le monde d'après c'est maintenant


Une série de contributions sur " le monde d'après, c'est maintenant ", sous forme d’articles, analyses, idées, sous forme de tribunes d’opinion, sous forme d’entretiens, voire de chroniques de post-confinement, mais aussi possiblement sous forme de textes littéraires, poétiques, de gestes artistiques, de vidéos smartphone, capsule vidéos PowerPoint…

 

Il est trop tôt pour faire le bilan de la crise du Covid 19, mais pas pour commencer à « tirer des leçons », à analyser les premiers effets de cette crise pandémique et à songer utilement à « l’après ». Le Covid-19 n’est évidemment en rien « salutaire », mais il nous permet cependant de mesurer nos fragilités et celle de nos sociétés dont le caractère non safe et non durable éclate au grand jour. C’est un chaos humain dont la réponse génère un désastre humain.

 

Il interroge notre rapport à la mort. Il nous amène à repenser le progrès, le monde, à nous repenser nous-mêmes et dans notre rapport aux autres. Il plaide pour une réhabilitation de l’État dans sa fonction de stratège, délaissée au fil du temps, pour sa restauration en tant que garant de la protection et de la prospérité pour tous, pour sa transmutation en un État à la fois social et écologique.

 

La question, aujourd’hui, pas demain, n’est pas d’attendre que ça passe, de revenir à « la normale », elle est ni plus ni moins de se ménager un monde où les humains puissent se retrouver, où leurs désirs et leurs besoins les plus basiques, la nourriture, un toit, aux plus sociaux, aux plus «humains», le besoin de reconnaissance et d’affiliation, leur désir de participer à la vie et aux décisions de la Cité, soient entendus. Elle nous invite en ce XXI ième siècle à « faire commune ».

 

La question est de définir un espace où nous pourrions continuer de vivre, sans nous laisser accaparer par la peur, ni nous laisser distraire par la pensée magique ou les déconstructions hasardeuses, ni nous faire enfler par l’extension du domaine de la biopolitique, ni nous abandonner davantage à la tentation du repli tribal. Elle ne concerne pas que la stratégie de sortie progressive de l’actuelle crise sanitaire, elle commande de se préparer à la diversité des menaces : virales, dans toutes leurs formes, y compris cyber-attaques, etc. mais aussi d’anticiper le pire à venir pour amortir les conséquences des chaos dont nous savons la prévisibilité (crise climatique). La question convoque les enseignements de l’expérience vécue, mais aussi notre sens du défi et la puissance de l’imaginaire. Et notre ambition : s’agit-il de penser le « Jour d’après » ou le « monde d’après » ?

 

On ne va pas sortir de la crise. Autrement dit, il n’y a aura pas d’après. Mais un rappel permanent de nos vulnérabilités, de notre précarité, de la non-durabilité de nos sociétés, comme de la finitude du monde. On ne va passer d’un coup d’un monde écrasé par le désir d’accumulation à un mondé ré-enchanté qui ferait toute sa place à la confiance mutuelle, à l’émancipation et au sublime de la vie. Mais il n’est pas interdit d’y travailler. En faisant avec les paradoxes de la situation et en se défaisant de l’illusion de perspective.

 

"Il n'y a pas de lendemain qui chantent, il n'y a que des aujourd'hui qui bruissent" (Alain Damasio).

 


RACIALISME VS CITOYENNETE, par Kamel Bencheikh, écrivain


Kamel Bencheikh : " Accompagnés de leurs nouveaux auxiliaires de la gauche multiculturaliste, qui a remplacé la lutte des classes par la lutte des races, ils veulent en terminer avec tout ce qui fait nation. Comme chez les afficionados staliniens, il leur revient de jeter à terre tout ce qui constitue l’ancien monde et de se diriger, le sourire aux lèvres, la rose à la boutonnière, vers un futur ensoleillé, un futur antiraciste, décolonisé, indigéniste."

 

Kamel Bencheeikh, auteur de L'Impasse, son dernier roman paru en 2020, nous dit ici ses craintes pour la citoyenneté à la française " face au rouleau compresseur racialiste " anglo-saxon.


 

" Les uns crient : Aime-moi ! Les autres : Ne m'aime pas ! Mais une certaine race, la pire et la plus malheureuse : Ne m'aime pas, et sois-moi fidèle ! ", La Chute, Albert Camus

 

Sur la totalité de la population française, seule une minuscule minorité réclame que le « peuple blanc » qu’il soit de souche ou pas, se mette à genoux et batte indéfiniment sa coulpe jusqu’à ce que la repentance éternelle devienne une politique existentielle.

Le déboulonnement des statues des rois, des empereurs, des maréchaux et des philosophes qui ont fait la France est devenu le cri de ralliement d’une certaine fraction d’« indigénistes » racistes et fiers de l’être. Voilà qu’en 2020, l’inversion des valeurs fait qu’une minorité étriquée puisse dicter ses doctrines revanchardes au plus grand nombre.

 

Les « militants décoloniaux », belliqueux à souhait, veulent en finir avec les valeurs occidentales tout en profitant de la démocratie qui leur permet de s’exprimer et d’autres dimensions de ces pays qu’ils ont rejoints parfois au risque de leurs vies. Se débarrasser de ce qui fait la grandeur de la nation où ils ont choisi de s’installer, de son Histoire, de sa civilisation, et de tout ce qui fait symbole.

Et pas seulement en France mais dans tout l’Occident.

 

Ne nous leurrons pas. En France, la statue de Joséphine a été décapitée et celles de Victor Schœlcher détruites, mais un appel a été lancé pour d’autres vandalismes à venir, en France comme à l’étranger, pour en finir avec Jean-Baptiste Colbert, Winston Churchill, le général Faidherbe, Christophe Colomb, Léopold II le roi des belges, le grand Victor Hugo, le maréchal Nelson, le vainqueur de Napoléon à Trafalgar et jusqu’au général De Gaulle, fondateur de la Cinquième République et Conscience nationale de la Résistance.

 

Qu’importe les personnalités dont l’aura est remise en cause, il convient aujourd’hui de pointer du doigt ceux qui veulent extirper un état d’esprit « colonial » qui perdure depuis au moins un siècle chez le blanc d’aujourd’hui, celui qui profite des bienfaits apportés à l’Europe par des siècles d’asservissement des autres, et en particulier des Africains qu’ils soient subsahariens ou du nord de l’Afrique.

 

Les «décoloniaux racisés » ont dans leurs rangs des fascistes dont le discours est digne des envolées de Mussolini.

Ce sont toujours les autres, gaulois et juifs qui sont mis dans un même sac de responsabilités collectives, qui sont les cibles de ces exterminateurs de la pensée unique qui les maintiendrait dans des positions inférieures. Ils ne se posent donc pas la question de la méritocratie qui élève nombre de leurs camarades au rang de citoyens laborieux et respectables parce qu’ils sont arrivés à une position sociale à la seule force de leur poignet et à la vertu de leur seul travail. Ils sont toujours dans le déni et ne jettent l’opprobre que sur la République exemplaire qui a inscrit aux frontons des mairies le magnifique triptyque de "Liberté, Egalité, Fraternité", prodigieux héritage du siècle des Lumières.

 

Accompagnés de leurs nouveaux auxiliaires de la gauche multiculturaliste, qui a remplacé la lutte des classes par la lutte des races, ils veulent en terminer avec tout ce qui fait nation. Comme chez les afficionados staliniens, il leur revient de jeter à terre tout ce qui constitue l’ancien monde et de se diriger, le sourire aux lèvres, la rose à la boutonnière, vers un futur ensoleillé, un futur antiraciste, décolonisé, indigéniste.

 

Dans ce monde rêvé par les racialistes, le citoyen ne sera pas reconnu par son appartenance à la communauté nationale mais par son origine, la couleur de sa peau, la religion qu’il affichera sur son front comme une marque nécrosée et indélébile.

Et ceux-là trouveront sur leur route les gens sincères et intègres, qu’ils soient d’origine celte ou kabyle, qui sont là pour faire vivre la grande nation dans laquelle ils ont choisi de loger leurs espoirs et les lendemains de leurs enfants. Ils ne veulent pas de ce monde chimérique dans lequel chaque habitant sera étiqueté suivant une catégorie « raciale » ou genrée.

 

Le monde que certains nous préparent porte d’ores et déjà les germes d’une société violente, fermée d’esprit, fanatique et bornée. Nous serons là pour les en empêcher et construire, pour notre part, une terre fraternelle et ouverte, large d’esprit et compréhensive, tolérante et prêchant la liberté, toutes les libertés, dans laquelle les femmes et les hommes seront foncièrement égaux.

 

Ceux qui nous veulent du bien sont comme l’enfer, pavés de bonnes intentions. Pour préserver notre monde et renforcer nos libertés, nous n’avons pas d’autre choix que celui de lutter et de ne jamais nous arrêter de lever le poing. Et pour ma part, avec le combat pour la liberté de conscience et la laïcité, j’insiste pour recommander de lire ou de relire d’extrême urgence Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 2084, la fin du monde de mon ami Boualem Sansal qui est, avec d’autres, une vigie en même temps qu’une conscience.

 

Kamel Bencheikh est poète et écrivain. Né à Sétif en Algérie, il vit à Paris depuis son adolescence. Il est chroniqueur au Matin d’Algérie. Il a publié plusieurs livres, dont L’Impasse, son dernier roman (éditions Frantz-Fanon, 2020), La Reddition de l’hiver, recueil de Nouvelles (éditions Frantz-Fanon, 2019) ; également des ouvrages de poésie : Préludes à l'espoir (Éditions Naaman, Coll. "Création", Canada, 1984), Jeune poésie algérienne. Anthologie de la poésie algérienne de langue française, introduction et choix par Kamel Bencheikh (Revue Traces, 1980), Poètes algériens d’expression française (Magasin Général Éditeur). Il a aussi contribué aux ouvrages collectifs La révolution du sourire (Éditions Frantz Fanon, 2019) qui rassemble dix auteurs et journalistes algériens et Les années Boum (Éditions Chihab, 2016), réalisé sous la direction de Mohamed Kacimi, organisé autour de textes personnels d’auteurs ayant vécu la période Boumediène.

Kamel Bencheikh est à l’initiative d’un appel pour la laïcité en Algérie (« La laïcité, garantie d’un État moderne », le 19 mai 2020 : https://www.lematindalgerie.com/la-laicite-garantie-dun-etat-moderne publié par le journal algérien en ligne Le Matin, héritier du journal papier fermé par les autorités algérienne en 2004.

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THE WORLD OF TOMORROW, BUT TODAY, par Philippe T Georgel, Professeur en biochimie et biologie moléculaire (Université Marshall, Etats-Unis)


PHILIPPE T GEORGEL : " D'UN POINT DE VUE ECOLOGIQUE, LA CRISE DE LA COVID-19 LAISSERA AUSSI ET MALHEUREUSEMENT SA MARQUE SUR NOTRE ENVIRONNEMENT "

 

Philippe T Georgel nous livre ici non pas un article scientifique, mais son sentiment personnel sur la crise de la Covid-19, ce qu'elle nous dit de nos sociétés et des Hommes, son espérance pour l'après, c'est-à-dire pour aujourd'hui.


 

La COVID-19, c'est… Bon sang, pourquoi nous ? Pourquoi maintenant? Chaque jour, je maudis ce virus qui a décidé que le monde n'était pas assez chaotique, que nous avions besoin d'un fléau supplémentaire pour rendre nos vies plus malheureuses.

 

Mentionner les fléaux évoque à première vue les maladies politiques endémiques, la cupidité et le sentiment du « tout m'est dû ». Comme c'est souvent le cas, les crises ont tendance à mettre au premier plan le meilleur et le pire de l'humanité. D'une part, l’action d’individus qui tentent de contribuer positivement, fabriquant des masques, se portant volontaires pour rejoindre le personnel médical, et même faisant des dons financiers. D'un autre côté, nous avons pu observer aux Etats-Unis des manifestations spectaculaires pour mettre fin à la distanciation physique avec des individus investissant les bâtiments publics, vêtus de tenues de camouflage et, comme si cela était nécessaire, armés d'armes automatiques (l'un de ces «patriotes» est même allé jusqu'à apporter un lance-roquettes pour manifester son soutien).

 

 

Lumière et couleur (la théorie de Goethe) de William Turner, 1843

 

Juste pour nous assurer que nous nous comprenons, pensez-vous que la COVID 19 est vulnérable aux armes automatiques ?

 

Et puis, comme en France, nous avons également connu une controverse sur les masques. Mais de manière plus surprenante, il s’agissait pour certains de considérer, le fait que de devoir porter une protection individuelle était une atteinte à leurs droits en tant que citoyen et à leur liberté…

Opinion personnelle : Je trouve qu'un masque est une méthode de prévention et de protection beaucoup plus efficace que votre fusil automatique. Peut-être est-ce ma formation de scientifique et mes souvenirs de cours de virologie que j'ai suivis il y a des années. Peut-être que pour mieux comprendre votre état d'esprit, je devrais commencer un régime alimentaire à base d'eau de Javel et de gel hydro-alcoolique. Cela résoudrait probablement tous mes problèmes, et très probablement de manière définitive. Cela m'amène à boucler la boucle sur cette question : les « maladies politiques ».

 

Je vis aux États-Unis. Pour le meilleur et pour le pire, j'y habite depuis 32 ans. Je l'ai vu politiquement faire le yo-yo, être à la fois un lieu de brassage et d'intégration, mais aussi revenir à des heures sombres et afficher un manque de civilité qui s’aggrave (en lien avec les médias électroniques). Pour être juste, il faut admettre que les États-Unis ne sont pas un cas unique et l’on retrouve cette tendance un peu partout sur la planète.

 

Maintenant, superposez cette approche nombriliste croissante à la vie avec une crise sanitaire internationale, et observez les sentiments nationalistes sortir des marges politiques. Extrémistes, libertariens (au sens américain du terme) de toutes formes et couleurs vous diront désormais que la raison de la COVID-19, c’est l’ «AUTRE».

 

Nous pouvons maintenant jouer au « jeu des reproches » en toute impunité, car il est évident que l’ «AUTRE» doit être responsable. Ceux qui portent des masques poussent, en toute logique, leur programme politique libéral qui consiste à sauver…les baleines, la chouette tachetée ou autres. D'un autre côté, les groupes refusant de se conformer à l'utilisation de masques ou d'autres mesures préventives veulent s'assurer que leur liberté est préservée.

La question devient: à qui la liberté et la liberté de faire quoi?

De mourir quand vous le désirez ? Certes c’est votre choix. Cependant, je peux avoir un léger problème lorsque votre décision d'être infecté par la COVID-19 et d'y succomber affectera toutes les personnes qui vous entourent: votre famille, vos amis et les passants innocents. Votre liberté, de mourir quand vous le souhaitez, empiète sur la liberté des AUTRES de décider qu’ils préfèrent vivre et de NE PAS propager une maladie potentiellement mortelle dans mon environnement immédiat ou étendu. Mais pour garder mon argument, ce qui importe : c’est l’autre le problème initial.

 

Alors, en tant qu’espèce humaine, que décidons-nous de faire?

 

Se concentrer sur nous-mêmes au niveau le plus individuel ou considérer qu'il pourrait y avoir un spectre plus large à envisager ? Il y a probablement un « entre deux » à trouver. Mais face à la réalité, nous sommes et serons tous affectés directement ou indirectement par ce fléau moderne.

La prochaine ou les deux prochaines années seront difficiles avec un certain nombre d’inconnues. Allons-nous utiliser ce défi comme un levier pour une meilleure appréhension des choses ou allons-nous plutôt nous aventurer plus profondément dans la suffisance? J’ose espérer que le bon sens et la logique prévaudront, mais chaque jour les événements me font perdre un peu confiance en la civilité et notre volonté globale de comprendre les AUTRES. Nous sommes tous sur le même bateau / la même planète, et si nous le perdons, nous coulons et nous noierons tous.

 

Ce que je confie là, soyons clairs, n’est évidemment qu’une opinion et rien que cela. Ces dernières années ont donné naissance au concept de «fake news», un concept qui a été véhiculé et amplifié par une utilisation bien orchestrée de l'Internet et a été développé comme un puissant outil politique. Ayant enseigné des cours identifiés comme «pensée critique», j'ai passé des années à essayer de faire en sorte que les étudiants développent la capacité de différencier des faits, des faits scientifiques, d'opinions.

Les faits scientifiques s'étendent de la recherche, qui peut prendre des années à générer, qui peut être vérifiée, qui a été évaluée par des pairs et devrait être reproductible. Les opinions peuvent être générées spontanément, peuvent n’être fondées sur aucun fait, n'ont pas besoin d'être vérifiées et proviennent de sources qui n'impliquent aucune sorte de pensée critique.

La désinformation peut être fabriquée pour s'adapter à tout programme spécifique. La COVID-19 a été la source d'une énorme quantité d'informations, réelles ou non, circulant sur l’Internet (FacebookTM and TwiterTM), allant de la revue scientifique par des pairs à des déclarations soutenant l'utilisation de plantes pour prévenir l'infection par la COVID-19 ou même en utilisant de l'eau de Javel et / ou un traitement gel hydro alcoolique comme remède (sources Maison Blanche). Tout cela fait partie de notre monde actuel, la COVID-19 génère comportements indisciplinés et fausses nouvelles.

 

MAIS: J'ai choisi mon camp, je ferai de mon mieux pour rester informé, je ne serai pas gêné, je porterai un masque en cas de besoin, je ne pourrai pas prendre mon verre habituel avec mes amis quand je le souhaiterai.

Je vais probablement subir des conséquences financières (réduction de salaire, je souhaite éviter une perte complète d'emploi comme beaucoup ont eu et auront à le subir). Mais j'essaierai également de faire en sorte que les «AUTRES», qui, sans aucun reproche, subissent des conséquences bien pires que mes inconvénients mineurs, soient soutenus et protégés. Je veux m'assurer de continuer à prendre soin d'eux, directement et indirectement.

 

D'un point de vue écologique, la crise de la COVID-19 laissera aussi et malheureusement sa marque sur notre environnement.

L'utilisation d'équipements de protection individuelle, en plus d'affecter l'état de santé de la population en général, a déjà commencé à avoir un impact sur notre écosystème. Un grand nombre de masques flottants ont été repérés dans nos voies d'eau et nos mers et océans. Les gants à usage unique suivent la même tendance… L'avantage écologique temporaire des politiques «stay at home» et de quarantaine sur la qualité globale de l'air dans les zones urbaines a été presque immédiatement contrebalancé par l'augmentation négligente de l'élimination de divers éléments à base de plastique. Étant donné que les exigences du masque, ou son utilisation suggérée, devraient durer pendant une période prolongée (et qu'en dépit du refus d'une personne de bénéficier de ses avantages), je me demande comment divers gouvernements vont aborder et éventuellement réglementer l'élimination des gants et des masques.

 

En conclusion, il semble que, une fois de plus, notre propre sort soit entre nos mains, fortement tributaire de la science, de notre sens du devoir civique, du respect d'autrui et de notre environnement naturel.

Pourrons-nous passer ce test ?

 

Avertissement: Ce document est basé sur mon opinion personnelle et ma perception du monde. N'hésitez pas à critiquer !

 

N.B : Traduction en Français du texte original en anglais : Stanislas Hubert avec la collaboration de Dominique Lévèque et l'accord de l'auteur.

 


 

 

Philippe T Georgel, Ph.D, est Professeur en biochimie et biologie moléculaire à l'Université Marshall (Huntington en Virginie-Occidentale, Etats-Unis) dans le Département des sciences biologiques, Bâtiment de biotechnologie Byrd.

Il est aussi Président de l’Assemblée des enseignants de Marshall University.

