La Commission européenne est en état d'obsolescence

LIBERATION

Tribune

27 mars 2018

 

Par Thierry LIBAERT*, membre du Comité économique et social européen, point de contact de la délégation française de ce comité et Pascal Durand, eurodéputé écologiste, vice-président du groupe des Verts/alliance libre européenne

 

Tournée vers le passé et ses vieux modèles, l'institution est figée dans l'inaction concernant un problème aussi important que celui de l'obsolescence programmée

 

Les deux auteurs de ce texte n’ont pas le même parcours, ni les mêmes engagements, mais un dénominateur commun nous unit : l’impérieuse nécessité de la transition écologique et le rôle majeur que l’Europe doit y jouer.

Deux histoires possédant le même fil rouge, méritent d’être rappelées. Le 17 octobre 2013, sous le pilotage de l’un des deux auteurs, le Comité économique et social européen vote en session plénière, à l’unanimité moins une voix, un avis déclarant sans ambiguïté que l’Europe doit être le fer de lance de la lutte contre l’obsolescence programmée. Cet avis qui réclame le droit à une consommation durable est ainsi voté par l’ensemble des représentants des grandes entreprises européennes, des PME, par l’ensemble des organisations syndicales, des associations de consommateurs et de protection de l’environnement.

 

Le 4 juillet 2017, le Parlement européen, sur le rapport de l’autre auteur, vote une résolution dans le même sens : l’Europe doit retrouver la confiance de ses consommateurs qui demandent une information sur la durée de vie des produits et veulent des produits durables et réparables. A nouveau, au-delà des clivages politiciens traditionnels, le Parlement européen vote à la quasi-unanimité en faveur de ce texte.

 

Le constat est clair. La lutte contre l’obsolescence programmée renforce l’image d’une Europe symbole de qualité et de robustesse. Sur un plan économique elle profite aux entreprises qui peuvent valoriser à leur juste prix des produits plus durables et améliorer la confiance des citoyens envers leur entreprise. Sur un plan social elle permet de relocaliser l’emploi autour du savoir-faire industriel européen, de réduire une exploitation souvent quasi esclavagiste de salariés dans des pays du Sud pour produire à un coût dérisoire, et créer de nouvelles filières et formation dans le secteur de la réparation et du service. Sur un plan environnemental, elle réduit le volume des déchets, diminue la surexploitation des matières premières et de l’énergie et limite les émissions de gaz à effet de serre. Enfin pour les consommateurs, c’est la fin d’une logique du «tout jetable», qui contraint les plus défavorisés à s’endetter pour changer régulièrement des appareils de faible qualité qui tombent en panne rapidement après la période de garantie, sans être réparables.

 

Face à un tel constat et à deux textes votés à l’unanimité par l’ensemble des composantes européennes de la société civile et politique, il pouvait paraître naturel que la Commission européenne, garante de l’intérêt général européen, se saisisse de ce dossier.

Et pourtant non.

Enfermée dans son conservatisme et sa routine, tournée vers le passé et ses vieux modèles, plutôt que vers l’avenir et une nouvelle dynamique autour de la production et de la consommation, la Commission européenne, loin de saisir cette opportunité reste figée dans l’inaction.

 

Deux leçons peuvent en être tirées.

D’abord, l’organisation même de la Commission européenne est totalement inadaptée à la prise en charge de sujets se situant en dehors de traitements habituels par silos. La consommation durable est un sujet industriel, environnemental, social, une problématique de consommation et aucun service de la Commission n’est en capacité de piloter une problématique transverse aux cloisonnements administratifs. Ce cloisonnement renforce la technocratie et la bureaucratie, l’opacité des choix et dilue toute responsabilité politique ou administrative.

 

La critique récurrente entre une Europe distante des préoccupations des citoyens doit clairement ajuster son tir : les organes consultatifs fonctionnent à plein régime, le Parlement européen est en avance sur un grand nombre de sujets, la Cour de justice agit en toute indépendance et tous ces organes le font en toute transparence. Les débats et les votes sont publics et les textes adoptés, publiés. Il en va tout autrement à la Commission européenne. De l’administration Barroso, aujourd’hui reconverti en lobbyiste chez Goldmann Sachs, à celle de Jean-Claude Junker, une considérable inertie est en place et ils ne rendent en réalité de compte qu’aux 28 états qui les ont nommés.

