusé en 1998 sur Arte qui le premier nous révèle que le groupe était aussi une ville, et nous fait découvrir l'univers dans lequel Geoff est né et a vécu.

Portishead par la suite va accueillir le tournage de scènes de la série Broadchurch.

Pour cette deuxième étape, le lien est la ville qui a vu naître celui qui la rendit célèbre… enfin aux yeux et aux oreilles des aficionados du Trip Hop et de la bande son des années 90…

Exit Albion, direction la région Centre, plus précisément La Souterraine, deuxième ville de la Creuse (23), qui est devenue ces dernières années le berceau d'un phénomène médiatique et marketing dans l'univers de la pop underground. Ici ce n'est pas un groupe qui emprunte le nom d'une ville mais un label indépendant français créé par Benjamin Caschera et Laurent Bajon en 2013, qui définissent leur expérience comme un « labo d'observation de l'underground musical français ». Objectif publier des artistes sans traces numériques (absent des réseaux sociaux, des plateformes musicales, etc…). Plusieurs compilations sont sorties depuis et disponibles sur leur hub numérique.

Eux se chargent de l'exposition médiatique, de sortir au grand jour ces groupes sous le radar ! Depuis 2014, plus de 2000 titres et 450 groupes ont été exposés sur leur plateforme numérique : http://souterraine.biz. Mais de rapport entre nos deux "génies du marketing musical" avec la cité creusoise rien, nada, sauf un lien conceptuel, le symbole de l'underground révélé au grand jour ! La Souterraine, l'underground comme un air de similitude.

 

Et pour enfoncer le clou, certaines pochettes de leurs productions reprennent le graphique d'anciennes cartes IGN, ou non, de La Souterraine. Comme quoi une bourgade si souvent tournée en dérision, un peu "le trou du cul du monde" (pardonnez-moi l'expression), a pu devenir le centre d'un foisonnement musical et culturel, comme le dit Romain Janvier (Directeur du centre culturel Yves-Furet à La Souterraine) "C’est presque un mouvement culturel à part entière, à la fois musical et graphique. Il y a une esthétique avant-gardiste. C’est du pop art musical ou de la post-pop".

 

Cette fois-ci nous avons trouvé un lien, un lien fort qui transcende même le concept de départ de nos deux spécialistes du marketing musical puisqu'il rejaillit sur la notoriété même de la ville dont ils ont emprunté le nom !

 

Autre lieu, autre ville, autre groupe… un groupe qui fait fort ! TANGER nous donne rendez-vous à Barfleur ! En 2003 le groupe TANGER sort l'album "L'amour fol" et nous invite à Barfleur ! Cette fois-ci aurions-nous gagné le "jake pot" ? Deux villes en une, deux ports en un ! TANGER est un groupe de rock français né en 1992 qui compte 6 albums à son actif, "L'amour fol" étant leur quatrième album sorti en 2003.

Leur premier succès "Chloé des Lysses" issu d'un EP de 6 titres sorti en 97, leur apporte une certaine notoriété et le soutien d'Yves Bigot, alors boss du label Mercury. C'est alors que Tanger s'installe à Tanger comme une sorte d'artiste en résidence. Leur style rock empreint de jazz et de progressif leur attire pas mal de collaborations dont celle de David Whitaker (qui travailla pour le Velvet underground), et qui sera l'arrangeur de l'album "Le Détroit" qui sort en 2000. Malheureusement les années 2000 seront comme le chant du cygne pour TANGER, qui perd le soutien d'Yves Bigot qui a quitté Mercury qui comme beaucoup de maisons de disques part à la recherche d'une rentabilité accrue en misant sur l'essor de la télé-réalité des nouvelles stars en délaissant le travail au long cours avec des artistes plus pointus.