Ses recherches portent plus particulièrement sur la régulation épigénétique de l’expression génique.

Il est l'auteur d'un article scientifique " Potential Health Risks Linked to Emerging Contaminants in Major Rivers and Treated Waters ",  sur la présence de perturbateurs endocriniens et de la buprénorphine (un opioïde) dans les cours d'eau locaux et la menace croissante qu'ils constituent pour les populations, avec James Kessler, Diane Dawley, Daniel Crow, Ramin Garmany, publié le 11 janvier 2020 sur le site du PRé.

Philippe T Georgel est membre du conseil scientifique du PRé.

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THE WORLD OF TOMORROW, BUT TODAY, by Philippe T Georgel, PhD, Professor, Department of Biological Sciences (Marshall University)
Original English text
The world of Tomorrow, but Today by Phil
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LE TRAVAIL A T-IL ENCORE DE L'AVENIR ? par Laurent Grandguillaume, vice-Pt de la Fondation "Travailler Autrement" et Pt de "Territoires zéro chômeur de longue d

Le travail s’est profondément transformé en moins d’un siècle, tout comme les représentations que nous en avons, encore plus avec l’allongement de l’espérance de vie et les implications du vieillissement démographique qui remettent en cause ce qui reste du modèle de production et de consommation de masse.

Aujourd’hui, le monde change de nouveau, les paradigmes idem. Et le sens du progrès soumis à la question comme jamais. Nos modes de pensée « percutés ». L’emploi salarié ne joue plus comme jadis son rôle d’intégration sociale, en assurant à chacun une fonction, un revenu et un statut, et est devenu la principale variable d’ajustement dans la course à la productivité et à la compétitivité.

Face à la multiplicité aujourd’hui des formes d’emploi, comment remettre du sens, comment renouveler le dialogue social en prenant en compte la multitude des acteurs ?

C’est la question que pose Laurent Grandguillaume qui propose une « réintermédiation » au travers notamment d’un « contrat de confiance »

 

 

La crise actuelle accélère la mutation des relations d’emploi et de travail portée par la révolution numérique.

 

La polarisation entre salariés et indépendants est dépassée.

 

Ce que l’on appelait hier nouvelles formes d’emploi ont ouvert de multiples possibilités d’intermédiation, questionnant l’entreprise assise elle aussi sur le salariat.

 

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LE TRAVAIL A-T-IL ENCORE DE L'AVENIR ?
Par Laurent Grandguillaume
25-06-2020
La crise sanitaire oblige à repenser le travail pour s’adapter aux urgences, mais aussi pour innover et résister. Elle a accéléré le débat sur l’écologique, sur la nécessaire réduction des inégalités face à l’exclusion et à l’isolement social, sur le besoin de services publics efficients et sur l’utilité de refonder les politiques de l’emploi. Les débats se multiplient pour penser l’après dans les domaines de la transition écologique, du contrat social et de la relance économique, mais aussi sur la question des nouvelles médiations par les « tiers de confiance » dans une société fracturée par la défiance.
Laurent Grandguillaume propose ici d’aborder cette question sous l’angle du travail alors que le discours dominant depuis une décennie a été celui de la désintermédiation et de la critique virulente des corps intermédiaires.
LE TRAVAIL A-T-IL ENCORE DE l’AVENIR pa
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QUESTIONS DES MIGRANTS ? PROBLEME DES MIGRANTS ? par Dominique Balvet, historien, Université de Lille

The Immigrant, 1917, de et avec Charlie Chaplin

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QUESTIONS DES MIGRANTS ? PROBLEME DES MIGRANTS ? Par Dominique Balvet, historien, Université de Lille
« Question des migrants », « problème des migrants » ? Les termes dont usent personnalités politiques et « experts » médiatiques ne sont pas neutres, dès lors que la place des migrant.e.s dans nos sociétés européennes, la politique d’accueil ou les mesures de restrictions à leur encontre constituent un enjeu significatif lors des différents scrutins électoraux. Alors que la confusion - qu’elle soit ou non volontairement entretenue - quant à la terminologie employée, les formules choc (« ni une Europe forteresse, ni une Europe passoire » déclarait, par exemple, monsieur Hortefeux (1) et le flou entretenu sur la signification des données statistiques, permettent toutes les instrumentalisations politiques...
Question des migrants problème des migra
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Immigration - les"vagues" depuis le 19e siècle - Immigrés par nationalité en % de la population française recensée - Insee avril 2016 

Les migrations - fin du XXe siècle © Atelier de cartographie de Sciences Po : Marie-Françoise Durand, Benoît Martin, Patrice Mitrano - Musée de l'histoire de l'immigration



 

 

 

Dominique Balvet, professeur agrégé, docteur en histoire, est enseignant en histoire contemporaine à la faculté des Humanités de l’Université Lille Nord-Europe (ULNE).

 

Auteur d’une thèse sur «  Jacques Soustelle et l'Algérie française : gaullisme et antigaullisme, du Front populaire aux marges du Front national » (sous la direction de Jean-François Sirinelli).

 

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PAUVRES A MARSEILLE, par Philippe Langevin, économiste

 

 

Il faut se rendre à une évidence.

 

Les grands travaux engagés à Marseille, généralement avec le concours de l’Etat, de l’Union Européenne et du Conseil Départemental, n’ont pas amélioré sensiblement les conditions de vie de la plupart des marseillais. Certes, on ne peut pas nier la qualité des pôles d’excellence, les spécialités médicales, les performances de la recherche et de l’innovation, le dynamisme du parc scientifique et technologique de Marseille-Luminy ou du technopôle de Château-Gombert, la diversité des starts-up et les talents des « makers ».

 

On ne peut pas non plus négliger tout le potentiel d’Aix-Marseille-Université, le Grand Port Maritime ou l’opération d’intérêt national Euroméditerranée ; ni contester les crédits mobilisés dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville.

Sans pour autant estimer que toutes ces opérations soient exemplaires, il faut bien reconnaître que le Marseille d’aujourd’hui ne ressemble pas au Marseille des années passées ; par contre, la plupart des marseillais sont restés les mêmes. Simplement, les ingénieurs et les aménageurs qui décident la ville et la dessinent sont venus d’autres territoires.

 

 

 

 

 

MARSEILLE VA MIEUX QUE LES MARSEILLAIS

 

En effet ces investissements considérables n’ont pas bénéficié à tous les marseillais. Aujourd’hui, comme hier, Marseille est une ville de pauvres.

Aujourd’hui plus qu’hier, Marseille est une ville profondément inégalitaire. L’image de carte postale qu’on lui associe (il y a beaucoup plus de livres d’image et de photos sur Marseille que d’analyses économiques) n’est pas le reflet exact de la réalité.

Bien entendu, les ingénieurs et cadres supérieurs qui habitent au Roucas- Blanc ou sur la Corniche n’ont pas de problème pour se loger ni pour se déplace, ni pour travailler.

Ce sont les grands gagnants du renouveau de Marseille. Ils sont jeunes, paient des impôts, ont des enfants, fréquentent la Criée ou le MUCEM, et c’est très bien. Mais ils sont ultra minoritaires. Les autres Marseillais, commerçants, artisans ou employés, retraités vivent modestement. Beaucoup d’entre eux vivent même très mal. Leur situation est précaire.

La crise du Corona virus a fait tomber un grand nombre de ménages dans la pauvreté.

Au-delà des images et des clichés, tous les acteurs du développement de la cité Phocéenne peinent à travailler ensemble pour le bien commun. Chacun suit son chemin, défend ses priorités, implique ses propres partenaires sans prendre en compte ce que font les autres, souvent dans le même domaine et en direction du même public. Chaque association a ses pauvres, chaque service public sa réglementation, chaque quartier ses propres intérêts chaque secteur son maire.

 

Cette situation n’est pas propre à Marseille. D’autres grandes villes connaissent le même schéma. Mais elle prend ici une intensité singulière. La cité Phocéenne, parmi les dix premières villes françaises, est la plus pauvre et la plus inégalitaire de toutes. Le nouveau front de mer est caricatural entre richesse et beauté du côté mer et pauvreté et désordre du côté terre.

 

DE TRISTES RECORDS

 

Si on compare la situation économique et sociale de Marseille avec celle des autres grandes villes Françaises on constate de tristes records : solde migratoire négatif (-0,4%), faiblesse du revenu médian ( 18 248€), taux élevé de pauvreté (26%), faible part des ménages imposés (47%), création nette d’emploi entre 2011 et 2016 égale à zéro, inégalité de revenus : avant redistribution les plus riches ont un revenu 14 fois plus élevé que les plus pauvres !

 

Marseille est une des grandes villes françaises où la situation sociale est la plus difficile, en deuxième position après Lille.

Avec une population vieillissante où 4 ménages sur 10 sont composés d’une seule personne, une famille sur cinq est monoparentale et 35 quartiers sont prioritaires dans la politique de la ville. A Marseille, 13% des ménages sont allocataires du RSA, le taux d’activité et très faible (66,8%) et le taux de chômage très élevé (18,3%).

Il faut aussi prendre en compte les disparités entre les 16 arrondissements et les 100 quartiers qui ont chacun leur histoire et peu de relations entre eux. C’est au centre de la ville et des quartiers nord que la population est la plus pauvre et dans les quartiers sud qu’elle est la plus riche.

Il n’y a pas de véritable mixité à Marseille. Tous ces territoires ne font pas un tout cohérent.

Le 3° arrondissement est le territoire urbain le plus pauvre de tout le pays.

Cette situation est catastrophique, surtout si on la met en regard avec les grands travaux dont la ville a bénéficié. En fait, dans cet archipel de territoires, il n’y a pas d’effets d’entrainement des espaces plus dynamiques sur les autres. Les savants parlent d’une économie d’archipel.

 

A Marseille, les solitudes augmentent. 41 % des ménages sont composés d’une seule personne. Le veuvage et les séparations isolent les habitants du reste de la cité, les pauvres aussi qui se ferment sur eux-mêmes et se coupent du monde. Marseille est une ville où les tensions, les conflits, les fractures et même les règlements de compte font partie du paysage quotidien. Le fossé s’élargit entre ceux qui ont un logement, un emploi, une reconnaissance sociale et les autres. Au sein même des précaires, les inégalités sont fortes entre les protégés par l’aide sociale et les exclus de la solidarité nationale, les habitants des cités en politique de la ville et ceux qui n’en relèvent pas, les nouveaux immigrés et les exclus du droit d’asile.

Il y a aussi peu de points communs entre les ménages à très faibles ressources et les sans domicile fixe dont personne n’est capable de préciser exactement le nombre.

La réalité marseillaise n’est pas celle de son image d’une cité méridionale du verbe, d’empathie ou de bienveillance. Pagnol est mort et ses imitateurs sont peu crédibles.

Les crises économiques et maintenant sanitaires ont amplifié les méfiances, voire les hostilités vis-à-vis de l’autre en général : le voisin, l’étranger, le plus riche ou le moins pauvre que soi.

Il n’y a aucun point commun entre un ingénieur qui habite une résidence de prestige à Bonneveine, un commerçant qui survit à Noailles et un jeune chômeur de Saint-Barthélemy. Ils ne sont pas du même monde.

Le sentiment d’appartenance à une même communauté de vie ne résiste pas à la banalité des lieux. Ni Notre Dame de la Garde, ni le Stade Vélodrome, ni la Canebière ou l’avenue du Prado ne sont des territoires de rencontres entre communautés. Chacun de ces lieux a la sienne.

Etre marseillais ne veut plus dire grand-chose. A Marseille, comme ailleurs mais peut être plus qu’ailleurs, l’altérité devient une agression, le pauvre une menace, le migrant un danger.

 

LA PAUVRETE INVISIBLE

 

Quand on pense pauvreté, on fait souvent référence aux sans domicile fixe, probablement nombreux mais dont personne ne peut estimer exactement le nombre. On voit partout des mains tendues et des visages émaciés. Quoi que parfaitement inoffensifs, ils font peur.

On les évite. C’est la pauvreté visible qui s’étale sur les trottoirs et dans des abris de fortune. La population Roms, en errance d’un bidonville à un autre, les demandeurs d’asile en attente d’une décision de l’Etat à leur égard, les gens du voyage sédentarises sont en grande misère. Mais ce ne sont pas les plus nombreux. Marseille est aussi une ville de pauvreté invisible de familles modestes dont les ressources sont insuffisantes pour avoir une vie normale.

On trouve parmi eux, des employés et des ouvriers peu payés, des retraités dont la pension est très faible, des chibanis isolés, des migrants perdus. Les prestations sociales constituent la plus grande part de leurs revenus. Mal logés en HLM ou dans le logement social de fait de grandes copropriétés dégradées, cumulant pour les actifs des périodes d’emploi, de formation, de stage et de chômage, ces foyers cumulent les difficultés financières et d’accès aux services publics. On ne les retrouve pas seulement dans le centre-ville et les quartiers prioritaires. Ils sont partout.

Ils font Marseille.

Globalement, on peut estimer que 40% des marseillais rencontrent des difficultés de conditions de vie et qu’un grand nombre d’entre eux est en train de tomber dans la précarité.

Peu qualifiés, peu mobiles, peu considérés, ils n’ont aucune chance d’obtenir un emploi ou un stage dans les grandes opérations urbaines qui reconfigurent leur quartier. A quelques mètres, les occupants de la tour Méditerranée ou de l’immeuble CGA CGM côtoient sans les voir la précarité des habitants du 2° arrondissement ; comme les scientifiques de Château-Gombert ignorent les habitants de la Rose et les aménageurs d’Euroméditerranée la pauvreté structurelle qui se répand autour de la gare Saint-Charles. D’ailleurs Marseille ne souhaite pas parler de ses pauvres.

Exclus de l’espace et du débat public, les précaires ne participent jamais aux débats citoyens. Leurs lieux de vie sont toujours présentés de façon négative. Les classes favorisées se protègent dans leur logement et leur emploi. Elles font sécession.

 

LES VERTUS DE LA PANDEMIE

 

La crise du corona virus a initié à Marseille des élans imprévus de solidarité.

La mise brutalement à l’arrêt de l’économie a privé une grande partie de la population précaire de tout revenu : celle qui vivait de petits boulots plus ou moins déclarés, des ressources du marché aux puces, du travail au noir, des bricoles d’une économie de bazar, fondamentalement inégalitaire. Le confinement a également stoppé les maigres ressources de la mendicité.

Et chose incroyable digne d’un pays sous développé, la faim est devenue une réalité pour de nombreuses familles.

Le secteur associatif s’est rapidement mobilisé en distribuant des vivres, des paniers repas et des biens de première nécessité aux plus précaires. Les grands mouvements (Secours Populaire, Secours Catholique, Croix Rouge Française, Les Restos du Cœur, la Banque Alimentaire…) ont été accompagnés par de nouvelles associations, le CCAS, des collectifs d’habitants, des initiatives spontanées pour offrir de la nourriture à des ménages qui n’étaient habituellement pas clients de cette forme d’aide sociale : étudiants, familles modestes, immigrés qui ont dû survivre confinés sans ressource. Cette situation a été l’occasion de prendre conscience de la pauvreté à Marseille. Il faut souhaiter que le dé confinement ne stoppe pas ces élans de solidarité populaire qui prouvent que les marseillais ont du cœur.

 

Si la ville a suivi ce mouvement en ré-ouvrant la cantine centrale, ce qui est une bonne nouvelle, elle ne conduit pas pour autant une politique forte de réduction de la pauvreté.

Sans contester son implication pour les Sans Domicile Fixe, il faut bien constater que la lutte contre la pauvreté ou la construction d’une métropole inclusive ne relève pas de ses priorités. C’est au mieux une ambition, au pire une simple déclaration.

Dans les grandes opérations d’urbanisme, la prise en compte des habitants des quartiers reconfigurés est rarement prise en compte. Comme si ça allait de soi. L’observation de la réalité montre pourtant que ce n’est pas le cas. On peut aussi regretter que la question sociale ne soit pas à l’agenda des programmes des élections municipales à Marseille ; comme d’ailleurs la question d’Aix-Marseille Métropole, pourtant responsable de la politique de la ville et de l’insertion professionnelle.

La métropole des maires n’est pas une métropole des possibles.

 

VAINCRE LA PAUVRETE

 

C’est d’abord une question de méthode. La ville a peu de compétences en matière sociale directe. Elle doit impérativement travailler d’une part avec l’Etat, d’autre part avec le Conseil Départemental pour définir et mettre en œuvre une stratégie commune de lutte contre la pauvreté. Dans toutes ses politiques, Marseille doit intégrer la question sociale pour que ses habitants en situation précaires deviennent acteurs de leur propre inclusion ; et dépasser les simples emplois de chantier ou les clauses sociales (ce qui serait déjà positif) pour positionner les habitants d’un quartier en rénovation eu cœur du dispositif.

C’est aussi une problématique qui ne se limite pas aux plus pauvres mais qui concerne la totalité de la population, des entreprises et des administrations. Vaincre la pauvreté ne se ramène pas à un autre regard sur les pauvres mais à une autre vision de Marseille. Toutes les politiques sont interpellées, tous les marseillais doivent être invités à participer à une nouvelle ambition.

Une bonne mesure déjà pourrait lancer un travail de fond : l’arrêt des expulsions, le report des loyers les réductions de dette pour les factures d’eau, de gaz et d’électricité pour les plus pauvres.

 

Trois dimensions sont prioritaires : l’accès au logement par une forte augmentation du parc de logements sociaux et très sociaux, l’accès à l’emploi par l’accompagnement des actifs qui en sont très éloignés et le développement de l’insertion par l’activité économique, les transports en améliorant le réseau des transports en commun. D’autres politiques doivent être conduites pour permettre l’accès de tous à la culture, à la santé et à l’éducation.

Les inégalités considérables qui caractérisent ces domaines, auxquels ou pourrait ajouter le droit à l’alimentation détruisent Marseille.

D’autres mesures qui pourraient sembler secondaires ne le sont pas : la réouverture des fontaines publiques, la mise en place partout de bancs, de toilettes et de bains-douche, la mise à disposition gratuite de pochettes sanitaires, l’organisation de la distribution de repas. Les associations sont souvent les plus à même de répondre à ces dimensions pour insérer les plus démunis. Mais elles ne pourront travailler utilement sans l’appui de la ville et de l’Etat. Déjà, certaines d’entre elles ont dû cesser toute activité, n’ayant plus les moyens financiers de leur implication.

 

UNE QUESTION DE VALEUR

 

Une politique de fraternité permettrait de répondre à la situation sociale de Marseille et d’accorder au combat contre la pauvreté la dimension éthique qui lui donne sens. Les pauvres ne seraient plus une catégorie à part de marseillais démunis mais une composante essentielle de la mixité sociale qui fait la richesse d’une cité.

 

Une politique de fraternité lutterait contre l’isolement et la solitude de familles refermées sur elles-mêmes. Elle contribuerait à réduire les fractures entre classes sociales, entre communautés, entre religions, entre quartiers. Elle faciliterait la création de liens, de mixité, de projets communs, d’écoutes. Elle permettrait de développer des « compétences fraternelles » toute la vie durant : empathie, altruisme, bienveillance, humilité, « care »…

Elle donnerait sens aux « communs » de la vie quotidienne : le respect de l’autre, le souci de l’intérêt général, l’entraide, le don et le partage.

Elle lutterait efficacement contre les inégalités par la redistribution, la fiscalité et la mixité. Elle ne permettrait plus la concentration des plus précaires dans des quartiers réservés et des plus riches dans des quartiers protégés.

 

Une politique de fraternité restaurerait le dialogue dans toutes les formes de l’aide sociale. Elle éviterait le passage systématique par l’informatique de l’instruction des dossiers et de l’administration des aides. Les pauvres seraient écoutés et entendus.