 

Dans ces conditions, seule une forte mobilisation citoyenne permettra de faire bouger les lignes. La période est propice. Les consultations citoyennes qui vont se dérouler dans 26 des 27 Etats de l’Union européenne d’avril à octobre, suivie de l’élection au Parlement européen en mai 2019, doivent être un instant privilégiées pour adresser un message politique fort. La Commission européenne est en état d’obsolescence, elle doit être reprogrammée.

 

Thierry LIBAERT est membre du conseil scientifique et du conseil des membres du PRé, Pascal Durand est ancien Secrétaire national d'EELV ( cofondateur d'Europe Écologie en octobre 2008).


Télécharger
« Ma cohérence, c'est le socialisme libertaire » Benjamin STORA, Historien, professeur des Universités, membre du conseil scientifique du PRé. Entretien à l'Express, 28-02-2018
"Entre dans une histoire française et vivre dans une autre histoire multiculturelle, s'inscrire dans deux logiques en même temps, celle de l'intégration et celle de la contestation. Le reste de ma vie intellectuelle et politique sera marqué par cette dualité appliquée à l'histoire de la France et à celle de l'Algérie, à l'histoire des juifs et à celle des musulmans, à l'histoire de l'immigration et à celle de la nation. Une façon de ne jamais rester cantonné à un seul récit."
"68, et après. Les héritages égarés" (Stock/un ordre d'idées, Février 2018)
Benjamin Stora et Mai 68.pdf
Document Adobe Acrobat 943.3 KB

Société de la longévité: déni du vieillir ou désir du bien vieillir ?

 

Par Serge Guérin, sociologue, membre du conseil scientifique du PRé

16-02-2018

 

Les récents mouvements sociaux dans les maisons de retraite ont permis d’inscrire dans l’agenda politico-médiatique la question de la condition des aînés. Souvent à partir d’analyses misérabilistes et centrées sur la seule problématique des moyens. Or le sujet est bien plus large : il concerne d’abord notre capacité – ou plutôt notre incapacité – à penser la société de la longévité.  Face à la nouvelle donne démographique, il faudra bien choisir entre le déni du vieillir et le désir du bien vieillir. Le premier, idéologiquement dominant, repose sur une culture d’injonctions hygiénistes, sur des représentations sociales très négatives de l’avancée en âge , et sur la conviction partagée par les élites, les médias et une part importante du corps social qu’une société qui prend l’âge forme une malédiction économique, une défaite culturelle, un échec moral. Michel de Certeau, signalait que la technologie devait nous faire oublier la maladie, la faiblesse et la mort [1]. C’est-à-dire les trois adjectifs associés pour beaucoup au vieillissement…

 

Pour une société accompagnante

 

Si pour beaucoup, un monde qui prend des rides ouvre à la guerre des générations, à l’inverse, il est possible de penser une société de la longévité solidaire. Elle engage à inventer un nouveau contrat social, oblige à penser les apports de la prévention et favorise l’innovation technologique et sociale en faveur du bien vieillir.

 