De "Barfleur" on ne retiendra qu'un clip tourné en caméra DV en forme de selfie avant l'heure sur la plage de Barfleur, cité normande du Cotentin célèbre pour ses moules…

 

Je vous l'avais dit que culture et agriculture…

 

Par contre le lien entre TANGER et Tanger est bien réel, comme le révèle Christophe Van Huffel lors d'une interview en 2012 : "Inspirés par des trips au Maroc et la lumière des toiles de Matisse, ils allaient voir ailleurs.". TANGER love Tanger, enfin un lien fort même si le nom a précédé la ville.

 

Et puisque nous trainons en Basse-Normandie, traversons le Cotentin de part en part pour retrouver une autre dame de la côte : Granville !

Comme point d'orgue à cette exploration sonore et géographique, direction la mer Noire et son emblématique port : Odessa, qui vous l'aurez sans peine deviné est aussi le nom d'une artiste californienne dont le plus grand fait d'arme reste un titre "I Will Be There" extrait de la bande originale du film "If I Stay", sorti en 2014, et réalisé par R.J. Cutler, et qui reste un fleuron de série "Z". Autant l'avouer de suite, notre quête de l'anneau s'achève par un bide retentissant. De rapport, aucun, entre ODESSA et Odessa, juste une identité de nom !

Mais après tout, quelle idée saugrenue que d'espérer trouver un rapport logique, d'échafauder une théorie, de jeter les bases d'un postulat sur le sujet. Sentimentalité, réminiscence, hasard, souvenirs, marketing, nombreuses sont les raisons qui font qu'un artiste choisit une ville, un port, un état (la plupart des états américains ont leur groupes : Arizona, Kansas, Missouri, Texas, …), une montagne, ou tout autre curiosité géographique comme identité.

 

Que reste-t'il de cette aventure épique, rien ou presque, comme je viens de le dire, quelle idée saugrenue… vous savez de ces idées qui passent et trépassent parfois sans qu'on s'en aperçoive ! En fait, peut-être juste un prétexte pour vous faire découvrir quelques sonorités qui n'ont pas la chance de faire la une des tabloïds où qui ont déserté cette une depuis une décennie voire plus (PORTISHEAD, St ETIENNE). Une façon aimable et détournée de vous offrir quelques liens hypertextes vous donnant accès à la "culture", à une autre culture… ni pour, ni contre !

Soyez sympa cliquez sur les liens et vous m'en direz des nouvelles. C'est bon le "Feedback"…

 

A cet instant précis, je suis sûr que certains subodorent le piège, l'entourloupe. Non, rien de tout cela, juste envie d'avoir le vôtre.

 

 

*(EP - SUPER 45 TOURS - Claude François, sorti en juillet 1964)
**(extrait "D'aventures en aventures" - Serge Lama, 1968)

 

 

Liens web :

Granville
https://www.lesinrocks.com/musique/critique-album/granville-vents-douest/
http://www.chartsinfrance.net/Granville/news-82910.html
On est pas Couché, 6 avril 2013 : https://www.youtube.com/watch?v=0RJjy1J4BTw
Clip "Jersey" : https://www.youtube.com/watch?v=Lo7BYF_q9Ys
Clip "Le slow" : https://www.youtube.com/watch?v=NWsApQMPHis

Melissa Dubourg avec Bengale
Clip "Playground" : https://www.youtube.com/watch?v=YL4VxNu1SFI

La Souterraine
https://www.lamontagne.fr/souterraine/scene-musique/internet-multimedia/2018/03/01/comment-la-souterraine-deuxieme-ville-de-la-creuse-est-devenue-synonyme-de-pop-decalee-et-branchee_12756048.html
http://www.slate.fr/story/94909/souterraine-compilation-chanson-francaise
Clip de présentation de La Souterraine 2017 (vœux du Maire de la Souterraine, le 3 janvier 2017) : https://www.youtube.com/watch?v=Y8p_Pg4qOeI

Portishead
Portishead, documentaire : Welcome to Portishead (1998) : https://youtu.be/rElcSg81Qgo
Portishead Live Glastonbury 2013 : https://www.youtube.com/watch?v=KgzcFZhLxXo
Portishead "Glory Box" Live On Jools Holland (1994) : https://www.youtube.com/watch?v=SVX2adpyInM