 

De nouveaux métiers fraternels qui font le lien social seraient développés et reconnus comme vecteur efficace du changement et du combat contre la pauvreté : aies soignants, aides à domicile, médiateurs, auxiliaires de vie. La crise du Corona virus en a mis en évidence quelques-uns.

Elle a rendu visible l’engagement des invisibles.

 

Une politique de fraternité serait une politique de l’utilité sociale.

 

La fraternité sera au cœur du changement pour réduire les inégalités, combattre la pauvreté, avoir un toit et un emploi, participer à la vie citoyenne. Elle porterait une ville apaisée, agréable et attractive. La frugalité permettrait de revenir à l’essentiel, le passage d’une économie du bien à une économie du lien. La créativité permettrait de trouver de nouvelles réponses au combat contre la pauvreté : une génération d’entrepreneurs soucieux du bien commun, une administration de l’écoute et non plus du formulaire anonyme, une confiance retrouvée et de nouvelles opportunités.

 

La fraternité s’exprimerait par l’acquisition, dès l’école, des compétences fraternelles (empathie, écoute, bienveillance), le soutien aux tiers lieux (le Cloître, Coco Velten…) et aux mouvements associatifs, la revalorisation des métiers du lien et du soin

 

La frugalité sera dans la valorisation d’une économie de la proximité, la préservation des terres agricoles, le maintien des services publics, le rapprochement de l’emploi des lieux de vie, des commerces de quartier à taille humaine, la régénération des friches

 

La créativité mettrait en place de nouvelles entreprises d’utilité sociale, des activités économiques riches en emploi, des projets partagés innovants, l’intégration des sans papier, des sans abri et des sans-emploi à la société, la participation citoyenne à la gestion de la cité ;

 

Alors, et alors seulement le combat contre la pauvreté à Marseille prendra tout son sens.

 

 

Philippe Langevin est économiste, spécialiste de l’économie régionale et des questions de pauvreté, maître de conférences émérite à Aix-Marseille Université. Président de l’Association Régionale pour le Développement Local en PACA (ARDL Paca).

Egalement président de l’association éditrice d’Aquò d’Aquí.

Philippe Langevin est également l'auteur d'un article "Les Leçons de la pandémie" publié le 6 juin dernier sur le site du PRé.


Extrait du documentaire "Je rap donc je suis" diffusé en 1999 sur Arte. Le 3ème oeil - L'empire (1999) : https://www.youtube.com/watch?v=b5681...
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SOLIDARITE FINANCIERE ET ANNULATION DE DETTES : l'agenda financier de l'Europe d'après, par Liêm Hoang-Ngoc, économiste

Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution de Liêm Hoang-Ngoc

 

« L’Europe d’après » n’est déjà plus tout à fait celle de Karlsruhe.

La Banque centrale a annoncé le rachat de 1025 milliards de titres publics sur le marché secondaire, afin de permettre aux États d’emprunter à des taux bas sur le marché primaire.

Sa politique non-conventionnelle fait croître la masse monétaire bien plus vite que le PIB.

Elle en appelle désormais au déploiement de la politique budgétaire, ce que la Commission européenne a permis, en suspendant le pacte de stabilité pour que les États puissent engager des plans de relance. La capacité d’endettement de certains d’entre eux étant limitée, le débat sur la mise en place d’une capacité budgétaire commune, financée par une dette mutualisée est désormais ouvert.

 

La vallée aux blés, huile sur toile, 80 x 60 cm. François Lemaire

 

LA MONNAIE UNIQUE NE PEUT FONCTIONNER SANS MECANISME DE SOLIDARITE BUDGETAIRE

 

La récession qui touche sévèrement l’ensemble de la zone euro et les chocs asymétriques de la crise sanitaire (i.e. l’impact spécifique à chaque pays de la pandémie) représentent en effet les cas d’école où une capacité budgétaire commune et coordonnée est appelée à se déployer, pour compléter les mesures précédentes. Elle a pour vocation de transférer aux États membres, ayant abdiqué leur souveraineté monétaire et disposant de ressources budgétaires limitées, les moyens nécessaires pour affronter ces crises.

Le budget européen (représentant à peine plus de 1% du PIB communautaire) est pour l’heure insuffisant pour jouer ce rôle, comme le laissent présager les négociations en cours du cadre financier pluriannuel 2021-2027. C’est pourquoi la France, l’Italie, l’Espagne et six autres États en avaient appelé, lors du sommet européen de mars 2020, à l’émission de « corona bonds » pour financer la solidarité sanitaire et financière européenne. Ces corona-bonds sont l’avatar d’euro-obligations, susceptibles de lever de nouvelles ressources propres pour le budget européen. L’Allemagne, suivie par les Pays-Bas et les pays « frugaux », en avait toujours rejeté la perspective, au nom du refus d’une mutualisation des dettes, proscrite par les traités. Ces quasi-bons du Trésor européens posent de surcroît le problème de leur émission par un embryon de Trésor européen qui, s’il voyait le jour, devrait théoriquement être placé sous l’égide de la Commission et contrôlé par le Conseil et le Parlement européen, selon les canons de la « méthode communautaire ». Une modification des traités aurait été pour cela nécessaire. Or les « frugaux » ont jusqu’à présent refusé un tel saut vers le fédéralisme budgétaire et avaient, dans un premier temps proposé de mobiliser le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), comme alternative aux « corona bonds ».

La principale différence est que les « corona bonds » servent à financer des dépenses communes, alors que les prêts du MES sont destinés aux seuls États membres et en alourdissent par conséquent leur dette récipiendaire.

Entré en vigueur en 2012, le MES a été créé lors de la crise des dettes souveraines.

Il est accessible aux États ayant ratifié le traité budgétaire (le Traité sur la Stabilité, la Convergence et la Gouvernance imposant l’équilibre structurel des comptes publics), voulu par la chancelière allemande. Le MES est un mécanisme intergouvernemental. Doté de 80 milliards de fonds propres et de plus 620 milliards de capital exigible des États, il est piloté à l’unanimité par un Conseil des gouverneurs présidé par le président de l’Eurogroupe.

Chaque pays y est représenté par son ministre des finances. En cas d’absence de consensus, une majorité qualifiée de 85% prime, où les voix des principaux contributeurs (Allemagne et France – qui contribuent respectivement au MES à hauteur de 27% et 20,5%) sont décisives.

Le MES peut emprunter sur les marchés et prêter aux États qui le demandent, à la condition qu’ils appliquent la politique décidée en contrepartie et contrôlée par une troïka composée de représentants de la BCE, de la Commission et du FMI. Ce dispositif est parfaitement conforme au principe de « macro-conditionnalité », cher à l’ancien ministre des finances allemand Wolfgang Schaüble.

          C’est ici que le mécanisme intergouvernemental qu’est le MES, supposé préserver la souveraineté des États, se retourne littéralement contre la souveraineté budgétaire du pays qui lui demande assistance. Lorsque fut évoquée l’éventualité d’un recours au MES, le zèle avec lequel les « frugaux » ont méprisé certains États en quête d’aides, mais qu’ils suspectent de laxisme, est révélateur de l’état d’esprit dénoncé par Jacques Delors lui-même au lendemain du Sommet européen de mars : « Le climat qui semble régner entre les chefs d’État et de gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l’Union européenne ».

             Cette déclaration de l’ancien président de la Commission a-t-elle poussé nombre de ceux qui ont participé à la mise en place des politiques d’austérité (assimilables à des politiques de dévaluations internes – cf. infra) à prendre conscience qu’une monnaie unique dans une Europe composée d’économies non-convergentes ne peut fonctionner sans mécanisme de solidarité financière ? A défaut, les pays victimes de déséquilibres macroéconomiques seraient à terme condamnés à sortir de l’euro, pour s’ajuster par la dévaluation externe.

L’accord franco-allemand du 18 mai représente en tout cas un tournant non négligeable en direction vers une mutualisation de la dette. La solution proposée, mise en musique par la Commission européenne, est de financer un fond commun de 750 milliards grâce à l’émission d’euro-obligations par la Commission elle-même, dotée d’une excellente notation par les marchés. Ce fond vient s’ajouter au cadre financier pluriannuel. Il versera des subventions (et non des prêts). Les remboursements d’emprunts seraient opérés par chaque État au prorata de sa contribution au budget communautaire, ce qui revient à instituer une union de transferts organisant la convergence vers le haut des régions et secteurs en difficulté. Cette initiative tranche avec la stratégie de dévaluation interne qui a prévalu jusqu’à présent, imposant aux économies endettées et victimes de « chocs » de baisser leurs salaires et leurs dépenses sociales.

 

LA BCE PEUT SOULAGER LA DETTE DES ETATS

 

Le mécanisme imaginé par la Commission s’avère néanmoins limité. Dans une résolution favorable à un pacte vert, le Parlement européen avait chiffré à 2000 milliards la somme nécessaire pour financer la relance économique dans le cadre d’un pacte vert. De surcroît, ce mécanisme est seulement ponctuel. L’hypothèse d’une capacité budgétaire permanente et substantielle de la zone euro, financée par de nouvelles ressources propres, n’est pas encore à l’ordre du jour. Elle nécessitera une modification des traités.

C’est pourquoi la BCE est inévitablement appelée à amplifier son action pour soulager les États membres de la zone euro. Ses statuts lui interdisent de monétiser les dettes publiques, c’est-à-dire de les financer directement. Elle n’est pas autorisée à acheter des titres sur le marché primaire. Elle ne peut donc souscrire à une quelconque dette perpétuelle à taux zéro qui serait émise par un État, comme le suggère certains. Ceci reviendrait concrètement à financer directement la dépense publique par la planche à billet, puisque le principe d’une dette perpétuelle est que l’État qui l’émet ne rembourse pas le montant emprunté mais acquitte un intérêt à un taux fixe, ici égal à zéro. La Banque centrale est par contre autorisée à racheter de la dette publique et privée sur le marché secondaire (le marché des titres déjà émis), ce qu’elle fait massivement et a pour effet indirect de détendre les taux sur le marché primaire : les marchés se ruent volontiers sur des titres liquides, qu’elles savent pouvoir revendre facilement à la BCE. Une fois ces titres arrivés à échéance, les États remboursent le principal emprunté, que la BCE reverse aux banques centrales nationales – qui les utilisent pour provisionner leur bilan ou les reversent aux États. De fait, les États prélèvent des impôts pour se rembourser à eux-mêmes la dette qu’ils ont jadis contractée !

Rien (dans ses statuts) n’interdit alors à la BCE d’annuler une partie de ces dettes.

Ceci libèrerait immédiatement autant de ressources, que les États pourraient consacrer au financement des dépenses nécessaires à la transition écologique et sociale du monde d’après et ce, sans alourdir d’un euro leur dette ! Cela éviterait, par la suite, de recourir à de nouveaux plans d’austérité tels que ceux qui ont été mis en place pour éponger la dette générée par les plans de sauvetage des banques après la crise de 2008.

Dans la conjoncture actuelle, l’annulation des dettes ne serait en aucun cas inflationniste, puisque l’économie est éloignée du plein-emploi et que les « tensions salariales » ont disparu. Le bilan de la BCE se dégraderait, certes, mais un rapport de la BRI (Banque des règlements internationaux) [1] a récemment reconnu qu’une banque centrale pouvait fonctionner sans problème avec des fonds propres négatifs, tant que règne la confiance accordée par les agents économiques envers la monnaie qu’elle émet.

La BCE déteint 2200 milliards de dettes publiques, dont 420 milliards de dette française. L’annulation d’une partie de celle-ci permettrait de dégager 100 à 200 milliards pour mettre sur pieds un véritable programme de transition écologique, sans alourdir plus encore notre dette publique.

 

L’air du temps a indéniablement changé en Europe. Des débats jusqu’alors interdits sont désormais ouverts : la supression du pacte de stabilité, la constitution d’une capacité budgétaire commune financée par de nouvelles ressources propres, la monétisation des dettes publiques… Pour se développer, la zone euro doit se doter des armes monétaire et budgétaire lui permettant de faire feu de tout bois pour surmonter la crise et organiser la transition écologique et sociale vers le monde d’après. Reste à imaginer les mécanismes de contrôle démocratique de cet arsenal. A cet effet, un changement de traité devra également être l’occasion d’accroître le pouvoir des parlements nationaux et européen, dépositaires de la volonté générale.

 

[1] Archer D., Maser-Boehm P. (2013), « Central bank finances », BIS Papers n° 71, April.

 

Liêm Hoang-Ngoc, économiste, est maître de conférences HDR à l’Université de Paris I-Panthéon Sorbonne.

Lauréat du prix Jacques Tymen de l’Association d’Economie Sociale (1990).

Il s’engage parallèlement en politique en devenant le secrétaire général du club Démocratie-Egalité d’Henri Emmanuelli de 2000 à 2002. Il est membre du Conseil national du PS de 2002 à 2015, secrétaire national adjoint en charge de l’économie de 2008 à 2012 et membre du Bureau national de 2012 à 2014. Il démissionne après le congrès de Poitiers de 2015 pour fonder un nouveau mouvement politique : La Nouvelle Gauche Socialiste. Député au Parlement européen (groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates) de 2009 à 2014, il est le co-rapporteur remarqué d’un rapport d’enquête sur le rôle et les activités de la « troïka » (BCE, Commission et FMI) dans les pays du programme de la zone euro en 2013-2014.

Plus récemment, on le retrouve co-fondateur de La France Insoumise, responsable des questions économiques dans l’équipe de campagne de LFI en 2017, où il se fait le promoteur d’un keynésianisme social et écologique. Il continue depuis à travailler sur l’idée d’un « éco-socialisme ». Il est aujourd’hui conseiller régional d’Occitanie.

Il est chroniqueur économique sur France Inter, en binôme avec Bernard Maris, dans la rubrique « l’autre économie » durant la saison 2008. Et dans la revue Politis (rubrique économique « à contre-courant ») depuis 2003.

 

Auteur notamment de « La gauche ne doit pas mourir » avec Philippe Marlière (Les Liens qui libèrent, 2014), « Vive l’impôt ! » (Grasset, 2007), « Le Fabuleux Destin de la courbe de Phillips », (Presses universitaires du Septentrion, 2007), « Salaires et emploi, une critique de la pensée unique », (Syros, 1996).

 

Remerciements à François Lemaire, artiste-peintre

François Lemaire artiste-peintre

www.francoislemaire.fr
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THE LANCET : UN TOUT PETIT MONDE, par Renée Fregosi, directrice de recherche en Science politique à l'Université Paris-Sorbonne-Nouvelle

Au travers de la question du fonctionnement des revues scientifiques, Renée Fregosi aborde le problème de la sélection au sein du milieu scientifique, et plus généralement savant, que vient mettre singulièrement en lumière la controverse autour de la revue The Lancet (avec son étude sur la chloroquine - CQ - et son dérivé, l'hydroxychloroquine - HCQ - financée par Abbott, Medtronic, Janssen, Mesoblast, Portola, Bayer, Baim Institute for Clinical Research, Nupulse CV, FineHeart, Leviticus, Roivant et Triple Gene). Elle pose en creux la question essentielle de quelle recherche, quelle formation après le covid-19 ? Quel recrutement et quelle promotion pour les chercheurs et les enseignants-chercheurs ?

Peut-en rester à l’académique réponse : « le jugement des pairs » ?

Son propos n’est pas ici de remettre une pièce dans la machine, ou d’avoir la prétention de statuer sur le fond de l'hydroxychloroquine ou de la méta-étude de la revue scientifique médicale britannique. Alors que l’OMS vient de donner son feu vert à la reprise des essais cliniques, après les avoir suspendus, et que l’on pressent, après la sortie d’une autre étude pilotée par l’université du Minnesota, randomisée (la référence pour l’étude des résultats cliniques qui consiste à comparer un traitement à un autre traitement, à une absence de traitement ou à un placebo), peu conclusive, car l’étude est manifestement trop petite, et que d’autres seront à l'évidence nécessaires pour savoir de façon certaine si l’hydroxychloroquine peut ou non avoir un effet positif modéré, il est d’évoquer plus généralement le fonctionnement universitaire et le "rapport étude savante/diffusion du savoir au plus grand nombre".

Il est vrai que la question des dérives universitaires n'est pas nouvelle. Les codes et coteries sont souvent de mise, encore qu’il faudrait sans doute faire des distingos selon les disciplines. On se souvient notamment qu’elles ont même fait l’objet d’un roman assez réaliste de l’anglais David Lodge « Un tout petit monde » (2006) empreint d’un humour noir délicieux…Comme n’est pas davantage une vue de l’esprit la problématique sinon de la dépendance parfois des politiques de santé (et de l’information) à des intérêts privés, du moins des conflits d’intérêts.

Qui dépasse de loin les erreurs de codage reconnues par The Lancet.

 

 

 La revue médicale britannique The Lancet a émis, mardi 2 juin, une mise en garde vis-à-vis d’une étude publiée par la revue elle-même courant mai dernier. Revue de référence s’il en est en matière de recherche médicale, avec cette annonce, The Lancet vient de lancer un pavé dans la mare du monde de la recherche universitaire et ce, bien au-delà de la science médicale.

L’étude suspectée désormais de défauts plus graves encore que des biais de conception et d’interprétation, avait pourtant provoqué des décisions drastiques de politiques publiques tant en France qu’à l’OMS : interdiction de l’usage de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la Covid-19 et arrêt de tous les essais cliniques testant cette molécule. C’est ainsi toute la crédibilité des « grandes revues de référence », et le système même de la promotion par la course aux publications dans le monde universitaire international, qui se trouvent remis en cause.

 

Le petit marigot des « prestigieuses » revues médicales

 

Certes, le monde médical est sans doute parmi les milieux les plus fermés et les plus corporatistes. Et son pouvoir sur les individus et les sociétés est connu de tous, même si on n’a pas lu les analyses de Michel Foucault sur le sujet. Car les médecins président bien souvent à nos destinées. De plus, les progrès considérables réalisés dans les domaines de la biologie cellulaire notamment, de la virologie, de l’infectiologie, de l’épidémiologie et de la pharmacologie, font de la science médicale un domaine hyper spécialisé dont les tenants et aboutissants échappent à la grande majorité des populations. Pourtant, c’est sans doute aussi la pratique scientifique qui touche le plus directement et le plus massivement tout un chacun. C’est pourquoi, avec la crise sanitaire du Covid et la dramatisation (plus ou moins justifiée) de la situation par les autorités politico-scientifiques, les gens « du tout venant » se sont immiscés dans des questions jusque-là réservées aux spécialistes, aux experts. Le citoyen lambda qui cherchait à comprendre la maladie et à s’en prémunir était alors raillé et conspué par les « sachants » qui aimaient à se moquer « des millions d’épidémiologistes » nés de l’épidémie du coronavirus.
Certes, il est toujours dangereux de livrer à l’opinion peu informée et versatile, des questions théoriques et pratiques complexes, qui risquent alors de devenir, comme on l’a vu avec la polémique sur l’hydroxychloroquine, des enjeux idéologiques.

Au demeurant, la question de la « vulgarisation » des savoirs se pose aussi bien en médecine que dans tous les autres domaines de la recherche, en sciences « dures » comme en sciences humaines et sociales. Et si elle fait débat, ce n’est hélas qu’à bas bruit car les « chercheurs » sont avares de leurs savoirs, fiers de leurs méthodes scientifiques, et jaloux de leur indépendance.

Le terme de vulgarisation peut d’ailleurs avoir quelque chose de péjoratif. Et, alors que leur articulation dans l’Université est prônée haut et fort, l’antagonisme entre enseignement et recherche travaille sourdement au point que pour discréditer certains collègues, on les traite volontiers de « pédagogues ». Comme si les universitaires étaient d’une essence tellement supérieure aux enseignants du primaire et du secondaire que bien transmettre un savoir à des étudiants était méprisable au regard des enjeux de la Recherche.