Comment définir le bien vieillir ? S’agit-il de « vieillir longtemps » ou de « vieillir jeune » ? Est-ce d’abord être en forme, plaire, faire jeune ? A l’inverse, bien vieillir ce n’est pas battre des records sportifs, s’affronter avec des plus jeunes, récuser son âge, jongler entre déni et défi, courir après une jeunesse perdue... En tout cas cela ne résume pas pour l’immense majorité des personnes l’intérêt de bénéficier d’une vie plus longue. L’enjeu n’est-il pas de vieillir dans la convivialité, de développer des liens sociaux, de participer à la vie commune, d’être un contemporain ? Bien vieillir serait en premier lieu la capacité à avancer en âge en bonne forme et en acceptant, avec un minimum de recul,  les années qui s’ajoutent. La problématique d’une avancée en âge sereine repose sur la capacité à maintenir et développer le plaisir et le sens de vivre, à entretenir un capital social, au sens de Robert Putnam, où il s’agit de la capacité de l’individu à rester en lien avec les autres, avec ses semblables [2]. Bref à se sentir bien dans sa peau, bien avec son âge, bien dans sa relation au monde. Un monde qui se compose de diverses générations. L’enjeu du bien vieillir n’est pas de répondre à une norme imposée par la société jeuniste où le « bon vieux » serait celui qui ne gêne personne, reste jeune, se met en retrait du jeu social. Et ne coûte rien à la société. L’enjeu n’est pas, non plus, de chercher à imposer une autre norme qui soit simplement l’opposé du jeunisme. La démarche vise à répondre aux attentes et besoins évolutifs des personnes en évitant la stigmatisation et en accompagnant un parcours favorable à la poursuite de l’autonomie.

 

Le bien vieillir doit s’inscrire dans une dynamique, une attitude, une manière de vivre dans l’histoire, tout en préservant, dans la mesure du possible, des capacités physiques et neurologiques favorisant l’autonomie. Dans cette optique, l’habitat est un axe central – et même identitaire – pour les personnes qui avancent en âge. Dans une perspective d’autonomie, le triptyque logement-habitat-environnement participe d’une approche globale. L’habitat adapté évolutif permet à la personne d’avancer en âge sans heurts et en restant, si cela correspond à son souhait et à sa situation, à son domicile, dans un cadre de vie familier et sécurisant. Ici, la démarche contribue à la prévention de la perte d’autonomie et au soutien des liens sociaux.

 

La notion du bien vieillir repose à la fois sur une appropriation individuelle et sur l’invention d’un récit collectif en faveur de la société de la longévité et de l’intergénération.

 

Le triptyque logement-habitat-environnement, levier de la prévention

 

L’habitat participe directement, ici et maintenant, d’une dynamique de prévention et d’allongement de la vie à domicile. Une démarche qui s’appuie sur une approche architecturale favorable à la santé et à la prévention (cloisons modulables, domotique peu intrusive, escaliers pouvant être complétés d’assistance, douche à l’italienne installée...), des services à la carte facilitant la qualité de vie (sécurité, systèmes de confort, offre de téléassistance, moniteurs d’activités physique adaptés…), et des innovations sociales, favorables au développement de liens sociaux, et technologiques, autour en particulier de la domotique de protection et de suivi de santé et de la robotique de service. Les robots peuvent aussi apparaître comme un support, parmi d’autres, de compagnie. Dans cette optique, des systèmes de conciergerie offrant la possibilité de services et d’aides aux petits travaux, contribueraient à la fois à la qualité de vie, à l’autonomie des personnes et au sentiment de sécurité. Et serait créatrice d’emplois, y compris pour les seniors.

 

Sortir de l’opposition stérile domicile vs. maison de retraite

 

Plus largement, la prévention par le mode de vie devrait être l’axe structurant de la société de la longévité. Cela concerne en particulier la nutrition et l’activité physique : disposer à proximité, par exemple, d’une salle de sport et d’un accès à des vélos et à des vélos électriques, avec organisation d’un service de réparation intégré.

 

Dans cette approche, vivre à domicile plus longtemps pose la problématique du « chez soi ». Selon les résultats du Baromètre Fondation Korian pour le bien vieillir/ Ipsos [3], le chez soi se définit d’abord par la possibilité de vivre à son rythme (63%), par la préservation de l’intimité (53%), par la possibilité de communiquer avec d’autres en toute liberté (45%). Vient ensuite le fait de pouvoir pratiquer divers activités (37%) et de disposer d’un espace à soi (36%).

 

Le « maintien à domicile » participe d’une approche normative portée par la contrainte. Une pensée plus fine est préférable : accompagner, dans un espace adapté et désirable, la personne en fonction de ses choix et de ses possibilités.