Akaï DD1000
http://www.mixound.com/Produits/Akai/DD1000/

St Etienne
Saint Etienne "Finisterre" (Trailer) : https://www.youtube.com/watch?v=Z2RBuOKb9zs
Saint Etienne "Only Love Can Break Your Heart" : https://www.youtube.com/watch?v=vZAajrxvDs4
Saint Etienne "Who Do You Think You Are ?" - live on TOTP 1993 : https://www.youtube.com/watch?v=2wTGi34p02Y
int Etienne "You're in a Bad Way" Live on The Word - https://www.youtube.com/watch?v=wD918eruqyg

Tanger
Clip "Barfleur" : https://www.dailymotion.com/video/xfwqh
http://parlhot.com/a-lirelivre/recits/la-grande-vie-tanger/

Odessa
Clip "I Will Be There" (2014) : https://youtu.be/juzMD1GCAf8



 

MAI 68 : LES TABLES DU QUARTIER LATIN

 

Par Jean-Claude Ribaut

10-05-2018

 

Depuis la terrasse du Pactole, au 44 boulevard Saint Germain à Paris, où il observe à l’horizon la foule et la fumée du combat, le 29 mai 1968, Roland Neidhart, un habitué de la maison, se souvient : « Après les pieds de mouton sauce poulette, je venais d’attaquer le poulet Père Lathuile ; tout à coup apparaissent les camions qui conduisaient les « Renault » à la Bastille pour la manif.» Georges Séguy, alors secrétaire général de la C.G.T., avait, lui, pour habitude de déjeuner d’un solide cassoulet chez A Sousseyrac, rue Faidherbe, avant de rejoindre le cortège en voiture avec chauffeur. Pour beaucoup encore, les souvenirs de cet étrange moi de mai, ne sont pas dissociables des tables qu’ils fréquentaient parfois aux cotés des «enragés» et des «katangais.» Le Pactole, ouvert en 1967 était, avec le Pot-au-Feu (1965) de Michel Guérard à Asnières et l’Archestrate (1968) d’Alain Senderens, rue de l’Exposition (7è), les points de repère de ce qu’une poignée d’initiés n’appelaient pas encore la Nouvelle cuisine.

 

Quels étaient les restaurants ouverts dans le Vème et VIème arrondissement à Paris en Mai 68? On pouvait voir sortir en riant avec ses amis, Hara Kiri à la main, le bon Président Pleven de la Brasserie Lipp, sur le boulevard St Germain. Georges Pompidou préférait Calvet, étoilé Michelin. Par principe le Lipp ne ferme jamais. Ici la marmite auvergnate flotte par tous les temps, et, aux huîtres d’hiver, succède la succulente asperge de mai. Le céleri rémoulade n’a pas de saison. On y dînait d’une palette aux pois cassés avec un rosé de Marsannay.  Allard, 41, rue St André des Arts, où Fernande tenait ferme les rênes malgré le vacarme ambiant des tables d’Américains, offrait les consolations : le turbot au beurre blanc, le navarin d’agneau, le canard aux olives, le pintadeau aux lentilles. La pérennité pour une somme modique. On vous recommandait comme vin, un latricière chambertin 1965.

 

A La Tour d’Argent, en première ligne du front, on priait Sainte-Geneviève, en sacrifiant quelques canards propitiatoires. René, boulevard Saint Germain, guettait le chaland, avec l’increvable bœuf bourguignon et son « coup de torchon », l’alcool mystère de la maison. Au Pactole, près de la Mutualité, où Jacques Manière venait de s’installer (fabuleux menu à 50 F.), on attendait la suite des évènements, un verre de Chouilly de chez Legras, à la main. Entre deux barricades, la jeunesse des beaux quartiers, allait au Poly Magoo, rue Saint Jacques, avant de rejoindre la Sorbonne. Chez Moissonnier l’on s’en mettait carrément plein la lampe avec les saladiers lyonnais, accompagnés d’un arbois, rouge bien sûr. De quoi amadouer, le cas échéant, les Sans-culottes de passage. Maître Paul, 12, rue Monsieur le Prince, au cœur du choc lacrymogène, défendait encore la cuisine à la crème et au vin jaune. Polidor (au 41), qui avait accueilli Jules Vallès, consolait les sinistrés de la rue Gay-Lussac, par sa légendaire bienveillance et ses additions modestes. Vagenende faisait le même office pour les bourgeois du noble Faubourg.