 

Tenants et aboutissants des querelles universitaires

 

Mais au-delà de cette question importante de l’irrigation des savoirs au sein des sociétés et de l’éducation populaire, c’est le problème de la sélection au sein du milieu savant que vient mettre en lumière la défaillance de la revue The Lancet.

À la question difficile de comment recruter et promouvoir les chercheurs et les enseignants-chercheurs, la tradition du milieu universitaire répond par l’endogamie moyenâgeuse : « le jugement des pairs ». Or, ce type de sélection est faussée, au mieux biaisée, au pire malhonnête et frauduleuse. Contrairement aux examens et aux concours par épreuves écrites anonymes, le recrutement des enseignants universitaires (temporaires ou titulaires, maîtres de conférences ou professeurs) se fait sur dossier nominal puis sur audition par un jury d’enseignants en poste. A priori, la bonne foi des membres des jurys ne devrait pas poser de problème. Mais la disproportion entre le nombre de postes à pourvoir et celui des candidats est telle que la sélection se fait in fine de façon arbitraire entre postulants de valeur équivalente. Et là les rapports de force entre « écoles » ou dit plus crûment entre « clans » adverses, jouent à plein. Il en est de même pour les promotions internes (passage de maître de conférence à professeur et pour les augmentations de grades hors ancienneté et passage à la « hors classe »).
Quant aux recours lorsqu’ils existent juridiquement, ils sont de fait impossibles sauf à oser la requête auprès du Conseil d’État, car on vous répondra toujours que « la commission de sélection est souveraine ». Par ailleurs, les contestations sont découragées par l’argument de non-scientificité des travaux des candidats écartés ou des collègues décriés. En sciences humaines et sociales tout spécialement, les partisans se revendiquant de Pierre Bourdieu aiment ainsi se moquer de leurs collègues qui préfèrent l’esprit critique de l’humanisme, la libre pensée et le comparatisme universaliste, aux préceptes systématiques de la critique sociale de la domination, de la dénonciation de « l’essentialisation » et de la stigmatisation du mâle occidental. Hors du dogme et du clan du bourdivisme, point de travail valable ni théorique ni de « terrain », nulle reconnaissance professionnelle ou institutionnelle, et tout collègue à qui est ainsi déniée la qualité scientifique est transformé ispo facto en adversaire à abattre.

 

Les comités de lecture vont avoir mauvaise presse !

 

Enfin, à propos des fameuses « publications » qui doivent figurer en nombre sur un CV pour être reconnu par « ses pairs », la supercherie est peut-être encore plus flagrante, bien que quasiment unanimement tue par le milieu universitaire. Seules les revues « à comité de lecture » sont retenues comme valables pour orner un CV sous prétexte que les articles soumis par leurs auteurs sont anonymisés et que les lecteurs sont des plus compétents. Or, d’une part, l’anonymat est très relatif dans un milieu aussi endogamique et, en sciences humaines et sociales tout spécialement, nombre d’auteurs d’articles publient dans leur propre revue ou de façon « croisée » dans des revues de collègues amis. Par ailleurs, en sciences « dures » cette fois, la plupart des articles sont rédigés par des « vassaux » (étudiants ou jeunes chercheurs dépendants) et signés systématiquement par tous les membres de l’équipe et en premier lieu par le « patron » tout puissant.
D’autre part, les lecteurs de ces revues plus ou moins prestigieuses « à comité de lecture » ne sont pas toujours aussi compétents ou incorruptibles qu’on le dit. Sinon comment expliquer en pleine polémique la publication de cette étude dans le Lancet ?

Ou encore, autre signe du manque de professionnalisme des lecteurs de telles revues, le canular monté par des chercheurs qui, en 2018, ont piégé plusieurs revues nord-américaines de renom en proposant des articles sociologiques absurdes mais politiquement corrects selon les nouvelles idéologies en vogue sur les campus. Au total, sept de leurs articles « bidons » ont été publiés après être passés par les filtres des comités de lecture. En l’occurrence il s’agissait d’un biais idéologique. Mais outre les effets de copinage, des intérêts plus directement politiques ou financiers peuvent être en jeu, notamment lorsqu’il est question de défendre des politiques publiques ou des traitements impliquant des laboratoires pharmaceutiques.
Réformer le système n’est sûrement pas aisé. Une piste toutefois pourrait consister dans une veille pour garantir au sein du milieu universitaire et savant en général, non pas une unanimité confinant à l’omerta, mais au contraire une pluralité de points de vue et d’approches scientifiques. Car la noblesse de la science réside précisément dans la confrontation d’expériences, d’analyses et de conclusions diverses et souvent divergentes. Ainsi, les débats méthodologiques sur les types d’essais randomisés ou observationnels ne sont pas en soi scandaleux. En bonne pratique démocratique, l’accord doit se faire alors sur la place du désaccord.

 

 

Renée Fregosi est philosophe et politologue. Enseignant-chercheur à l'IHEAL (Institut des hautes études de l'Amérique latine), directrice de recherche en Science politique à l'Université Paris-Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié dernièrement " Français encore un effort... pour rester laïques ! "(Ed L'Harmattan, 2019) et "Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates "(éd. du Moment 2016).

 

N.B : cet article a été publié le 4 juin par la revue Causeur sous le titre « Le scandale The Lancet remet en cause le fonctionnement des revues “de référence” - The Lancet, des "pieds nickelés" comme l'affirme Didier Raoult? »  :

https://www.causeur.fr/the-lancet-revues-universitaires-177545?utm_source=email&utm_medium=social&utm_campaign=SocialWarfare

 

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ET MAINTENANT UNE PAGE DE PUB... par Rita Fahd, vice-pte du Conseil Paritaire de la Publicité

 

Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution de Rita Fahd

 

Personne ne conteste aujourd’hui l’urgence climatique et la baisse brutale de la biodiversité, qui mettent en péril l’humanité.

Pourtant, nous n’arrivons pas à prendre les mesures décisives pour inverser les tendances.

Devant notre incapacité à repenser nos modes de vie et notre consommation, les enjeux se portent, de plus en plus, sur l’adaptation à ces changements considérés désormais comme inéluctables.

 

 

 

 

Pourquoi face aux périls qui nous menacent et qui sont liés à cette consommation, nous réagissons aussi mollement ?

On ne peut comprendre cette paralysie d’action sans revenir à comment on en est arrivé à une situation aussi irrationnelle. Les ressorts qui sont en jeu se sont construits lentement mais surement au fil des siècles. Ils sont, de ce fait, fortement ancrés dans la culture et dans ce qui fait notre identité, ce qui rend encore plus complexe le changement.

 

Parler de consommation, c’est parler de la publicité… immanquablement. Il ne s’agit pas de s’en prendre à une profession, qui génère à la fois fascination et rejet. Ce qui est en cause, c’est le modèle économique linéaire des entreprises. Son bras armé, la partie immergée de l’iceberg, à savoir la publicité a, elle, été d’une efficacité redoutable.

 

La publicité dans ses contours actuels existe depuis le XIXème siècle, période à partir de laquelle les journaux ont inséré des réclames pour se financer. Depuis, elle a pris un essor considérable, ne laissant progressivement que peu d’espaces « off ». Nous la trouvons sur les espaces dédiés en ville, dans nos boites aux lettres, à la radio, à la télévision, mais aussi sur les réseaux sociaux, nos vêtements et accessoires, pire encore sur les jouets des enfants.

 

La publicité prend de multiple forme, mais l’une des plus efficaces est probablement le logo, concentré visuel et identitaire de la marque, qui se veut gage de qualité et de sécurité (ce n’est pas toujours le cas). Il peut s’afficher avec ostentation ou discrètement dans les moindres espaces de nos vies. Nous sommes devenus ces propres médias (vêtements, accessoires, etc.).

 

La marque via son logo donne assurance dans une société valorisant l’avoir. Elle assoit un statut que l’on veut bien-sûr supérieur aux autres. Ce n’est pas ce que nous sommes en capacité de faire, ceux que nous avons réalisé ou même ceux que nous ressentons qui fait que nous sommes considérés, mais bien ce que nous sommes en capacité d’afficher (via la consommation et la marque). Apparaitre donc, donner à voir, c’est cette norme que la publicité insère à force de répétition dans nos esprits.

 

Les marques sont ainsi devenues les outils de notre propre publicité ! En les affichant, nous nous attribuons leurs valeurs et nous construisons une image, bien sûr simpliste et fictive de nous-même. Elles nous enferment dans un monde, fait de perfection soulignant en creux nos propres  imperfections, qui pourtant nous rendent si humain. Elles nous invitent à compenser notre mal-être ou à toujours chercher à se démarquer par une consommation régulièrement et fréquemment renouvelée. Nous acceptons, de notre plein gré, de nous soumettre et de donner prise à un phénomène qui ne s’impose pas à nous.

 

Tous ces objets, que nous ne savons même plus ou stocker, remplissent un vide au sein d’une société occidentale où les croyances religieuses se sont affaiblies et où le miroir, dans lequel on veut voir briller son reflet, se trouve parfois dans les yeux de l’autre. Chercher à se parer de signes via une consommation irraisonnée peut être une tentative de combler un vide spirituel ou existentiel. La société est aussi en quête de sens, mais elle cherche parfois des réponses, là où il n’y a que dépendance à un modèle, alimentée par des frustrations permanentes.

 

Et la pub, dans tout ça ? Détectant les aspirations, les fragilités et les besoins des individus, le monde de la publicité a compris qu’il fallait donner de la profondeur à ces messages. Il n’est donc pas étonnant qu’il se soit emparé de l’art. L’art nous émerveille, nous émeut et nous reconnecte avec une forme d’immatériel pour nous élever le temps d’un instant. La cinquième symphonie de Beethoven a servi de musique de fond dans une publicité pour un lave-linge (du groupe LG). L’une des œuvres musicales classiques les plus inspirantes, un chemin vers la spiritualité et l’infini, dirons certains, est devenue le faire valoir d’un lave-linge ! Et les exemples sont pléthoriques…

 

La publicité a été une source d’inspiration pour les artistes contemporains qui s’en sont saisie pour y puiser leur imaginaire. Depuis Marcel Duchamp et son ready-made Fontaine à Andy Warhol, avec son Campbell’ Soup Cans, les frontières entre l’art et l’objet d’usage quotidien, même le plus trivial se posent. Des grands artistes de René Magritte à Henri de Toulouse-Lautrec ont réalisé des affiches publicitaires, tout en marquant de manière majeure l’histoire de l’art. Andy Warhol, à ses débuts dessinateur publicitaire, disait ainsi : « L’art, c’est de la publicité, La Joconde aurait pu servir de support à une marque de chocolat, à Coca-Cola ou à tout autre chose ». René Magritte évoquait quant à lui « un art appliqué (qui) tue l’art pur ».

 

L’art a apporté matière et consistance à la publicité, qui nous séduit d’autant plus et nous invite à céder à nos penchants d’individu en quête de reconnaissance et de distinction. La consommation de masse irraisonnée est un phénomène culturel propre à nos sociétés. Elle a pu émerger parce que depuis la Renaissance, l’individu est au centre du monde et tout se pense à travers et autour de lui. C’est pourquoi les résistances sont fortes au changement et l’idée de devoir repenser sa consommation est source d’inquiétudes, voire d’angoisse. Un vide est à remplir et un changement de paradigme dans la perception que nous avons du monde est à enclencher ! Ni plus ni moins !

 

Il est parfois des crises qui se transforment en opportunité. Le COVID-19, l’infiniment petit, nous a rappelé avec une extrême force que le pouvoir de l’homme sur la nature n’est qu’une douce illusion. Nous sommes dépendants de notre environnement et nous gagnerons à adopter une attitude plus humble. L’urgence climatique est là, et nous avons aujourd’hui une opportunité à saisir. Nous sortons d’une période de deux mois de confinement où contraints et forcés, nous avons modifié notre approche de la consommation. Capitalisons dessous !

 

Nous avons la responsabilité de poser les fondements d’un monde nouveau. Le changement est certes complexe. Il faut bien rappeler ce qui se joue individuellement derrière la question de la sobriété de la consommation. Comment désormais se faire plaisir ? Comment être heureux ? Comment se distinguer ? Un questionnement que l’on se garde bien sûr d’énoncer, et qui renvoie à la nature de la compensation, face à un sentiment de perte. Mais ces pertes ne sont rien au regard de l’héritage que nous léguons : un monde invivable, des états endettés et l’insécurité.

 

Le changement ne peut pas être punitif dans les états démocratiques (tant que la nature nous le permettra…), d’où la nécessité de proposer un horizon désirable. Nous avons les solutions, il nous manque encore la volonté et la détermination pour la mise en œuvre. Pour construire le Nouveau, nous avons besoin de nous libérer l’esprit, en commençant par réduire la pression publicitaire. Les Français eux-mêmes sont en demande, les recommandations de la Convention citoyenne pour le climat vont dans ce sens. Alors qu’attendons-nous encore pour créer les conditions de nous penser et de penser le monde autrement?

 

Rita Fahd, professionnelle de la communication et du marketing,  est une spécialiste des questions relatives à la responsabilité sociétale des organisations (RSO).

Elle est vice-pte du Conseil Paritaire de la Publicité, instance rattachée à l’ARPP (Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité, ex BVP).

Au sein de l’Adetem (Association Nationale des Professionnels du Marketing), elle s’évertue à promouvoir un marketing responsable dans sa finalité et ses moyens d’actions. Elle s’implique, depuis 2014, sur les problématiques déontologiques de la profession. Rita Fahd est membre de la Plateforme RSE (installée par le Premier ministre au sein de « France Stratégie » en juin 2013) qui émet des avis et des recommandations sur les questions sociales, environnementales et de gouvernance.

Elle est également administratrice de plusieurs associations de protection de l’environnement, administratrice du Mouvement associatif (porte-voix des dynamiques associatives, rassemblant près d’une assoc sur deux), de France Nature Environnement (FNE) et membre de l’association francilienne Nature & Société.

Co-rédactrice, entre autres, du « Guide la communication responsable » 2020 (Ademe)

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APRES LA CRISE, QUELLE RECHERCHE ? par Philippe Folliot, député du Tarn

Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution de Philippe Folliot

 

Le constat est cruel, certains diraient même alarmant : la France voit sa position en nombre de brevets déposés s’éroder dangereusement pour, dans certains domaines, devenir quasi marginale.

Un rapport, un livre, un essai, ne suffiraient pas à expliquer les tenants et aboutissants de ce phénomène particulièrement complexe qui finalement n’est que la conséquence d’un système qui montre cruellement ses limites.

 

 

 

 

Les maux de la recherche publique, universitaire, les difficultés de la recherche-développement dans les entreprises, les problèmes de certaines jeunes pousses (start-up), le manque d’incubateurs, la fuite des cerveaux… ont été dûment analysés par nombre de spécialistes bien plus calés que je ne le suis et ne pourrai jamais l’être.

 

En fait, il y a un domaine, un secteur de la recherche, où tous nos maux, nos travers, nos erreurs, je dirais même nos fautes, sont concentrées. Ce sont les biotechnologies.

 

Pendant longtemps, la France fut pionnière et en avance, exemplaire même, puis l’irruption du politique, l’instrumentalisation du médiatique, le dévoiement du principe de précaution ont fait qu’aujourd’hui nous sommes en retard, pour ne pas dire bientôt irrémédiablement décrochés.

 

Le fait, par un fallacieux raccourci, d’assimiler biotechnologies aux OGM et à de grandes multinationales qui les produisent nous a lentement mais surement fait glisser vers une forme d’obscurantisme qui fait du chercheur en la matière un suspect, qui fit qu’une chape de plomb voire une chasse aux sorcières est organisé par certaines organisations qui, in fine, font le jeu des « mastodontes » qu’elles sont censées combattre. Si on ne peut pas rechercher sereinement, faire des essais encadrés par une des législations les plus strictes au monde qui soit, sans qu’ils ne soient saccagés, nous perdrons des facultés d’expertise, de connaissance et de progrès. N’est-il pas contradictoire, par exemple, de vouloir légitimement moins d’intrants et de produits phytosanitaires dans l’agriculture et refuser toute recherche permettant d’améliorer la sélection, la résistance, la performance des plantes ?

 

C’est ainsi que la classification des organismes issus des nouvelles techniques de modification du génome interpelle. Nous nous tirons, l’Europe nous tire, une balle dans le pied en les classifiant OGM avec les contraintes de la législation OGM alors que la mutagenèse ciblée peut faire une mutation précise de l’ADN étranger, permettrait un coût de fabrication de plantes avec des caractères nouveaux à la portée des laboratoires publics et des petites et moyennes entreprises semencières notamment Françaises.

 

Au-delà de diminuer notre dépendance aux majors américaines aujourd’hui, et chinoises demain, une telle faculté de recherche par cette technique innovante permettrait à notre agriculture, dans le cadre d’un schéma de développement durable, de mieux relever les défis du dérèglement climatique lié à l’émission des gaz à effet de serre, de la réduction de l’utilisation de produits phytosanitaires, et de la protection de la biodiversité comme des insectes pollinisateurs. C’est ainsi qu’en refusant cette technique, on refuse entre autres la possibilité de faire progresser la recherche pour l’utilisation de végétaux permettant de se substituer au plastique (pour contenants et emballages notamment), ou on passe à côté de choses très prometteuses comme les plantes qui produisent de la lipase gastrique contre la mucoviscidose ou qui résistent au stress hydrique…

 

Le politico-médiatiquement correct aurait dû me conduire à ne pas écrire ces quelques lignes, ma liberté de penser, de dire, d’écrire, de témoigner fait que je l’assume tout comme mon soutien à nos chercheurs, scientifiques, professeurs, qui doivent dans ce domaine des biotechnologies tout au moins pouvoir retrouver une certaine liberté à… chercher !


Philippe Folliot est député du Tarn, spécialiste des questions marines et ultramarines.

Vice-président en exercice et Pt de la délégation française à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, membre de la commission de la Défense et des Forces armées ; pt de son groupe spécial "Méditerranée et Moyen-Orient" depuis 2018.

Pt du Groupe d’amitié France/Égypte. Capitaine et talonneur du XV parlementaire.

Auteur notamment de « La Passion-Clipperton, l’île sacrifiée » avec Christian JOST (professeur à l’Université de Polynésie Française, chercheur au Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement)(Ed. Bibliotèca, Nov. 2018, préface de Jean-Louis Etienne, médecin, explorateur et écrivain) et de (avec Xavier Louy) de « France-sur-Mer: un empire oublié » (Ed du Rocher, 2009).

Philippe Folliot est membre du conseil scientifique du PRé.

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LES LECONS DE LA PANDEMIE, par Philippe Langevin, économiste

 

Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution de Philippe Langevin

 

 

 

 

Avant que cette pandémie redoutable n’envahisse nos vies et ne mette à l’arrêt notre économie, nous n’étions pas dans le meilleur des mondes.

 

Notre économie languissante n’offrait déjà pas assez d’emplois à tous les actifs, notre société vieillissante était profondément inégalitaire, nos concitoyens pessimistes et notre avenir incertain.

 

 

 

 

 

 

 

 

Isthmes 19, "le rêve d'une terre", François Lemaire déc 2017

 

LE MONDE D’AVANT

 

C’était d’ailleurs la situation de la plupart des pays Européens dans un contexte international marqué par le désengagement des Etats-Unis, la montée de la Chine comme nouveau pôle de croissance mondial et l’incapacité de l’Union Européenne à porter un projet à l’échelle de ses ambitions. L’impact du changement climatique sur toutes les économies du monde assurait  un lien d’incertitudes et d’interrogations entre les politiques nationales et internationales.