 

L’attente des personnes c’est de vivre là où elles se sentent le mieux, où elles sont bien accompagnées et en ayant un chez soi. L’enjeu est donc d’accompagner la vie sociale des plus âgés tout en préservant leur autonomie et leur liberté. C’est de proposer un environnement et un accompagnement adaptés, visant à soutenir et renforcer les potentialités de la personne âgée. Cela peut se dérouler au domicile habituel, dans un établissement collectif, médicalisé ou non. Rappelons aussi que pour certaines personnes en forte perte d’autonomie et isolées, la vie à domicile peut se révéler plus onéreuse que d’habiter dans un lieu collectif et être moins protectrice en termes d’intimité.

 

Ne parlons plus, donc, de maintien, mais de soutien. Une politique de l’âge est à repenser. Son principe devrait être de développer une approche, des pratiques et des attitudes en faveur de la préservation de l’autonomie des personnes, de leurs potentialités, de leur droit de prendre des risques et du plaisir à vivre.

 

Serge Guérin est le coauteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de « La Guerre des générations aura-t-elle lieu ? » (Calmann-Lévy, janvier 2017).

 

[1] Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, Gallimard, folio, 1990.

[2] Robert D. Putnam, “Bowling alone. America’s Declining social Capital”, Journal of Democraty, 1995.

[3] Baromètre Ipsos/Fondation Korian pour le Bien vieillir, février 2017.


Intervention en plénière du Comité Economique et Social Européen de notre ami Thierry Libaert (membre du conseil scientifique du PRé), sur le projet de consultations citoyennes à la faveur d'un débat sur l'avenir de l'Europe avec Nathalie Loiseau.

15-02-2018


Rencontres du CGDD : une approche innovante en matière de réduction des risques : safe by design

 

Le Commissariat général au développement durable organise un cycle de rencontre mensuel consacré à la recherche.

15-02-2018



Ces rencontres ont pour objectif d’assurer une formation continue des agents du service de la recherche, de promouvoir la science dans le ministère et de développer une culture partagée tant au sein du ministère qu’avec ses partenaires.

Ces rencontres seront à la fois une vitrine et une tribune d’expression de point de vue de chercheurs sur des problématiques d’actualité. En organisant ces rendez-vous, le Commissariat général au développement durable répond à sa vocation de transmission de savoirs pour l’action.

 

 

Rencontre avec Emeric Fréjafon le jeudi 15 février 2018 - Une approche innovante en matière de réduction des risques : safe by design

 

 

L'intégration dès la conception des produits et en tenant compte de toute la vie du produit avec une vision d’économie circulaire est une approche prometteuse pour limiter l’impact des produits et des substances en termes de risques.

Par exemple pour des nanomatériaux, il est notamment possible de travailler sur la taille et la structure. Cette approche, innovante et proactive, peut concerner bien d’autres substances. A une plus grande échelle, elle constitue aussi une des briques de réflexion sur l’usine du futur.


Décès de Frédéric Decazes

Par Dominique Lévèque

C'est avec beaucoup de tristesse que nous apprenons le décès, ce lundi 29 janvier à 3h00 du matin, suite à une longue maladie, de notre ami Frédéric Decazes de Glucksbierg, membre du conseil scientifique du PRé.
Un être tout d'élégance physique et intellectuelle.

Editeur, galeriste d'art et collectionneur, romancier et historien des relations internationales, ancien vice-président d'Euro Gusto (fête européenne du mouvement slow food), membre du comité directeur du Mouvement Européen France (2007-09), je connaissais Fred de l'époque de nos années étudiantes quand il etait vice-pt de l'UNEF ID chargé de l'International.
Nous nous sommes ensuite retrouvés au sein de l'EUF, la section française de l'Entraide universitaire mondiale où nous nous étions engagés en faveur des étudiants réfugiés par le biais notamment de l'octroi de bourses...

Nos pensées vont à sa famille, comme à ses camarades et à toutes celles et tous ceux qu'il aimait et qui l'aimaient.

 

Dernier ouvrage paru : La carte d’Isidore (Éd Nicolas Jenson, 2005).