 

Au Sauvignon, 80, rue des Saints-Pères, l’ami Vergnes, réfugié en ces temps incertains à la cave qu’il ne quittait que le soir après avoir rincé les bouteilles, offrait beaujolais, saint-émilion, un excellent quincy, accompagnés des friandises du père Poilâne, venu en chaussons et en voisin, hilare. La délicieuse Mme Vergnes veillait au grain et à la caisse : « Tout es pagat (payé), cher ami. » Aux Charpentiers, 10, rue Mabillon, les amis de Charles Maurras, circonspects, comptaient les derniers jours de la Gueuse, en face d’un délicat pied de porc Sainte-Ménehould arrosé d’un château Magence, graves, 1958.

 

Les sympathisants tièdes, les artistes véritables, les attentistes blasés, les persifleurs comme le bon Topor, humoriste de son état, Marguerite Duras même, fréquentaient l’inénarrable Petit Saint-Benoit, le temple du rond de serviette et du hachis Parmentier avec pot de beaujolais. D’autres sceptiques, dont ces ombres de la nuit qui peuplaient à la brune le Tabac des Sports au carrefour Croix-Rouge, et les séminaristes de Saint-Sulpice, se délectaient des plats canailles de Chez Raffy rue du Dragon : un lieu solennel, haut en couleur, avec un étage calme et œcuménique. Plus obscur, rue Guénégaud, c’était Chez Raton, une sorte de concierge débonnaire reconvertie aux rognons exquis de veau. Vrai public, jeune plus que révolté, venant de la Grande Masse des Beaux-Arts qui était au bout de la rue : glapissements garantis et gros rouge au pichet, après la harangue quotidienne de Roland Castro. Le noyau dur de cette insurrection était l’Ecole des Beaux-Arts, quai Malaquais, charmant asile de paix en temps ordinaires avec son cloître toscan, son jet d’eau, son arbre de Judée en fleurs. Dans les ruches noires des ateliers, nos artistes travaillent nuit et jour, à sérigraphier les affiches destinées à galvaniser le peuple ouvrier des usines boulonnaises. Un groupe sabbatique étrange s’était enclôt dans cet espace inexpugnable, c’étaient les Gazolines, en compagnie de leurs libres Ménades. Mais, s’il faut bien que la chair exulte, il convient que les ventres se remplissent. Au coin de la rue Visconti, Le Vieux Casque était le domaine des égéries et autres vestales. Cuisine fine en sous-sol, si vous aviez l’heur de plaire aux patronnes, rouges militantes. Rue Mazarine, un discret restaurant russe, Chez Georges régalait les décabristes et autres mencheviks attardés avec une vodka quelque peu onéreuse ; bœuf strogonoff, excellent, pour suivre. La Mecque enfin, le célèbre Restaurant des Beaux-Arts (Poussinot) accueillait, pour une cuisine fluctuante mais non sans charme et généreuse, rapins et rapines, barbouilleurs de tous poils, futurs architectes, et le sculpteur César, tonitruant. Belle cave (bourgognes de vieille garde), négligée par une clientèle peu argentée qui se contentait du menu.