 

La pensée politique et économique dominante était celle d’un néolibéralisme construit sur quelques certitudes peu remises en cause : le rôle premier des marchés dans l’allocation des ressources, l’avantage collectif d’une mondialisation des échanges et de la culture, la place prépondérante de l’individu par rapport au collectif. Dès lors, l’Etat était davantage considéré comme une charge que comme porteur de l’intérêt général et les grands systèmes sociaux (éducation nationale, santé, culture, justice, police…) étaient privés des moyens publics nécessaires à leur bon  fonctionnement L’économie keynésienne était un vague souvenir.

 

Les préoccupations des français et les questions qu’ils se posaient étaient principalement d’ordre social (avec le mouvement des gilets jaunes), l’environnement (avec le changement climatique) et l’économie (avec la baisse du pouvoir d’achat des ménages). La santé n’était pas vue comme un problème, malgré les alertes de l’hôpital public et les grèves répétées dans les services des urgences.

 

Au niveau politique, une présidence imprévue entendait bousculer la vie des partis et proposer  un nouveau destin aux français en renouvelant la façon de faire de la politique.

 

Néanmoins, l’idéologie qui soutenait cette ambition était celle de la confiance accordée aux marchés et de la méfiance reconnue aux institutions : administrations, partenaires sociaux, collectivités territoriales. La liberté avait gagné par rapport à la solidarité, les jacobins avaient vaincu les girondins, comme toujours d’ailleurs. Des techniciens de talent issus des grandes écoles ramenaient la gestion de l’Etat à une simple question financière : faire des économies à tout prix. La santé en sera une des premières victimes. 17 500 lits ont été fermés en 6 ans.

 

LE CATACLYSME

 

Apparu fin 2019 dans la province chinoise de Huan, le coronavirus fait partie de la vaste famille de virus extrêmement contagieux. D’origine animale (chauve-souris ou pangolin), Il s’est rapidement diffusé dans le monde entier à partir de la Chine.4 millions de personnes ont été infectées en quelques semaines, 300 000 en sont mortes D’abord limité à l’Asie du sud-est, le virus s’est rapidement étendu à toute l’Europe, puis aux Etats-Unis et au reste du monde.

 

La France a cru, en mobilisant son corps médical, échapper au désastre que l’Europe n’a pas vu venir. L’augmentation rapide de la mortalité a imposé des mesures contraignantes pour éviter la propagation du virus. Tous les débats en cours sont alors suspendus .On ne parle plus de la réforme des retraites, ni du plan pauvreté, ni de la réforme de l’éducation nationale, ni de l’accueil des réfugiés.

 

La loi du 23 mars 2020 prévoit la possibilité de déclarer l’état d’urgence sanitaire par décret. Le dernier en prolonge l’application jusqu’au 10 juillet 2020. Pendant l’état d’urgence sanitaire les pouvoirs du premier ministre sont élargis. Il est autorisé à prendre par décret des mesures limitant les libertés. C’est ainsi que la France est confinée à partir du 17 mars 2020 avec toutes les obligations qui en découlent (restriction des déplacements, gestes barrières, fermeture des écoles et de lieux publics, impossibilité pour les familles de rendre visite à leurs proches en EPHAD...)  La rapide augmentation des cas d’infection, d’hospitalisation en réanimation et de décès dépasse rapidement les capacités des hôpitaux qui doivent faire appel au volontariat de personnel de santé, aux clinique privées ,aux médecins de ville, aux pays étrangers  et même au service de santé des armées ; du jamais vu !

 

Devant une épidémie mal connue, les pouvoirs publics hésitent avant de définir des comportements adaptés. Les scientifiques (virologues, infectiologues…) sont mobilisés pour suivre les mesures prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. La pénurie constatée de matériel (respirateurs, masques, médicaments…) et l’épuisement du personnel médical rendent la situation encore plus difficile.

 

Economiquement, le pays est à l’arrêt. L’Etat doit prendre des mesures exceptionnelles (prêts, subventions, exonérations, garanties d’emprunt..) pour limiter les faillites et aider la partie de la population la plus pauvre à se nourrir. Une grande partie de la population, celle qui vivait de petits boulots, du produit des poubelles, de la mendicité et de l’économie informelle s’est brutalement retrouvée sans aucune ressource.

 

En l’espace de quelques semaines la crise sanitaire a plongé l’économie mondiale, et notamment française, dans une crise totalement imprévue, lourde en pertes de vie humaine et en obligations sanitaires invraisemblables incompatibles avec toute vie sociale. Et tandis que des milliards coulaient à flot grâce à la planche à billet pour éviter les faillites et secourir les ménages, le PIB reculait de 5,8% au premier trimestre 2020 ; c’est la plus forte baisse d’activité en France depuis 1949.

On peut s’attendre dans les mois qui viennent à une augmentation sensible du chômage, une progression de la pauvreté et une crise économique et sociale de grande ampleur.

Le déconfinement commence progressivement en France à partir du 11 mai.

 

Corona virus Situation au 11 mai 2020

Pays

Cas

Décès

Fin du confinement

Allemagne

172 295

7 611

04-mai

Belgique

53 449

8 707

03-mai

Chine

82 918

4 633

25-mars

Espagne

268 143

26 744

09-mai

Etats-Unis

1 379 452

81 285

 

France

117 423

26 643

11-mai

Iran

109 286

6 685

 

Italie

219 814

30 739

03-mai

Royaume Uni

223 060

32 065

07-mai

 

 

COMPRENDRE L’INVRAISEMBLABLE

 

Il y a surement de nombreuses explications à cette situation jamais vécue en France.

 

Le modèle économique dominant porte une lourde part de responsabilité dans la privatisation rampante du système de santé et les économies qui lui ont été imposées : fermeture de lits, pénurie de personnel, bâtiments délaissés…Mais c’est surtout la perte de l’humain qui le caractérise. Pensé comme une charge, non quantifiable, il s’est traduit par ce que Daniel Cohen nomme un « capitalisme numérique » qui supprime les distances en valorisant les écrans.

Déjà, le télétravail, la télémédecine, l’enseignement à distance préfigurent un monde sans contacts humain. Au-delà, note Benoît Hamon, « notre société s’est lourdement trompée en préférant les biens aux liens. » Les héros de notre époque, note-t-il, ne sont plus les énarques ou les polytechniciens, mais des anonymes, travailleurs invisibles, peu payés et mal considérés qui rendent la vie possible : aides-soignants, éboueurs, livreurs, caissières, logisticiens, fonctionnaires de catégorie C qui nourrissent une pauvreté invisible mais redoutable.

La concentration de fait de la misère dans certains quartiers dits prioritaires de la politique de la ville rend toute mesure de confinement impossible pour des familles nombreuse qui vivent dans de petits appartements généralement sans balcon.

On pourrait discuter longtemps sur les conséquences sociales du néo libéralisme. « Plus jamais ça » proclament 18 responsables d’organisations syndicales, associatives et environnementales en appelant «  au jour d’après ». Cette situation est surtout une formidable leçon d’humilité.

Où l’on voit un des pays les plus riches du monde, doté d’un potentiel scientifique et médical de grande qualité, persuadé de ses immenses talents, devoir faire face aux besoins alimentaires de base de ses habitants les moins fortunés.

La faiblesse, estime l’écrivain Italien Roberto Saviano, c’est de se croire invincible au moment où la vie intérieure retrouve un toit.

 

En attendant l’ignorance et l’impuissance sont de retour. Les français s’étonnent des pénuries en matériel sanitaire et en personnel médical qui mettent les hôpitaux à rude épreuve.

 

LES VERTUS DE L’INATTENDU

 

Dans ces moments si particuliers, on a pu observer que le confinement pouvait aussi montrer ses vertus. On a pu en effet observer un retour inattendu de la nature dans les villes libérées de leurs encombrements. Des animaux sauvages ont pris possession de l’espace public, des mammifères marins ont été observés près des rivages ; les trottoirs se sont mis à fleurir.

Le silence est revenu dans des lieux qui ne l’avaient jamais croisé.

Socialement, on a pu observer de nouveaux comportements d’entraide et de solidarité vis-à-vis des plus démunis.

Les grandes associations caritatives (Secours populaire, Emmaüs, Secours catholique, Croix Rouge Française, Banque alimentaire…) ont élargi leur périmètre d’intervention. De nouvelles structures ont été créées. Des collectifs se sont montés un peu partout : d’enseignants pour les écoles, de militaires pour les casernes, de soignants pour les hôpitaux. Le personnel médical a été remercié par des applaudissements tous les soirs à 20 heures. Les hôpitaux ont eu enfin des moyens pour fonctionner. L’appel aux dons a été entendu. Des colis alimentaire ont été préparés et distribués pour des populations spécifiques (Roms, SDF, Etudiants) ou des quartiers paupérisés. La banque alimentaire des Bouches-du-Rhône estime que la crise a multiplié par deux le nombre de précaires dans le département et fait appel aux dons pour pouvoir répondre à une demande croissante.

Au-délà de l’alimentation, les produits d’hygiène, les couches culottes et les masques protecteurs sont aussi très demandés. Le bénévolat a largement répondu à la situation sociale. La crise aura eu au moins la vertu de montrer ce que solidarité veut dire.

On reparle du souci de l’autre, du retour de l’éthique du « care », de la multiplication de micro- solidarités qui s’expriment dans des lieux confinés.

 

Le réseau Covid-entraide regroupe 620 collectifs locaux. L’épidémie a mis en lumière des métiers que l’on dit petits mais qui répondent à des besoins essentiels en matière d’écoute et de bien-être. Les responsabilités individuelles et collectives se réveillent.

 

RELANCER L’ECONOMIE OU CHANGER DE SYSTEME ?

 

Quoi qu’il en soit, il faut préparer la vie d’après. Si tout le monde estime qu’elle ne sera pas comme celle d’avant, beaucoup parlent néanmoins de relancer l’économie par les outils habituellement disponibles. Le patronat demande une augmentation du temps de travail, les syndicats réclament des meilleurs salaires, les français s’inquiètent pour leurs vacances d’été. Si une allocation des ressources plus juste est demandée, les outils classiques de la relance sont retenus. L’investissement productif, le commerce international, la demande en biens de consommation devraient faciliter la reprise comme les aides financières de l’Etat ou de l’Union pour financer un nouveau plan qui permettait un bond en avant sans changer de logiciel. 90 patrons appellent à une mobilisation pour faire de la reprise économique un accélérateur de la transition écologique. Le plan d’aide française suit un schéma classique : la garantie de prêts octroyés aux entreprises, les reports des charges et des aides directes aux entreprises et aux ménages. Au 7 avril 2020, il représentait un engagement de 345 milliards d’€, soit 14% du PIB.

 

D’autres, pourtant, voient dans les réponses à la crise une opportunité pour changer carrément de système. Le « Pacte du pouvoir de vivre » propose 15 mesures indispensables pour la fin du confinement. Elles impliquent un nouveau rôle reconnu à la puissance publique et une plus grande  attention accordée à l’environnement.

La CFDT, par l’intermédiaire de son numéro 1 Laurent Berger, demande une nouvelle répartition des richesses pour faire face à la crise par une contribution accrue des plus riches. Nicolas Hulot estime que le moment est venu de faire émerger un nouveau modèle et de débattre du revenu universel, de la revalorisation de métiers vitaux, de la question énergétique, de la crise climatique, les inégalités et la solidarité.

De nombreux responsables souhaitent un retour de l’Etat et un approfondissement des politiques publiques Keynésiennes.

C’est bien d’ailleurs ce qui se passe aujourd’hui avec les mesures prises pour aider les entreprises et accompagner les ménages.

En définitive, nous devons retrouver le sens du bien commun. La santé en est un. Soumise aux lois du marché, elle a montré ses limites dans cette pandémie. Ouverte à la mondialisation, elle a accepté que la Chine devienne le premier pays fabricant de médicaments, l’Inde le deuxième.

 

Les relocalisations d’entreprises reviennent à l’ordre du jour. Considérer l’impôt comme contribution à l’intérêt général et à la protection sociale et non pas comme un prélèvement  serait déjà un grand pas en avant.

 

FIN DE LA MONDIALISATION ?

 

Il est frappant de constater que si l’épidémie est mondiale (une pandémie), aucune politique supra nationale n’a été réfléchie ni mise en œuvre. Patrick Poncet et Olivier Vilaça remarquent que chaque Etat conduit sa propre politique sans trop se soucier de celle de ses voisins.

Le monde est redevenu une somme de parties Le multilatéralisme s’efface à tous les niveaux. Pour se protéger les frontières se ferment, le commerce international est fortement ralenti ou même abandonné. De nouvelles contraintes économiques ou sanitaires renferment les pays dans leurs frontières. Le président des Etats-Unis est un « unilatéraliste » confirmé dont le pays s’est retiré des traités internationaux.

La Chine occupe le vide créé par le retrait américain.

Elle se présente comme le sauveur du multilatéralisme et ne se prive pas de promouvoir son système par tous les moyens ;

la Russie aussi d’ailleurs. L’organisation mondiale de la santé est encadrée par les Etats. Selon Thomas Gomart, cette crise est la première d’un monde post- américain.

 

La place de l’Europe dans  la lutte contre le virus est dérisoire. Aucune politique communautaire n’a été définie pour combattre un fléau responsable  de millions de morts. L’Italie, premier pays touché, n’a pu obtenir aucun appui de l’Union. Les pays membres ont peu à peu fermé leurs frontières avec leurs voisins. Plusieurs pays, dont la France et l’Allemagne ont interdit l’exportation de masques et de matériel médical et en ont privé l’Italie malgré des besoins considérables. L’effondrement de l’économie Européenne conduit la banque centrale européenne à arrêter un plan de sauvetage de 7580 milliards d’€. Il faudra du temps pour que Le présidente de la commission Européenne, Ursula Von der Leyen, suspende le pacte de stabilité et autorise les Etats membres à aider leurs entreprises.

 

Mais le plus grave est dans les refus Allemand et Néerlandais de mutualiser la dette générée par le coronavirus. Le système des Corona bonds, auquel les pays du sud tiennent beaucoup, ne verra pas le jour. L’Allemagne et les Pays Bas, soucieux d’orthodoxie financière, se sont toujours opposés à cette forme de partage. Jürgen Habermas, philosophe allemand, n’hésite pas à évoquer le passé national-socialiste de l’Allemagne et l’entêtement de la chancelière qui ne partage pas la même conception de l’Europe que celle du président français.

Pourtant l’historien Yuval Noah Harari a montré que la solidarité internationale était indispensable pour vaincre le covid 19. Constatant l’absence de toute coopération, antidote à l’épidémie, il voit dans cette situation une défiance des hommes les uns envers les autres, une défiance généralisée, ce qui n’est pas nouveau dans l’histoire mais inquiétant dans le présent. Bill Gates milite pour une approche globale de la lutte contre le covid 19 et propose aux grands de ce monde d’investir dans la santé des plus pauvres. Fermer ses frontières, c’est se priver de la richesse de la rencontre avec l’autre.

CHANGER POUR SURVIVRE

 

La pandémie peut être l’occasion de prendre conscience de la fragilité du monde.

Elle interroge sur les interactions entre environnement et santé et le rôle de la biodiversité dans sa propagation.

Reflet d’une vision libérale de la santé publique, elle pourrait annoncer une « démocratie sanitaire » si la politique de la santé devient une affaire collective et n’est plus réservée aux hommes  politiques et aux professionnels de la santé. Les philosophes s’expriment. Pour François Jullien, la crise nous invite à dépasser le caractère routinier de l’existence pour aborder une « seconde vie » que le confinement a pu révéler dans l’occupation du temps libéré. Corine Pelluchon pense que « l’épidémie doit nous conduire à habiter autrement le monde » en prenant conscience de notre dépendance et de notre vulnérabilité. Elle nous confronte à la question du sens. Emanuele Coccia constate que « la terre peut se débarrasser de nous avec la plus petite des créatures ».

Le confinement est source d’angoisse. La disparition des rencontres, des repas partagés, des rites de l’amitié ferment la ville dans une économie domestique incertaine. Car toute vie est exposée à la vie des autres. Pour Edgar Morin, « cette crise devrait ouvrir nos esprits, depuis longtemps confinés sur l’immédiat ». Car derrière elle, la course à la rentabilité, la numérisation de la société, une économie de flux tendus, le transfert aux marchés de l’organisation de services autrefois publics, il n’y a plus de réflexion stratégique sur un avenir commun.

 

Tous ces auteurs sont persuadés du caractère bénéfique de la crise si elle permet de prendre conscience de nos fragilités et de nous recentrer sur l’essentiel. Nous partageons ces analyses. Toutefois, ce discours ne peut pas convenir à la partie la plus précaire de la population, celle qui paie le plus lourd tribu à la pandémie. Les mesures de confinement amplifient les inégalités.

L’arrêt de l’économie augmente la précarité et la transforme en pauvreté. Il est essentiel, à court terme, d’organiser des aides aux ménages et aux entreprises en difficulté pour faire face au virus. Mais il est primordial, à moyen terme, de mobiliser les enseignements de la crise pour jeter les bases d’une autre économie. Ce sera le retour de l’Etat Providence.

 

POUR UN RETOUR DE L’ETAT PROVIDENCE

 

Dans la mesure où la santé de chacun dépend de la santé de tous, seul un service public de la santé peut, doté en matériel et en personnel des moyens nécessaires à son bon fonctionnement, nous permettre d’éviter une nouvelle catastrophe et de sauver des vies. La sortie du confinement exigera sans doute d’autres mesures contraignantes, mais indispensables. L’industrie française doit être reconvertie pour pouvoir produire du matériel médical et des médicaments ; mais aussi du matériel de dépistage, reconstituer les stocks, produire des masques et maintenir les mesures barrières. Au-delà de l’urgence sanitaire l’injection de liquidités dans l’économie réelle, déjà engagée aussi bien au niveau national que communautaire, doit être poursuivie en évitant que ces capitaux ne se retrouvent sur des marchés spéculatifs. Il convient à ce titre, explique Gaël Giraud, d’interdire la spéculation sur tous les titres des dettes publiques. Une politique active de l’emploi est aussi absolument nécessaire pour faire face au chômage attendu de la population active. C’est probablement dans le secteur des services, de l’accompagnement, du soin, du « care » et de l’utilité sociale que la demande est la plus vive. La politique sociale enfin doit être renouvelée par une revalorisation des minimums sociaux, une augmentation générale des salaires et des pensions les plus faibles. Dans ce changement de paradigme, les collectivités territoriales et les partenaires sociaux ont une place particulière à occuper. Les premières car la crise a montré que c’est au niveau local que le changement se conduit. Les deuxièmes pour ne plus affronter une politique d’experts trop sûrs de leurs compétences pour imaginer pouvoir se tromper.

 

 

 

 

Philippe Langevin est économiste, spécialiste de l’économie régionale et des questions de pauvreté, maître de conférences émérite à Aix-Marseille Université. Président de l’Association Régionale pour le Développement Local en PACA (ARDL Paca).

Egalement président de l’association éditrice d’Aquò d’Aquí.

 

 

 

 

Remerciements à François Lemaire,  Isthmes 19, le rêve d'une terre, huile sur toile 65 x 56 cm. François Lemaire déc 2017

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ISF/IFI : POURQUOI JE PENSE QUE LA 1ère CHOSE A FAIRE EST REORIENTER L'IFI, par Guillaume Vuilletet, député du Val d'Oise

 

Mercredi 27 mai dernier, l’économiste Thomas Piketty, en esquissant dans la presse son plan économique pour "l’après", en a appelé à une antienne qui lui est chère : la taxation des plus aisés.

Les objectifs qu’il décrit sont globalement les miens : sortir de la mondialisation telle qu’elle est, dangereuse pour l’environnement, génératrice d’inégalité, poreuse aux crises sanitaires.

Je remarque une appréciation plutôt flatteuse de l’action menée par le gouvernement (en tous cas venant de Thomas Piketty).

Les mesures de chômage partiel ont atténué l’impact économique de la crise, « mais dans beaucoup de secteurs, l'activité va redémarrer très doucement. Donc on va avoir besoin de la puissance publique pour aider à limiter cette montée du chômage, à créer des nouveaux emplois ». C’est juste ! De même que c’est une action publique forte qui va permettre de remettre à plat les systèmes d’échange, favoriser les procès de production écologiquement soutenables.

 

Mais pour Thomas. Piketty, cela tient principalement en une mesure phare : rétablir un impôt sur la fortune (ISF).

La revendication n’est pas nouvelle : c’est un totem politique.

La suppression de l’ISF est le crime originel du gouvernement (alors même qu’elle figurait en toutes lettres dans le programme présidentiel).

Son grand cadeau aux « riches », alors même que cette mesure, remplacée par l’IFI (impôt sur la fortune immobilière) visait essentiellement à réorienter les placements des plus fortunés vers l’économie productive – par opposition à l’économie de rente matérialisée par la propriété immobilière.

 

Il n’a jamais été question de renoncer à un impôt sur le patrimoine, mais de faire la différence entre le patrimoine qui produit de la richesse et celui qui ne fait que produire des revenus. Pour résumer, il faut orienter l’épargne vers les achats d’action et donc le financement des entreprises.

Les premiers éléments de bilan de suppression de l’ISF montrent qu’elle a été globalement efficace. Depuis sa suppression, l’industrie embauchait à nouveau : chose inédite depuis seize ans, et qui constitue un bon signal.

 

Mais un examen plus poussé serait utile. C’est d’ailleurs l’engagement que la majorité avait prise lors du vote de 2017. Une clause de revoyure devait intervenir en 2020 et nous connaissons les circonstances qui l’ont empêchée. Elle est toujours à l’ordre du jour. Elle l’est même d’autant plus que la crise économique qui nous attend impose une utilisation productive optimale de l’épargne des Français.

C’est particulièrement cet objectif qu’il faut suivre.

 

L’enjeu budgétaire est d’une autre portée. Feu l’ISF rapportait deux milliards d’euro de plus que l’IFI. Sans préjuger des gains empochés grâce à la réorientation de l’épargne, nous sommes loin des 110 milliards déjà apportés à l’économie.

Emmanuel Macron l’avait dit dans son programme, en 2017 : il faut soustraire à l'ISF tout ce qui crée de l'emploi, comme l’immobilier, et taxer une partie de l'épargne dormante, comme les assurances-vie.

 

Aujourd’hui, l’IFI ne touche pas des biens spéculatifs et improductifs tels que les placements financiers et les liquidités ; ni les yachts, avions privés, automobiles de collections, objets précieux et bien spéculatifs (même s’il ne s’agit pas de taxer l’art dans son ensemble, certains tableaux de collection qui peuvent amener à spéculation). Il peut donc être opportun de faire un vrai bilan de l’IFI et faire en sorte qu’il y ait une réorientation, plutôt que de créer un énième ISF qui découragera l’investissement. Il est sans doute possible de reformater l’IFI de façon à en faire un véritable impôt sur la fortune improductive et donc de remplir totalement l’objectif recherché.

 

Il y a des trous dans la raquette qu’il convient de combler. Vérifions d’abord, et si possible, faisons avec ce que nous avons.

 

Guillaume Vuilletet est député du Val d'Oise. Auteur d'un rapport au Premier ministre sur la lutte contre l’habitat indigne (2019); Rapporteur pour la Commission mixte paritaire chargée de proposer un texte sur le projet de loi organique portant modification du statut d'autonomie de la Polynésie française (mai 2019); co-rapporteur de la mission d’information commune sur la préparation d’une nouvelle étape de la décentralisation en faveur du développement des territoires (mai 2018). Vice-pt du groupe d'études "Air et santé : Impact sur la santé de la qualité de l'air intérieur et extérieur", Secrétaire du groupe d'études sur l'Antisémitisme.

Guillaume Vuilletet est co-fondateur et Pt d'honneur du PRé.

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LE MONDE D'APRES : Vers une innovation économique, sociale et environnementale ? par A. M. Diallo, O. A. Gouekou, doctorants, et Ivan Sainsaulieu, sociologue

Pour une mise en perspective transversale et critique

"La Terre retournée" in l'expérience bleue, 100 x 70 cm huile sur toile, 2020 FL.

François Lemaire


Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution d'Abdoulaye Moussa Diallo, doctorant - PhD Candidate,  Clersé (UMR 8019) Université de Lille / Lasap (ETHOS) UCAD Dakar/Sénégal, d'Ollibo Arnaud Gouekou, doctorant en 2e année au Clersé Université de Lille et d'Ivan Sainsaulieu, sociologue du travail, professeur des Universités (Lille).


« Dans le monde de l’après COVID-19, rien ne sera plus comme avant » : cette promesse n’est pas nouvelle, elle s’inscrit dans un registre (une économie de la promesse) bien connu des chercheurs sur l’innovation. Considérée comme le nouveau moteur du progrès, l’innovation est un leitmotiv important dans la politique scientifique et économique, en lien avec l’économie des promesses. La multiplication d’évènements tels que Hackathon, IN Situ ou Crunch couronne l’ « Innovation » et célèbre l’esprit entrepreneurial, estompant au fur et à mesure les frontières entre la science et la technologie, l’université et l’entreprise.

Si les chercheurs en sciences humaines et sociales n’ont pas tardé à apporter une réflexivité à cette évolution, la portée et la visibilité de leurs travaux sont relativement limitées par rapport à celles des promoteurs stars de « l’innovation », comme les patrons des GAFA.

 

En outre, les sciences sociales sont parfois mobilisées par les acteurs comme une alliée qui légitime la valeur de l’innovation pour le bien de la société, sans plus d’interrogation, dans une logique dès lors hétéronome.

 

Mais les espoirs de changement même irréels permettent de réorienter l’objet voire d’inverser la donne et de se le réapproprier dans un sens critique, en prenant au sérieux sa dimension disruptive. C’est l’objectif du Tour de l’Innovation (1) qui est ainsi de favoriser une réflexion collective sur l’objet de « l’innovation» en faisant intervenir, au cours d’une discussion scientifique, des chercheurs de domaines différents en sciences sociales. Pour « en faire le tour », ces journées sont dédiées chacune à un thème différent (genre, ingénierie, technologies du web, organisation, gouvernance, épistémologie) dans un lieu différent (Lausanne, Brest, Nice, Lyon, Paris, Lille).

 

L’objectif de la journée de séminaire qui sera organisée à Lille à la rentrée, est de susciter des pistes de réflexion sur « l’innovation durable ». En croisant les regards des socio-anthropologues et des économistes, cette journée de séminaire promeut un cadre critique permettant des interventions et des échanges pluridisciplinaires sur un thème commun.

 

Ce sont ces attendus que nous allons développer ici, car ils permettent de réfléchir sur le type d’innovation sociale qui pourra se mettre en place dans l’après COVID 19.

 

L’INNOVATION COMME CONCEPT SOCIO-ECONOMIQUE

 

Comme l’ont démontré de nombreuses recherches, l’ « innovation » ne se réduit pas qu’à une dimension technologique : elle est aussi idéologique, sociale et organisationnelle, d’où son caractère transversal en sciences sociales (Sainsaulieu et Saint-Martin dir, 2017).

 

Si l’ « invention » est une potentialité, un élément mis à disposition, l’ « innovation » consiste en l’implantation effective et durable de cette invention dans un milieu social, par l’assimilation sociale de la nouveauté (Alter, 2000), dans une perspective économique (Schumpeter, 1911). De ce point de vue, la notion d’« innovation durable » établit donc la relation entre l’économie et la société dans un frame de développement.

 

D’abord appréhendée sous un angle économique par l’économiste autrichien Schumpeter (1883-1950), l’expression « Exécution de nouvelles combinaisons productives » (1911) est alors utilisée au lieu du terme « innovation » (1928) pour désigner un procédé de recomposition de l’appareil productif qui fait émerger de nouveaux besoins parmi les consommateurs. Pour lui, l’« innovation » est un facteur endogène au capitalisme qui contribue à le transformer et qui provient d’entrepreneurs audacieux. Ainsi d’un point de vue économique, l’innovation s’inscrit dans une perspective managériale et entrepreneuriale (Schumpeter, 1911), faisant de l’entreprise le « champ » spécifique de production et d’observation des « innovations ».

 

Discipline pionnière dans l’étude des innovations, la science économique a pendant longtemps abordé la question de l’innovation en lien avec la croissance des entreprises. Cependant, une perspective nouvelle a émergé qui permet d’analyser l’innovation en relation avec la société et l’environnement, justifiant le glissement d’une économie dominante vers une économie hétérodoxe. Thierry Pouch et Richard Sobel (2008) rappellent à cet effet que les avancées récentes de cette hétérodoxie en économie ont ouvert sans aucun doute la voie à un rapprochement avec la sociologie, l’anthropologie et la philosophie, accentuant de manière radicale la critique de l’homo œconomicus. Toutefois, même si elle poursuit des objectifs quelque peu différents de ceux des entreprises, l’innovation est bien aussi présente dans les administrations publiques et reste en partie liée aux priorités de l’État (Gallouj, Merlin-Brogniart et Moursli-Provost ; 2015).

 

Cette incursion dans les services publics, notamment à travers les Partenariats Public-Privé (PPP) montre que l’innovation ne se limite plus à un processus de concrétisation dans des objets techniques (embodiment) et des « business models » associés, comme tendent parfois à le réduire les théories managériales de l’ « innovation ». Elle vise également à faire exister et à légitimer des projets collectifs qui répondent au renouvellement de biens communs, favorisent la génération d’innovations distribuées ultérieures, reconfigurent, polarisent et agencent des innovations passées et futures dans de nouveaux dispositifs d’action collective. Ces formes d’ « innovation » ne visent pas nécessairement des objectifs marchands, elles s’inscrivent aussi dans une dynamique de cohésion sociale (Gallouj, MerlinBrogniart et Moursli-Provost, Ibid) et de création d’ « écosystème » d’activités dans des zones géographiques particulières selon le concept de « Cluster » (Porter, 1998), dont les attentes de retombées socio-économiques pêchent parfois, notamment en France, par excès d’optimisme et de volontarisme (Le Roux, Lamy, 2017).

 

S’interroger sur les rapports entre innovations et transformations sociales peut apparaitre à contre-courant des tendances lourdes puisque les innovations ont apparemment conquis l’espace occupé jusque-là par les grandes transformations, voire le changement révolutionnaire (Lévesque, 2004). Pourtant tout changement ou nouveauté n’émerge que dans un « champ d’innovation » (Le Masson et al, 2010) où se réalise une activité collective de construction de biens communs, contrastant ainsi avec une vision restrictive de l’innovation répandue en management et qui assimile cet univers à un monde de singularités.

 

Les travaux en sciences sociales ont en effet montré depuis trente ans que l’innovation est également l’affaire de collectifs et de conduite d’expérimentations collectives dans l’incertain en quête de nouvelles significations (Callon, 2003 ; Akrichet al, 1988 ; Tidd et al, 2005 ; Le Masson et al, 2010 ; Verganti, 2009). Pour Le Masson et al. (op. cit.), un champ d’innovation est un domaine où s’exerce un travail de conception innovante qui consiste simultanément à générer de nouvelles lignées de concepts et de nouvelles connaissances. Mais l’innovation n’a pas seulement besoin de concepts et de connaissances, elle s’appuie avant tout sur des « milieux » qui sont eux-mêmes le produit d’une expérience de conception collective. Suivant cette même perspective, en analysant l’impact de la mobilisation territoriale sur une politique sociale, Jany-Catrice et Nirello (2019) montrent que la réussite du projet « territoires zéro chômeur de longue durée » provient de la synergie des acteurs locaux et leur volonté de coaction.Un milieu innovant correspond ainsi à toutes les conditions (langages, règles, plateformes, etc.) qui permettent à des innovations singulières de prendre sens pour des publics et pour que d’autres innovations puissent advenir, dans la perspective sociale d’un travail coopératif.

L’ACCEPTABILITE DE L'INNOVATION EN SANTE

Le consensus dans le débat sur l’innovation en santé insiste davantage encore sur le processus social qui mène à son acceptation ou à son rejet (Alter, 2002 ; Olivier De Sardan, 1995 ; Pickstone 1992). Ce processus dépend d’une multiplicité d’acteurs, humains voire « non humains » (Akrich, Callon et Latour, 1988a ; 1988b), individuels ou collectifs, qui composent le monde social et sont porteurs d’intérêts ou de valeurs divergentes (Deblock, 2012). L’innovation en santé repose sur une promesse d’amélioration ancrée dans l’imaginaire du progrès scientifique, quels qu’en soient les excès et les risques (Haraire et al, 2018).

 

L’accent est-il mis sur des processus de rupture ou d’adaptation ?

 

D’une part, l’analyse des effets d’une innovation proprement technique (imagerie, robotique, procréation médicalement assistée), l’introduction de molécules nouvelles (insecticides, antirétroviraux…) ou du numérique dans le management (Lewis et al, 2012), permettrait de saisir une rupture à l’œuvre, l’acceptation rapide de la technique par les acteurs sanitaires s’expliquant par la nécessité du recours à l’outil dans le travail. D’autre part, le processus d’acceptabilité sociale est plus lent quand le changement de comportement demandé ne correspond pas à un impératif technique. L’accent doit alors être mis plutôt sur le long terme, en vue d’identifier les facteurs de compliance et de mieux prendre en considération les acteurs ordinaires sur qui repose en pratique l’acceptabilité sociale.

 

Trois principaux angles d’attaque peuvent permettre de saisir l’innovation en santé :

 

1) les nouveautés introduites dans les systèmes de management. En matière de ressources humaines, le cas des bénévoles de santé ou Acteurs Communautaires de Santé (ACS) au Sénégal, qui suppléent le personnel qualifié dans les établissements de santé au niveau des districts sanitaires, en est une illustration (Faye, 2012).

 

2) On note la mise en place de nouvelles normes de prise en charge socio-biomédicale en temps normal, renforcées en temps de pandémie. Par exemple en France, avec le COVID-19 des unités mobiles de soignants, déjà en développement à l’hôpital (Castra, Sainsaulieu, 2020), ont été mobilisées pour dépister dans leur demeure les personnes suspectées d’être infectées.

 

3) L’articulation du sanitaire et du social préside à l’acceptabilité de la nouveauté par les usagers, acteurs de l’offre comme de la demande. Le développement de la « médicalisation de la rue » par les équipes psychiatriques de maraude pour la prise en charge des SDF (Sans Domicile Fixe), a permis de construire, dans les années 1990 et 2000 respectivement aux États-Unis et en France, des relations soignants-sociaux et soignants-soignés plus horizontales (Sainsaulieu, 2012 ; Farnarier et Sarradon-Eck, 2018). Somme toute, les recherches en « innovation durable » dans le domaine de la santé envisagent l’articulation entre les inventions (techniques, organisationnelles), le contexte de mise en œuvre (économique et culturel) et les rapports entre les acteurs (politiques, sociaux, professionnels).

 

VERS UNE REGLEMENTATION GLOBALE ?

L’environnement s’impose désormais comme condition nécessaire des projets et processus d’innovation. L’enjeu porte alors en effet sur l’élaboration et la construction de ce processus innovant qui, sous de multiples formes, se construit en fonction des configurations locales et sectorielles qui permettent l’émergence de liens et d’interactions favorables à cette production de nouveauté (Corneloup, 2009). Une innovation doit se légitimer par la démonstration, dans des mises en scènes collectives, qu’elle participe à la poursuite d’un bien commun qui n’est pas réductible aux intérêts des participants. Un mouvement de recomposition des cadres de l’action innovante orientée vers l’innovation totale et marqué par la production de nouvelles règles d’action impose de repenser le processus innovant au sein d’une économie hétérodoxe qui ne se concentre plus exclusivement sur les innovations technologiques mais sur un ensemble d’actions (sociales, culturelles, politiques, économiques, patrimoniales) permettant de redonner vie et sens à des échanges de proximité (Corneloup, 2009). En effet, un tel mouvement ne peut que reposer sur un principe d’hétérodoxie et de transdisciplinarité (Pouch et Sobel, 2008) qui place au centre des discussions un objet interdisciplinaire, commun à l’ensemble des sciences sociales dans la mesure où toute innovation entraine un impact à la fois économique, sociale et environnemental.

 

L’innovation environnementale, définie dans la littérature comme un procédé, équipement, produit, technique, ou système de gestion, nouveau ou amélioré, qui évite ou réduit l’impact environnemental (Horbach, 2008 ; Kemp et Pearson, 2007), met en lumière l’évolution du lien, à la fois social, économique et politique, entre la technique et l’environnement. Simon Nadel (2018) rappelle ainsi que l’innovation environnementale, née dans le champ de l’économie écologique, a été introduite dans le champ de l’économie de l’innovation (principalement évolutionniste) au début des années 2000. L’une des caractéristiques de l’innovation environnementale réside dans le fait qu’elle génère une double externalité, c’est-à-dire un effet externe positif envers l’environnement qui s’ajoute aux spillovers (retombées) de connaissance induits par toute innovation. Ce spillover environnemental implique un renforcement du caractère incertain du processus d’adoption d’innovations environnementales et accentue l’importance de l’aspect réglementaire et des politiques environnementales dans les mécanismes d’adoption (cf. regulatory push-pull effect; Rennings, 2000). Un des enjeux de la compréhension des processus d’innovations environnementales réside alors dans l’analyse des interactions entre les caractéristiques micro-économiques des firmes et celles de leur environnement méso- économique, au-delà de la réglementation mise en évidence régulièrement par la littérature (Galliano et Nadel, 2016).

 

Si la littérature sur l’éco-innovation s’est fortement orientée vers l’analyse des interactions entre réglementation environnementale et adoption d’éco-innovations (Porter 1991 ; Porter et van der Linde 1995a, b), de nombreux travaux montrent les limites de ces approches face à la diversité des comportements des firmes (Galliano et Nadel, 2013 ; Gonzalez, 2009 ; Pereira et Vence, 2012). Comprendre les processus microéconomiques de l’innovation environnementale implique ainsi de tenir compte, au-delà de la réglementation, des bases technologiques de la firme qui orientent ses capacités d’absorption et de leur interaction avec l’ensemble des conditions technologiques et marchandes portées par son environnement. Cette approche pose la question des opportunités technologiques et des conditions d’appropriation des innovations et met l’accent non seulement sur l’intensité technologique des activités et la nature des connaissances qu’elles recouvrent, mais aussi sur les modes de coordination entre acteurs et les conditions institutionnelles qui les soutiennent, comme variables clefs pour analyser les comportements éco-innovateurs.

 

Dans ce cadre, il s’agit de considérer l’adoption et la diffusion d’innovations environnementales par la firme comme un processus complexe et interactif, articulant les capacités d’absorption de la firme, les opportunités technologiques découlant de ses modes de coordination externe et l’ensemble des conditions d’appropriation et de diffusion portées par son environnement.

La capacité d’absorption de la firme renvoie à sa capacité d’acquérir et d’assimiler des connaissances puisées dans son environnement externe (Cohen et Levinthal, 1990). Les grandes firmes sont donc bien entendu les mieux placées pour s’adapter aux contraintes environnementales et institutionnelles. Il reste à donner le signal…

 

Abdoulaye Moussa DIALLO est doctorant en socio-anthropologie, PhD Candidate,  Clersé (UMR 8019) Université de Lille / Lasap (ETHOS) UCAD Dakar/Sénégal.