 

Que s’est-il réellement passé en mai 68 dans le monde des casseroles ? Les auteurs de « 68 Une histoire collective » (La Découverte.2008) rappellent que, bien après mai, un groupe maoïste de la Gauche prolétarienne avait fait une razzia chez Fauchon et distribué les produits de luxe dans les foyers d’immigrés en banlieue. A l’évocation de cette position radicale, l’historien Pascal Ory oppose les effets de « l’hédonisme proclamé de la génération soixante huitarde » qui avait d’abord condamné la grande bouffe comme « symbole du déséquilibre antinaturel de la société de consommation », avant de célébrer le repli individualiste au cours de la décennie suivante, dont, selon lui, Le Ventre des Philosophes de Michel Onfray et L’homme aux pâtes de Michel Field, parus en 1989, sont un héritage direct.

 

Ce n’est pas la révolution, mais ça y ressemble…

 

Les cuisiniers ont une vision différente et contrastée de cette époque. Pour Gérard Cagna, arpète chez Lucas Carton : « C’était la fin des sauces liées à la farine, des goûts masqués de la cuisine d’après-guerre ; la mutation fut brutale ; ce n’est pas la révolution, mais ça y ressemble. » Selon Michel Guérard la rupture avait commencé à Marly le Roi chez André Guillot (Le Vieux Marly) depuis 1952, et à Bougival, au Camélia du bon Jean Delaveyne dès 1957. « Pour rompre avec la codification trop rigoureuse d’Escoffier, il fallait tuer le père, dit encore Michel Guérard. » C’est Henri Gault et Christian Millau, journalistes à Paris-Presse l’Intransigeant, qui se chargeront de la besogne. Ensemble ils publieront d’abord un magazine (1969) et, trois ans plus tard en 1972, un guide gastronomique, promis à un énorme succès. Gérard Allemandou (La Cagouille), rue Daguerre à la fin des années 1970, souligne le rôle majeur de Michel Guérard « qui fait plier les techniques ou en invente de nouvelles pour garantir la qualité des produits.» Olympe en 1973, rue du Montparnasse, jeune cuisinière corse, simplifie les recettes de la cuisine bourgeoise, tandis que Paul Minchelli, fondateur avec son frère Jean de Le Duc en 1966, initie les parisiens au poisson cru. La nouvelle cuisine, pourtant, ne fait pas l’unanimité chez les sympathisants de Mai 68. Le docteur Claude Olievenstein, le « psy des toxicos », peu suspect de sympathies bourgeoises, écrit quelques années plus tard : « La Nouvelle Cuisine […] prétend offrir une cuisine « aérienne et aérée », mais dans les établissements qui s’en réclament, on ne m’a bien souvent servi, en quantité mesquine, que des mets balourds, insipides, prétentieux…» En 1968, une génération de jeunes cuisiniers s’est appropriée la dimension hédoniste et libertaire de « Mai ». Beaucoup ont passé la main. Une nouvelle génération a revendiqué ensuite le droit d’inventaire. Des temps les plus reculés à nos jours, l’histoire de la cuisine, comme l’affirme l’historien Antony Rowley à la suite de Jean-François Revel, semble bien une querelle permanente des Anciens et des Modernes.

 

 

N.B : Cet article a été également publié le 5mai 2018 sur mon blog, ribaut.blog.lemonde.fr (« Le Monde à Table, les bonnes tables sélectionnées par Jean-Claude Ribaut »)

 


MAI26

Opening Anne-Marie Schneider - Le Silence

Public
· Organisé par Galerie Michel Rein
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EXPOSITION A LA GALERIE MICHEL REIN
C’est avec grand plaisir que nous souhaitons partager avec vous la première exposition d’Anne-Marie Schneider à la galerie à Paris. J’ai rencontré Anne-Marie Schneider en 1999 au Printemps de Cahors. Je me rappelle très bien lui avoir dit mon admiration pour son travail et mon désir d’acheter quelques dessins pour notre collection.

Anne-Marie Schneider était alors représentée depuis ses débuts par Philip Nelson pour qui j’avais une grande estime. Les années passèrent. L’ouverture d’une deuxième galerie à Bruxelles en 2013, notre directeur Patrick Vanbellinghen étant très proche d’Anne-Marie, mit en évidence l’idée une collaboration. Son accord fut immédiat. S’en suivirent deux expositions personnelles à Bruxelles (Day and Night, 2015 et Je suis là, 2017).