 

Ollibo Arnaud GOUEKOU est doctorant en 2e année au Clersé Université de Lille, sous la direction d’Ivan Sainsaulieu, professeur titulaire.

 

Ivan SAINSAULIEU, sociologue du travail, politiste, est professeur des Universités (Université de Lille). Membre du Clersé (Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques), Unité mixte de recherche de l’Université de Lille et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) (UMR 8019). Chercheur associé à l’Institut d’Etudes Politiques (ex IEPHI), Université de Lausanne (UNIL). Coresponsable du réseau thématique « Justice sociale et sentiments d’injustice » (RT44) à l’Association française de sociologie.

 

(1) Tour de l’Innovation : "C’est une série de journées organisées autour de la France (Paris, Lyon, Lausanne, Nice, Brest, Lille) suivant des thématiques et des domaines d’application différents de l’innovation dans son acception disruptive : innovation genrée (dans les métiers d’ingénieur.e.s), développement durable, entreprise alternative, frontières de l’organisation, gouvernance scientifique, rupture épistémologique... L'objectif du Tour est de fournir une synthèse des réflexions autour de la volonté d’une réappropriation voire d’un dépassement de la notion d’innovation suivant une approche pluridisciplinaire en sociologie, en science politique, économie, anthropologie, histoire et philosophie".

 

N.B : Cet article d’essai de mise en perspective transversale et critique fera l’objet d’un séminaire à l’occasion d’une journée de discussion à l’université de Lille (septembre ou octobre, date à préciser).

 

Pour tout contact : baba.yoro22@gmail.com ; arnaudollibo@gmail.com

 

Références bibliographiques

 

-          Akrich M., Callon M., et Latour B. (1988a), « Á quoi tient le succès des innovations ? 1 : L’art de l’intéressement », Gérer et comprendre. Annales des Mines, n°11, p. 4-17.

 

-          Akrich M., Callon M., et Latour B. (1988b), « Á quoi tient le succès des innovations ? 2 : Le choix des porte-parole », Gérer et comprendre. Annales des Mines, n°12, p. 14-29.

 

-          Alter N. (2002), « L’innovation : un processus collectif ambigu », in N. Alter (dir.), Les logiques de l’innovation : approche pluridisciplinaire, Paris, La Découverte, p. 15-40. 

 

-          Castra M., Sainsaulieu I. (2020), « Intervenir sur un autre territoire professionnel : les équipes mobiles de soins palliatifs et de gériatrie aux prises avec les services sédentaires à l’hôpital », Sciences sociales et santé (à paraître).

 

-          Deblock C. (2012), « Présentation du dossier : Innovation et développement chez Schumpeter », Revue Interventions économiques, n° 46 [http :

 //interventionseconomiques,revue.org/1852].

 

-          Faye S. (2012), « Responsabiliser les relais communautaires pour le traitement préventif intermittent saisonnier du paludisme (TPI) au Sénégal : enjeux, modalités, défis », Autrepart, /1 N° 60, p. 129-146. 

 

-          Godefroy, M. (2019), « Une politique sociale locale consolidée par « la mobilisation territoriale ». Le cas du projet « Territoire zéro chômeur de longue durée » ». Revue française des affaires sociales, hors-série 1(HS), 183-191. doi:10.3917/rfas.190.0183, entretien réalisé le 2 avril 2019 par Florence Jany-Catrice et Laura Nirello

 

-          Gallouj F., Merlin-Brogniart C. et Moursli-Provost A-C. (2015), « Les partenariats public-privé et leur place dans l'innovation hospitalière : quels enseignements pour le management hospitalier ? », Revue Innovation, n° 46, p. 161-195.

 

-          Gaglio G. (2011), Sociologie de l’innovation, Que sais-je ?

 

-          Galliano D. et Nadel S. (2016), « Les processus sectoriels de l’innovation environnementale : les spécificités des firmes agroalimentaires françaises », Economie rurale, 356 p. 47-67

 

-          Haxaire C., Moutaud B., et Farnarier C. (2018), « L’innovation en santé : Technologies, organisations, changements », Presses Universitaires de Rennes, p. 218.

 

-          Le Roux R., Lamy J. (2017), “Situer l’innovation ? Le concept de cluster, outil performatif pour transformer la recherche publique”, in Sainsaulieu I., Saint-Martin A. (dir.), L’innovation en eaux troubles. Sciences, techniques, idéologies, op. cit, p. 56-71.

 

-          Lewis T., Synowiec C., Lagomarsino G., Schweitzer J. (2012), « E-health in low – and middleincome countries : finding from the Center for Heath Market Innovations », Bulletin World Heath Organisation, p. 332-340.

 

-          Merlin-Brogniart C. (2017), « Nature et dynamique de l’innovation des nouveaux modèles de croissance : le cas de l’écologie industrielle et de l’économie de la fonctionnalité », Innovations, Vol 3, n°54, p. 65-95

 

-          Merlin-Brogniart C. (2007), « Compétitivité, innovation et services publics marchand », Innovations, n°25, p. 205-222

 

-          Nadel S. (2019), « Innovation environnementale et écoconception. Certitudes et controverses, Romain DEBREF (2018) », Innovations, vol. 58, n° 1, p. 279-280.

 

-          Olivier De Sardan J-P. (1995), « Une anthropologie de l’innovation est-elle possible ? », In Essaie en socio-anthropologie du changement social, Paris, Éditions Karthala, p. 77-96.

 

-          Pickstone J., ed. (1992), Medical Innovations in Historical Perspective, New York, St. Martin’s Press.

 

-          Pouch T. et Sobel R. (2008), « L'hétérodoxie, quelle hétérodoxie ? », L’homme et la société, vol 4 n° 170-171, p. 9-14

 

-          Sainsaulieu I. (2012), « La mobilisation collective à l'hôpital : contestataire ou consensuelle ?», Revue française de sociologie, 53-3, p. 461-492.

 

-          Sainsaulieu I., Saint-Martin A., dir. (2017), L’innovation en eaux troubles. Sciences, techniques, idéologies, Editions du croquant.

 

-          Schumpeter J. A. (1999), Théorie de l’évolution économique, Paris, Dalloz [1911], 1999.

 


REMERCIEMENTS à François LEMAIRE pour "La Terre retournée" in l'expérience bleue, 100 x 70 cm huile sur toile, 2020 FL.

François Lemaire artiste-peintre

www.francoislemaire.fr

LE MONDE D'APRES, C'EST MAINTENANT

 

Cet article d'Abdoulaye Moussa Diallo,  d'Ollibo Arnaud Gouekou et d'Ivan Sainsaulieu fait partie d'une série " le monde d'après, c'est maintenant " que le PRé a lancé, sous forme d’articles, analyses, idées, tribunes d’opinion, entretiens, voire de chroniques de post-confinement, mais aussi possiblement sous forme de textes littéraires, poétiques, de gestes artistiques, de vidéos smartphone, capsule vidéos PowerPoint…

 

Il est trop tôt pour faire le bilan de la crise du Covid 19, mais pas pour commencer à « tirer des leçons », à analyser les premiers effets de cette crise pandémique et à songer utilement à « l’après ». Le Covid-19 n’est évidemment en rien « salutaire », mais il nous permet cependant de mesurer nos fragilités et celle de nos sociétés dont le caractère non safe et non durable éclate au grand jour. C’est un chaos humain dont la réponse génère un désastre humain.

 

Il interroge notre rapport à la mort. Il nous amène à repenser le progrès, le monde, à nous repenser nous-mêmes et dans notre rapport aux autres. Il plaide pour une réhabilitation de l’État dans sa fonction de stratège, délaissée au fil du temps, pour sa restauration en tant que garant de la protection et de la prospérité pour tous, pour sa transmutation en un État à la fois social et écologique.

 

La question, aujourd’hui, pas demain, n’est pas d’attendre que ça passe, de revenir à « la normale », elle est ni plus ni moins de se ménager un monde où les humains puissent se retrouver, où leurs désirs et leurs besoins les plus basiques, la nourriture, un toit, aux plus sociaux, aux plus «humains», le besoin de reconnaissance et d’affiliation, leur désir de participer à la vie et aux décisions de la Cité, soient entendus.

 

Elle nous invite en ce XXI ième siècle à « faire commune ».

 

La question est de définir un espace où nous pourrions continuer de vivre, sans nous laisser accaparer par la peur, ni nous laisser distraire par la pensée magique ou les déconstructions hasardeuses, ni nous faire enfler par l’extension du domaine de la biopolitique, ni nous abandonner davantage à la tentation du repli tribal. Elle ne concerne pas que la stratégie de sortie progressive de l’actuelle crise sanitaire, elle commande de se préparer à la diversité des menaces : virales, dans toutes leurs formes, y compris cyber-attaques, etc. mais aussi d’anticiper le pire à venir pour amortir les conséquences des chaos dont nous savons la prévisibilité (crise climatique). La question convoque les enseignements de l’expérience vécue, mais aussi notre sens du défi et la puissance de l’imaginaire. Et notre ambition : s’agit-il de penser le « Jour d’après » ou le « monde d’après » ?

 

On ne va pas sortir de la crise. Autrement dit, il n’y a aura pas d’après. Mais un rappel permanent de nos vulnérabilités, de notre précarité, de la non-durabilité de nos sociétés, comme de la finitude du monde. On ne va passer d’un coup d’un monde écrasé par le désir d’accumulation à un mondé ré-enchanté qui ferait toute sa place à la confiance mutuelle, à l’émancipation et au sublime de la vie. Mais il n’est pas interdit d’y travailler. En faisant avec les paradoxes de la situation et en se défaisant de l’illusion de perspective.

"Il n'y a pas de lendemain qui chantent, il n'y a que des aujourd'hui qui bruissent" (Alain Damasio).

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FLEURS FANEES (COLLAPSE), par Franck Scurti

Série PRé Le monde d'après, c'est maintenant

Franck Scurti, Mai.2020 : Fleurs fanées (collapse)
Remerciements à Frank Scurti, l'ami Michel Rein & Galerie Michel Rein

Franck Scurti a commencé à exposer dans les années 90 avec notamment Plan B (Galeries Contemporaines du Centre Pompidou en 1993), dans les années 2000, il est remarqué avec Café Erika (ENSBA à Brest, 2001), puis Before and After (Palais de Tokyo à Paris, 2002), What is Public Sculpture? (Magasin, Centre national d’art contemporain, Grenoble (2007), Work of Chance (Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (2011), The Brown Concept & Nouvelles Lumières de nulle part (Mamco, Genève, 2014). Plus près de nous avec More is Less (Palais de Tokyo en 2019).

 

Son œuvre a été également exposée au CCCOD - Centre de création contemporaine Olivier Debré (Tours), Musée d’art Contemporain (Moscou), Centre Pompidou Malaga, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia (Madrid), CA2M - Centro de Arte Dos de Mayo (Madrid), SMAK - Stedelijk Museum voor Actuele Kunst (Gent), Power station of art (PSA) collection de la fondation Cartier (Shanghai), MAMCO - Musée d’Art Moderne et Contemporain (Genève), Queen Elizabeth Hall Riverside Terrace (Londres), Musée d’Art Contemporain de Strasbourg, Musée Picasso (Valauris), Magasin CNAC (Grenoble), Vitrines Hermes (Tokyo), Centre National de la Photographie (Paris), MAC/VAL (Vitry-sur-Seine), BPS22 (Charleroi), IAC - Institut d’Art Contemporain (Villeurbanne), Kunsthaus Baselland (Muttenz), Centre.

Sans compter de nombreuses expositions collectives. En 2020, on le retrouve à la Galerie d’Art contemporain Michel Rein, Paris, dont il est l’un des artistes fétiches.

 

Les chroniqueurs d’art caractérisent la démarche de Franck Scurti de conceptuelle. Ses œuvres font largement référence à notre quotidien, à l’espace urbain qui nous entoure et qu’il réinterprète. Elles nous sont souvent familières, même si elles appellent à un certain « décodage » des recompositions et des décalages proposées par l’artiste.

Franck Scurti utilise également l’actualité pour se livrer à une critique sociale, voire politique, comme par exemple avec l’installation Café Erika, du nom du pétrolier échoué sur les côtes bretonnes causant la catastrophe que l‘on sait.

 

Ou encore avec ces Fleurs fanées (collapse) (mai 2020).

 

Un catalogue monographique a été publié l’an dernier par Flammarion et le Centre national des arts plastiques (Nov. 2019).


Le monde d'après, c'est maintenant est une série du PRé composée de contributions sous forme d’articles, analyses, idées, tribunes, entretiens, chroniques de post-confinement, textes littéraires, poétiques, gestes artistiques...

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L'EUROPE D'APRES, par Christophe Rouillon, maire de Coulaines (72), président du groupe Socialistes et Démocrates du Comité européen des Régions


Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution de Christophe Rouillon


 

Le temps du confinement a été propice à la réflexion sur « le monde d’après » et a produit un foisonnement d’idées et de démarches qui sont autant de balises et de points de repère pour nos débats démocratiques des prochains mois et des prochaines années.

A ce stade cependant, l’impact de la crise sur la place des collectivités territoriales dans l’intégration européenne n’a été encore que faiblement discuté et éclairé.

 

 

Et pourtant, il y a bien besoin après la catastrophe de refonder la politique à échelle humaine avec une pleine reconnaissance du rôle joué par les collectivités territoriales dans les circuits courts des chaînes de solidarité qui se sont créées pendant la crise du corona virus.

 

« L’après-crise » d’une intégration européenne plus territorialisée doit être pensé à la fois sur une échelle-temps et une échelle-espace.

L’échelle-temps, c’est s’interroger sur le moment du passage au monde d’après.

Il n’y aura probablement pas de basculement dans le monde d’après autour d’un nouveau moment de rupture. Il s’agira plutôt d’un processus lent sachant que ce processus ne peut être un retour à la normalité selon la norme du « temps d’avant ».

En même temps, les collectivités territoriales sont au niveau européen confrontées à des échéances très précises. Ces échéances sont celles de la nécessité d’avoir très rapidement accès dans les mois qui viennent à un programme européen de relance et ensuite d’obtenir d’ici l’automne une garantie pour le cadre budgétaire pluriannuel du budget de l’Union Européenne (UE), condition sine qua non pour adopter des stratégies de développement d’ici 2027.

Ces stratégies de développement ne fourniront pas seulement le cadre pour l’utilisation des fonds structurels de la politique de cohésion, mais devront être en synergie avec d’autres démarches de planification stratégique à commencer par la mise en œuvre territoriale à l’horizon 2030 des Objectifs de Développement Durable arrêtés à un niveau mondial (1).

 

En ce qui concerne l’échelle-espace, la crise du corona virus se distingue de celle de la crise financière de 2008 en cela qu’elle est considérée comme « symétrique » pour dire qu’en 2020 l’ensemble des États-membres ont été affectés (et ils l’ont été sans que se pose la question de manquements passés). Cette symétrie n’est cependant qu’apparente car elle est pensée en termes nationaux. La symétrie nationale ne peut cacher les énormes disparités régionales de l’impact de la crise tant dans la comparaison entre régions des différents États-membres qu’au sein même d’un même État.

 

Cet impact régional très différencié est bientôt fonction de l’exposition économique des régions à la rupture de chaînes de production transnationales intégrées, par exemple dans le secteur automobile, à la dépendance excessive à tel ou tel secteur économique mis à l’arrêt par la crise comme par exemple le tourisme, mais aussi bien entendu à l’impact augmenté de la crise sur des régions dotées d’infrastructures déjà fragiles avant la crise.

 

Une première tentative de cartographie de l’impact territorial de la crise produite par le think tank de prospective géographique « Spatial Foresight » illustre à quel point l’impact territorialisé ne tient pas compte des frontières nationales (réf.: “Understanding the Territorially Diverse Implications of Covid-19 Policy Responses”, Spatial Foresight, May 2020, https://www.spatialforesight.eu/files/spatial_theme/spatial/publications/Brief_2020-13_200513.pdf).

 

Sachant que la seule certitude pour la « deuxième vague » de la pandémie est qu’elle sera économique et sociale, les deux premières revendications européennes des collectivités territoriales pour le « monde d’après » sont la demande de la mise en place dans les meilleurs délais d’un fonds de redressement de l’UE ainsi que celle d’un renforcement des moyens des fonds structurels de la politique de cohésion et d’une gestion plus décentralisée de ces fonds.

 

A court terme, selon la position exprimée par le Comité Européen des Régions (2) le 8 mai dernier ,le fonds de redressement de l’UE, reposant sur une mutualisation européenne des dettes « corona », serait doté d’au moins 500 milliards d’euros en argent frais et destiné à des subventions. Des montants plus importants sont souvent cités, mais il s’agit souvent de la résultante de l’effet de levier espéré par des montages autour d’instruments financiers.

Le fonds de redressement tel que le souhaite le Comité Européen des Régions devrait pour sa part permettre de lancer des investissements dans les infrastructures locales et régionales durables, surtout dans le domaine de l’efficacité énergétique (notamment dans les hôpitaux, les écoles, les infrastructures sportives et d’autres bâtiments publics), des installations de gestion des déchets, des transports à faibles émissions et de la numérisation.

 

Le renforcement des moyens destinés à la cohésion économique sociale et territoriale de l’UE doit pour sa part aller de pair avec une augmentation significative de son budget, qui aujourd’hui représente une peau de chagrin oscillant autour d’1% du Revenu National Brut cumulé des États-membres de l’UE. Il faudra mettre devant leurs contradictions ceux qui d’une part prônent l’austérité pour le budget européen et souvent aussi des compétences limitées pour l’UE et dans le même souffle, l’accusent d’avoir failli dans la réponse apportée à la crise alors qu’elle ne disposait ni des moyens ni des compétences pour faire plus, mieux, plus rapidement.

 

Une augmentation du budget de l’UE devrait passer par la création de véritables ressources propres pour briser le carcan de la dépendance de ce budget aux contributions versées par les États-membres sur base d’une clé de répartition reposant sur les Revenus Nationaux Bruts respectifs. Ces ressources propres seraient à puiser par exemple dans une taxation européenne autonome des émissions de carbone ou des profits des GAFA.

Oui, le principe de solidarité européenne doit aussi s’exprimer par l’impôt européen !

 

La crise du corona virus est aussi l’occasion de profondément réformer la gouvernance économique et monétaire de l’UE. Ainsi, le Comité Européen des Régions soutient l’activation de la clause dérogatoire générale prévue dans le Pacte de stabilité et de croissance et demande que celle-ci reste en vigueur tant que la réforme du pacte initiée par la Commission en février 2020 en vue d’appuyer les politiques contracycliques n’aura pas été menée à son terme. Le Comité Européen des Régions  préconise fermement dans le même temps que, dans un pacte de stabilité et de croissance révisé, le cofinancement national ou régional des fonds structurels et d’investissement européens soit soustrait de la comptabilité du dit pacte, de manière à éviter de restreindre les investissements destinés à la reprise et à la mise en œuvre des objectifs de l’UE pour une transition juste.

 

Au-delà des questions budgétaires, le « monde européen idéal d’après » des collectivités territoriales devra être construit sur des avancées, sur le principe même de la notion de solidarité européenne. En fait, celle-ci n’est nullement facultative, mais bien une obligation prévue dans le Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (art 122).