Nous prîmes part aux deux rétrospectives d’Anne-Marie en 2017 au Musée Reina Sofia de Madrid puis au MAC’s Le
Grand Hornu (commissaire Denis Gielen). Le temps est venu maintenant de mo
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DISPARITION DU CHEF JEAN-MARIE AMAT

 

Par Jean-Claude Ribaut

10-03-2018

 

La cuisine ? Une pensée modelée par le geste du cuisinier

Jean-Marie Amat, disparu le 5 mars 2018, reconnaissait André Guillot (1908 - 1993) comme son maître : « si j’ai pu accéder à une vision de la cuisine, disait-il, c’est grâce à sa patience et à la bienveillance qu’il m’a manifestée quand je ne savais pas que tout ce qu’il m’apprenait en si peu de temps était essentiel, bien au-delà de ce que j’étais alors en mesure de comprendre. » Voilà un témoignage sur la nature de l’art culinaire, son indispensable transmission sans laquelle il n’est point d’art sinon même de cuisine. L’on relèvera, en marge de ce propos, deux des principaux traits de caractère de Jean-Marie Amat, l’intelligence et la modestie, denrées assez rares chez les chefs du moment. Mais voilà aussi qui en dit long sur les nouveaux dogmes de la composition éclatée et des dissonances culinaires à la mode. Car, poursuivait Amat en substance, la cuisine est une discipline où le temps et le travail se conjuguent en une sorte de « pensée.» Mais à la différence de la réflexion intellectuelle, ce sont les sens qui, en cuisine, « attisent, façonnent et guident la pensée » et entraînent la création.

 

Le patrimoine culinaire et le goût étaient, pour lui, des valeurs à privilégier. Peut-être omettait-il le style ? C’était celui de l’homme même, avec cette finesse patricienne du visage, ombré parfois de la trace d’une barbe de la veille. Une finesse qui recherchait l’essence des choses et du goût, l’épure. C’est dans cette mise à distance qu’il faut chercher la justification de ses propos, souvent lucides, sur le vin de Bordeaux : « La cuisine épicée ne sied pas au bordeaux, dit-on. Je crois que c’est faux. » En fait, précisait le chef, « à entendre un Bordelais, rien ne va avec le bordeaux ; ou plutôt, rien n’en est digne. Un grand cru prend des airs pincés lorsqu’un plat lui dispute la vedette. »

D’où, sans doute, le désert gastronomique qui régnait dans la cuisine des « châteaux ». Amat était convaincu qu’un mauvais vin peut détruire l’ordonnance d’un repas, mais jamais un excellent cru ne sauvera une infâme tambouille.

 

Une leçon aussi pour les Chartrons : Il faut rendre à César…

 

Au jeu des « sept familles » de cuisiniers, comme avec les personnages du Tarot de Marseillle, et ses lames historiées, Jean-Marie Amat se distinguait du classique. C’est la première lame, un lointain disciple d’Escoffier. Il ne prendrait pas les habits de l’ex-nouveau cuisinier, dont la mémoire est indéfectible et pour qui la salade ne peut être que folle. Avec la figure du caméléon, celle d’un Frégoli cuisinier, classique, cul-terreux, bistrotier, rêveur, adepte de la ligne du Sud-ouest, on se rapproche de la bilocation qui était l’une des qualités de Jean-Marie Amat, ses bistrots, sa bougeotte, et son ouverture d’esprit. Sa culture aussi. A ce jeu, Jean-Marie Amat esquissait la plus belle des cartes, celle du « bateleur ». Elle signifiait intelligence créatrice et pratique, dans l’ancienne cartomancie. Dans le jeu de la gastronomie, l’arcane de la perfection est la moins fréquentée. Il faut prendre garde qu’elle ne s’ouvre que par jeu. La haute cuisine, comme tous les arts, a pour but de nous divertir des pensées noires du temps, et de ses vaches… maigres ou folles.

 

Mais, ne l’oublions pas, la cuisine bordelaise a été pensée, ressassée, mijotée, par un bataillon de femmes gourmandes. Jean Maris Amat, né en 1945 à Angoulême, une fois son C.A.P. en poche, fut d’ailleurs à cette école familiale. Car le parcours d’un chef suppose un enracinement, comme le lieu dans lequel il exerce son art. La rencontre de Jean Marie Amat, à Bouliac, avec l’architecte Jean Nouvel, originaire de Sarlat – deux destins d’artistes – témoigne de cette recherche passionnée et courageuse : « Un projet inachevé, faute de moyens », disait-il sobrement, une fois l’aventure et les ennuis passés. Mais la cuisine bordelaise, qu’en est-il vraiment ? Aimablement relevée, elle s’accommode d’ail, d’échalotes et d’épices mesurées. Et l’exquise saveur des sauces tient au maniement judicieux des vins. Déjà, pour Urbain Dubois, la lamproie à la bordelaise, aux poireaux et au vin de saint-émilion, semblait être le parangon des vertus culinaires girondines. Les huîtres d’Arcachon accompagnaient le vin blanc de Graves. La soupe d’orphie, de loubine et de mulet, faisaient avec la pomme de terre et le poireau, le régal des amateurs. La Gironde offre-t-elle encore l’alose grillée, le merlu à la bordelaise ? Qu’en est-il du caviar girondin et de l’esturgeon à la broche ? Plus résistants et trouvables étaient le foie de veau à la girondine, et l’inimitable agneau de Pauillac. La chasse permettait alors d’autres triomphes gourmands, permis ou interdits, rôtis ou en salmis.

 

La cuisine de Jean-Marie Amat relevait d’une apparente complexité, qu’il résolvait par la simplification et le dépouillement des composants. La charlotte d’aubergine au homard, associée à la vivacité d’une purée de tomates, ou bien les queues de langoustines grillées et la tomate confite dialoguant avec une mousseline à l’estragon ou encore l’escalope de foie de canard poêlée, juxtaposée au céleri branche et girolles, étaient les marqueurs de son territoire aromatique. Avec le pigeon grillé aux épices, oignons effeuillés, salade d’herbes et pastilla, il s’en évadait, sans perdre la maîtrise des saveurs. La cuisine bordelaise, par sa mesure, fait le désespoir des Vasco de Gama et autres Magellan des saveurs, véritables pyromanes. Mais Jean-Marie Amat savait aussi s’extasier, au cours d’un voyage en Thaïlande, devant une assiette de crevettes au gingembre et au citron vert, dont l’acidité s’arrêtait « à ce point d’équilibre où le goût devient outrance. » L’olfaction jouait aussi un grand rôle dans son appréciation des saveurs. Ses recettes étaient au cœur des choses, de la vie et de la mort, avec leurs apprêts sanglants, leurs goûts âpres de venaison, qui sont à la fois délices …et memento mori. C’est la fameuse lamproie au Sauternes, et autre civet de lièvre à la cuillère dont il disait : « un civet de lièvre est un drame olfactif aux odeurs sourdes et prégnantes. »

 

Avec son ami Jean-Didier Vincent, neurobiologiste et gourmet avisé, Jean-Marie Amat s’est plié au jeu, savant et jubilatoire, de mettre au goût du jour, cent soixante-quatorze ans après Brillat Savarin, une Nouvelle Physiologie du Goût (publiée aux Editions Odile Jacob. 2000). Ouvrage savant et délicieux, formé d’un dialogue entre le savant et le chef et augmenté des recettes de ce dernier Les deux compères voyaient une marque de sagesse dans la cuisine traditionnelle du Sud-Ouest au regard de quoi la technologie alimentaire moderne leur paraissait une vraie folie. Béarnais, Landais, gens d’Aquitaine, ont su, il est vrai, préserver leur harmonie mentale à moindre frais, grâce à leurs jardins, leurs pâtis, leurs forêts et leurs rivières propres et saines. Quel tracas inutiles, quelles peurs millénaristes nous auraient été épargnées, si nous avions accepté de reconnaître les conditions naturelles, recensées par la science, de notre expérience acquise dans chaque éco-milieu. Le cuisinier, comme l’oiseau, ne chanterait-il bien que dans son arbre généalogique ? En dressant aux côtés de Jean-Didier Vincent un véritable fil d’Ariane de la perception gastronomique, Jean-Marie Amat avait trouvé un terrain neuf, et par une pratique fine et honnête des goûts et des parfums culinaires, il avait su accéder à une forme de connaissance, dont certes il ne pouvait livrer tous les secrets, mais dont il savait expliquer les saveurs. La réflexion, associée à la pratique, éclairait d’une façon tout à fait originale la démarche de ce cuisinier décidément atypique, amateur d’architecture contemporaine, ouvert au monde des arts graphiques, de la photographie et de la beauté en général, également capable d’une réflexion approfondie, non sur la profession – ce qui est banal – mais sur l’essence même du métier de cuisinier, ce qui l’est moins.

 


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MACRON, PRESIDENT GASTRONOMIQUE
Par Jean-Claude Ribaut
11-12-2017

Sous la Ve République, aucun des prédécesseurs d’Emmanuel Macron ne s’était impliqué dans ce qui apparaît nettement aujourd’hui, comme l’amorce d’une politique de l’État en matière de gastronomie. On ne connaissait guère leurs goûts que par les témoignages des cuisiniers de l’Elysée, ou par quelques opérations de communication, assez rares cependant. L’actuel locataire de l’Elysée, c’est toute la différence, considère que la gastronomie c’est la France, et réciproquement.
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SAUCE HOLLANDAISE et « Saucialistes »

 

Par Jean-Claude Ribaut

08-04-2016

 

Toute ressemblance avec des évènements anciens et des personnages actuels ne saurait être fortuite.

 

Au siècle d’or de la cuisine française la sauce hollandaise était considérée comme une sauce mère, appréciée avec les asperges et le turbot . Une variante rustique consistait à mêler une noix de beurre, une cuillère de farine et un verre d’eau bouillante pour obtenir une pâte lisse, puis à ajouter à petit feu deux jaunes d’oeufs, 50 gr. de beurre frais et le jus d’un citron. Cette manière paysanne faisait hurler les puristes. Pour eux, seul un beurre fondu, débarrassé du petit lait et des impuretés de surface, était digne d’être associé aux jaunes d’oeufs mouillés de deux cuillères à soupe d’eau pour obtenir une base épaisse, montée ensuite avec ce beurre clarifié. Il existe aussi une « hollandaise  vert-pré » avec décoction de cerfeuil, estragon et épinards. Cette variante écolo a été choisie par le maître queux de l’Elysée après le dernier remaniement ministériel, pour contrebalancer l’arrogance d’une Sauce à la hussarde, au beurre, mais d’inspiration catalane.

La cuisine et la politique ont partie liée. Rappelons que c‘est l’interdiction d’un banquet qui provoqua la chute de la monarchie de Juillet. Le 22 février 1848 au matin, les étudiants se rassemblent au Panthéon. Tout près de là, rue Racine, chefs et marmitons siègent aux « Cuisiniers réunis », groupement professionnel que le caricaturiste républicain Daumier baptise du sobriquet de « saucialiste. » Deux jours plus tard, la seconde République était proclamée. Aujourd’hui, l‘Elysée s’épuise en synthèses alambiquées de recettes farfelues. La seule capable de clarifier la sauce hollandaise, c’est l’actrice Julie Gayet, héroïne de La turbulence des fluides (2002) et de La Confusion des genres (2000).

 

N.B : Fiche cuisine parue dans Siné-Mensuel (avril 2016) – Illustrée par DESCLOZEAUX en hommage à La Grande vague de Kanagawa (Hokusai)