 

Mais cette obligation ne peut devenir réalité que sur la base d'un protocole de mise en œuvre qui inclurait des normes applicables à la coopération européenne en cas de situations de crise similaires. Les collectivités territoriales devraient avoir toute leur place dans un tel protocole car ce sont bien des initiatives portées par des collectivités territoriales comme l'accueil de patients covid-19 du Grand Est et de Lombardie par des hôpitaux de six länders allemands qui ont apporté la preuve que le réflexe de solidarité européenne est souvent plus fermement enraciné dans les territoires qu'au niveau des gouvernements.

 

Le protocole de mise en œuvre de la clause de solidarité irait de pair avec un rééquilibrage des compétences en matière de santé entre les niveaux européen et national de façon à permettre une coordination régionale et transfrontalière plus efficace des services de santé. Cela passe aussi d’ailleurs par la nécessité pour les États membres de se mettre d’accord sur un protocole statistique commun afin d’assurer la comparabilité des données relatives à l’incidence de la crise de la covid -19 et des futures pandémies. Ce protocole, à développer sous l’autorité conjointe du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies et d’Eurostat, pourrait s’appuyer sur les données fournies au niveau régional (NUTS 2) pour faciliter une réponse politique intégrant l’utilisation des fonds structurels et d’investissement européens.

 

Le Pacte vert pour l’Europe, le Green Deal européen porté par Frans Timmermans, le vice-président de la Commission Européenne, était déjà sur les rails avant la crise. Une stratégie de relance européenne post-covid 19 ne peut que s’inscrire dans la continuité de ses objectifs car ne pas saisir le momentum de la crise pour une réorientation de notre modèle de développement signifierait des coûts pour la santé, pour l’environnement et la société autrement plus exorbitants à moyen terme que l’option de différer le Green Deal. D’ailleurs, une étude de Harvard entre l’exposition prolongée aux particules fines et le taux de mortalité du coronavirus. Le Pacte vert pour l’Europe sera le cadre qui permettra de penser l’avenir de la ville et de canaliser les soutiens financiers européens. Cet avenir devra consister à éviter le retour en force de la voiture individuelle et du chacun pour soi au détriment des services publics. Cet avenir, ce sera l’augmentation de la place accordée aux vélos et aux moyens de transports doux non polluants comme Milan, Paris ou Bruxelles et de nombreuses villes sociales-démocrates l’ont mis en œuvre dans leur catalogue de réponses urbaines immédiates à la crise.

 

En écho au mot d’ordre #StayatHome, le Green Deal européen sera aussi le cadre pour permettre une nouvelle ambition européenne en matière de politique de logement.

Cette ambition devra aller au-delà de la seule rénovation énergétique du logement existant en proposant notamment des mesures concrètes pour le droit de l’accès au logement, la régulation des loyers et de l’impact spatial des plateformes.

 

Les services publics sont le dénominateur commun des ambitions en matière de santé, de transports ou de logement et seront incontournables dans la réinvention des biens communs dans le « monde d’après ». L’avènement de l’Europe des services publics qui donnerait corps à l’article 14 du Traité de Lisbonne est-il imminent? Comme développé par Stéphane Rodrigues (3) (https://blogdroiteuropeen.com/2020/05/09/les-chantiers-de-leurope-post-covid19-par-stephane-rodrigues/), il serait en effet temps que le législateur européen établisse « des conditions et principes communs de certains services publics présentant un intérêt économique général incontestable ».

 

Et puis, il y a le chantier de l’avenir de l’Europe. La Conférence sur l’Avenir de l’Europe aurait dû être portée sur ses fonts baptismaux le 8 mai dernier. Le corona virus en a décidé autrement. Il n’en reste pas moins que la crise a aussi suscité de nouveaux besoins démocratiques au niveau européen pour le monde d’après.

Nous devons discuter des moyens de renforcer la prise de décision démocratique au-delà des frontières nationales et dans l'urgence.

Nous devons débattre de la manière de donner aux citoyens la possibilité de participer à la prise de décisions au niveau de l’UE et de la manière de les informer des décisions prises.

 

Cela signifie que nous devons également discuter de questions institutionnelles, qui soudainement ne semblent plus être une question de détail.

Nous devons repenser et approfondir des volets importants des traités de l'UE.

Nous devons enfin penser à l’articulation entre les différents niveaux de gouvernement au sein de l’UE. En effet, toute renationalisation de l’action européenne est aussi une forme de recentralisation et prive les autorités régionales et locales des leviers d’influence et des garanties d’implication dont elles disposent, comme par exemple à travers le principe de partenariat qui prévaut dans la gestion des fonds de cohésion territoriale.

 

C’est pourquoi, il faut dans le cadre d’une révision des traités de l’UE mettre un verrou à toute tentative de recentralisation de compétences. Le rôle des collectivités territoriales dans l’intégration européenne doit être renforcé, notamment en conférant au Comité Européen des Régions les prérogatives d’une institution européenne décisionnelle dans les procédures législatives ayant trait à la politique régionale, aux politiques de solidarité, aux services publics, à la santé et au Pacte vert pour l’Europe / Green Deal.

 

Ne nous trompons pas de perspective.

Se replier sur notre pré carré national est une impasse car le monde de demain dépendra beaucoup de la façon de renforcer l’Union européenne. Face à une mondialisation débridée et un ultralibéralisme qui se cache derrière le masque de la numérisation, renforçons l’intervention de la puissance publique pour défendre notre souveraineté européenne et nationale.

Restons internationalistes. Soyons audacieux, ouverts et ambitieux ! Mobilisons les forces citoyennes et les 100 000 collectivités locales de notre continent. Avançons ensemble vers une Europe forte, solidaire, démocratique, respectueuse des libertés et protectrice de la biodiversité et du climat.

 

Christophe Rouillon, attaché d’administration de l’Etat au ministère de l’économie et des finances, est maire de Coulaines, conseiller départemental de la Sarthe, vice-pt de l’Association des Maires de France (AMF) chargé de l'Europe, membre du Comité des régions et des villes de l’Union Européenne. Il est aussi Pt de l'Union des élus socialistes d'Europe (PES local) et Pt du groupe “Socialistes et Démocrates” du Comité européen des Régions.

Dernières publications : « La sociale-démocratie à l’heure du cyberespace » (The Progressive Post « Data vs démocratie », mai 2019) ; « L’Europe vraiment ! » (éd. Transmettre, avril 2019).

 

(1)  (1) Objectifs de Développement Durable (ODD): Les objectifs de développement durable sont un appel à l’action de tous les pays afin de promouvoir la prospérité tout en protégeant la planète. Le 25 septembre 2015, en marge de l’assemblée générale des Nations unies, 193 dirigeants de la planète se sont engagés à atteindre 17 objectifs mondiaux pour réaliser 3 accomplissements au cours des 15 prochaines années (2015-2030) : mettre fin à l’extrême pauvreté, lutter contre les inégalités et l’injustice, affronter le problème du changement climatique. Ils reconnaissent que mettre fin à la pauvreté doit aller de pair avec des stratégies qui développent la croissance économique et répondent à une série de besoins sociaux, notamment l’éducation, la santé, la protection sociale et les possibilités d’emploi, tout en luttant contre le changement climatique et la protection de l’environnement.

 

(2)   (2)  Le Comité européen des régions (CdR) est un organe consultatif de l’UE composé de représentants élus au niveau local et régional provenant des 27 États membres. Il permet à ces représentants de donner leur avis sur la législation européenne qui concerne directement les régions et les villes.

 

(3)   (3)  Stéphane Rodrigues est maître de conférences (HDR) à l’Université Paris 1 – Membre de l’Institut de recherche en droit international et européen de la Sorbonne (IREDIES).


LE MONDE D'APRES, C'EST MAINTENANT

 

Cette tribune de Christophe Rouillon fait partie d'une série " le monde d'après, c'est maintenant ", que le PRé a lancé, sous forme d’articles, analyses, idées, tribunes d’opinion, entretiens, voire de chroniques de post-confinement, mais aussi possiblement sous forme de textes littéraires, poétiques, de gestes artistiques, de vidéos smartphone, capsule vidéos PowerPoint…

 

Il est trop tôt pour faire le bilan de la crise du Covid 19, mais pas pour commencer à « tirer des leçons », à analyser les premiers effets de cette crise pandémique et à songer utilement à « l’après ». Le Covid-19 n’est évidemment en rien « salutaire », mais il nous permet cependant de mesurer nos fragilités et celle de nos sociétés dont le caractère non safe et non durable éclate au grand jour. C’est un chaos humain dont la réponse génère un désastre humain.

 

Il interroge notre rapport à la mort. Il nous amène à repenser le progrès, le monde, à nous repenser nous-mêmes et dans notre rapport aux autres. Il plaide pour une réhabilitation de l’État dans sa fonction de stratège, délaissée au fil du temps, pour sa restauration en tant que garant de la protection et de la prospérité pour tous, pour sa transmutation en un État à la fois social et écologique.

 

La question, aujourd’hui, pas demain, n’est pas d’attendre que ça passe, de revenir à « la normale », elle est ni plus ni moins de se ménager un monde où les humains puissent se retrouver, où leurs désirs et leurs besoins les plus basiques, la nourriture, un toit, aux plus sociaux, aux plus «humains», le besoin de reconnaissance et d’affiliation, leur désir de participer à la vie et aux décisions de la Cité, soient entendus.

 

Elle nous invite en ce XXI ième siècle à « faire commune ».

 

La question est de définir un espace où nous pourrions continuer de vivre, sans nous laisser accaparer par la peur, ni nous laisser distraire par la pensée magique ou les déconstructions hasardeuses, ni nous faire enfler par l’extension du domaine de la biopolitique, ni nous abandonner davantage à la tentation du repli tribal. Elle ne concerne pas que la stratégie de sortie progressive de l’actuelle crise sanitaire, elle commande de se préparer à la diversité des menaces : virales, dans toutes leurs formes, y compris cyber-attaques, etc. mais aussi d’anticiper le pire à venir pour amortir les conséquences des chaos dont nous savons la prévisibilité (crise climatique). La question convoque les enseignements de l’expérience vécue, mais aussi notre sens du défi et la puissance de l’imaginaire. Et notre ambition : s’agit-il de penser le « Jour d’après » ou le « monde d’après » ?

 

On ne va pas sortir de la crise. Autrement dit, il n’y a aura pas d’après. Mais un rappel permanent de nos vulnérabilités, de notre précarité, de la non-durabilité de nos sociétés, comme de la finitude du monde. On ne va passer d’un coup d’un monde écrasé par le désir d’accumulation à un mondé ré-enchanté qui ferait toute sa place à la confiance mutuelle, à l’émancipation et au sublime de la vie. Mais il n’est pas interdit d’y travailler. En faisant avec les paradoxes de la situation et en se défaisant de l’illusion de perspective.

"Il n'y a pas de lendemain qui chantent, il n'y a que des aujourd'hui qui bruissent" (Alain Damasio).

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UN NOUVEL ORDRE : LA VILLE OU LA CAMPAGNE ? Par Alain Sarfati / Architecte Urbaniste


Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution d'Alain Sarfati, achitecte-urbaniste


 

« Le télétravail se développe à toute vitesse, il permettra plus tard à un nombre croissant de gens de vivre et de travailler à la campagne, les mégapoles pourront se désengorger. » Coline Serreau

 

Le confinement a conduit naturellement à un questionnement sur la ruée vers la campagne et les îles. Le bagne était synonyme de confinement, ce sont les bannis qui étaient envoyés le plus loin possible, à la limite, hors de la ville, à Belle île, sur l’île de Ré. Curieux retournement de l’histoire, à l’époque des grandes épidémies, les lépreux étaient exclus de la ville comme les pestiférés.

Aujourd’hui, l’exode en dit long sur la perception de la ville et des services de santé pour nos contemporains. La ville ne jouerait plus son rôle protecteur, on s’en doutait, mais de là à croire que la dispersion dans les campagnes sera le nouvel ordre social, un nouvel art de vivre en société, il y a un pas que je ne franchirai pas.

 

La différence entre l’avant et l’après confinement serait basée sur une illusion : les relations dématérialisées telles Skype, WatsApp, le télétravail feraient la ville tandis que la concentration et la socialisation n’auraient plus de raison d’être. Pour vivre heureux, vivons cachés à la campagne, loin de tout centre de contamination. Gardons les enfants à la maison, accouchons à la maison et évitons tous loisirs en commun, théâtre ou cinéma.

Une belle vie en perspective ? Je ne le pense pas. La ville a une dimension sociale, économique, culturelle, humaine. Support du lien social, la ville concourt à la production du bien commun, au plaisir d’échanger, elle est à l’origine de toutes les formes d’urbanité.

Oublier tout cela renforcerait le malheur du monde. La continuité, la contiguïté des bâtiments, voire une certaine densité sont indispensables à l’être humain.

 

La quête d’une ville idéale 

 

Une tribune parue au Moniteur sous le titre  «La ville dense est au cœur de la crise sanitaire» me fait réagir car elle attise une peur et peut être une haine de la ville. La ville dense est l’essence de la ville. En favorisant la socialisation, la ville demeure le creuset de notre démocratie, elle est le lieu de l’innovation, de la culture, de l’éducation, des soins. Si les nouveaux outils réveillent le rêve d’un temps perdu celui du nomadisme, nous sommes face à une illusion car plus les communications se dématérialisent, plus le besoin de contacts se fait sentir. Dans cette perspective, le patrimoine joue avec l’architecture un rôle primordial (il n’y a qu’à voir l’affluence de population en ville, lors des journées du patrimoine). L’espace n’est jamais le même quel que soit le lieu, pas plus que les services ne sont uniformément répartis sur le territoire. Se précipiter vers les campagnes est un vieux réflexe. C’est oublier que la ville est là pour défendre les biens et les personnes, qu’elle est le lieu de la sécurité. Jadis, les paysans venaient en ville pour se protéger, aujourd’hui c’est pour se faire soigner.

 

La ville moderne voit son centre se dilater, changer de nature, la circulation automobile se réduire et  la qualité de l’air s’améliorer.

 

Difficile alors de croire que le prix des logements va baisser du fait d’une nouvelle attraction pour la campagne, la demande va demeurer en ville. La ville est un bien précieux.

 

Si l’épidémie du Covid 19 se déplace d’est en ouest, on ne peut oublier l’exode qui a poussé des milliers de parisiens sur les routes, durant la deuxième guerre mondiale. Ils pensaient être en sécurité à la campagne mais ils n’ont pu que rebrousser chemin.

C’est un étonnant paradoxe de savoir  qu’aujourd’hui vingt pour cent des parisiens ont préféré vivre le confinement à la campagne sans avoir la moindre idée de la durée de celui-ci ou de la capacité des équipements sanitaires qu’ils vont y trouver.

 

A l’évidence, il y aura un avant et un après virus, mais ce ne sera pas la mort de la ville dense et des grandes agglomérations. La confusion s’installe Lorsque l’on parle de la ville et du besoin de nature, la seule alternative serait la campagne. Comment imaginer qu’après l’épidémie, les urbains vont se ruer vers un nouveau mode de vie rural, campagnard ? Ils ne supportent pas le chant du coq et ils seront immédiatement dans l’expression du manque : des services, des hôpitaux, des écoles, des commerces. Cette revendication, antérieure à l’épidémie, attend déjà sa réponse.

 

Alors, quel rééquilibrage ?

 

Le franchissement des fortifs avec l’arrivée du chemin de fer et le développement de l’automobile a donné le sentiment d’un retour possible à la campagne : avoir à la fois la ville et la nature, ce n’était qu’une illusion. Très vite chaotique la banlieue, la périphérie sans limite est devenue l’objet de toutes les contradictions, c’était sans compter avec l’actuel éclatement des services, la pollution et le réchauffement climatique. En devenant illisible, même avec un GPS, cette urbanisation désordonnée est devenue insécurisante, ce qui est un comble quand on se souvient du rôle premier de la ville : assurer la sécurité des biens et des personnes.

 

Cet entredeux oblige à revoir notre copie et à reconsidérer le rapport entre le niveau de services et l’occupation du sol. Le choix n’est pas entre le centre-ville d’une grande agglomération et la campagne mais entre la grande ville, dans laquelle on peut se perdre et se repérer, et la ville moyenne à l’échelle humaine dans laquelle on se sent reconnu. Pour qu’il y ait une alternative possible, il faut mettre en valeur l’extraordinaire chance que la France a avec ses villes moyennes. La grande leçon de la pandémie sera la valorisation de ces mille villes petites et moyennes. Il ne suffit pas de les fleurir.

 

Pour le moment, elles ont pris le chemin de la muséification alors que l’urgence est de susciter la renaissance de l’activité, la réimplantation des ateliers, des usines, la ré-industrialisation. Il faut faire revenir les services, se donner les moyens d’accueillir le commerce de proximité et le commerce traditionnel, assurer les moyens de communication, rendre la 5G accessible à tous. La mixité et la diversité vont rééquilibrer la stratégie de l’offre.

 

Chaque ville peut réinventer son futur d’une manière ou d’une autre en faisant revivre ce qui est aujourd’hui « un cluster ». Pendant deux siècles, les parapluies ont été fabriqués à Aurillac,  aujourd’hui ils se conçoivent aussi à Cherbourg ! Le cadre est là, le patrimoine, il n’existera que valorisé par l’activité. La crise sanitaire que nous vivons va nous mettre en face de nos responsabilités. Sans une économie de production, c’est notre patrimoine qui fera de belles ruines, des services, mais pas seulement. La route de la soie devra nous permettre de renvoyer des conteneurs pleins.

 

Alain Sarfati est architecte-urbaniste. Enseignant, conférencier.

Membre de l’Académie d’Architecture.

Fondateur de la revue d'architecture AMC ; Cofondateur de l'École d'architecture de Nancy.

Fondateur de l'AREA (Atelier de recherches et d'études d'aménagement)

Il a été vice-président du Plan Construction, de 1988 à 1992, et vice-président du Conseil national de l’ordre des architectes, de 1992 à 1996. Il dirige aujourd'hui l’agence d’architecture SAREA.


LE MONDE D'APRES, C'EST MAINTENANT

 

Cette contribution d'Alain Sarfati fait partie d'une série sur " le monde d'après, c'est maintenant ", que le PRé a lancé, sous forme d’articles, analyses, idées, tribunes d’opinion, entretiens, voire de chroniques de post-confinement, mais aussi possiblement sous forme de textes littéraires, poétiques, de gestes artistiques, de vidéos smartphone, capsule vidéos PowerPoint…

 

Il est trop tôt pour faire le bilan de la crise du Covid 19, mais pas pour commencer à « tirer des leçons », à analyser les premiers effets de cette crise pandémique et à songer utilement à « l’après ». Le Covid-19 n’est évidemment en rien « salutaire », mais il nous permet cependant de mesurer nos fragilités et celle de nos sociétés dont le caractère non safe et non durable éclate au grand jour. C’est un chaos humain dont la réponse génère un désastre humain.

 

Il interroge notre rapport à la mort. Il nous amène à repenser le progrès, le monde, à nous repenser nous-mêmes et dans notre rapport aux autres. Il plaide pour une réhabilitation de l’État dans sa fonction de stratège, délaissée au fil du temps, pour sa restauration en tant que garant de la protection et de la prospérité pour tous, pour sa transmutation en un État à la fois social et écologique.

 

La question, aujourd’hui, pas demain, n’est pas d’attendre que ça passe, de revenir à « la normale », elle est ni plus ni moins de se ménager un monde où les humains puissent se retrouver, où leurs désirs et leurs besoins les plus basiques, la nourriture, un toit, aux plus sociaux, aux plus «humains», le besoin de reconnaissance et d’affiliation, leur désir de participer à la vie et aux décisions de la Cité, soient entendus.

 

Elle nous invite en ce XXI ième siècle à « faire commune ».

 

La question est de définir un espace où nous pourrions continuer de vivre, sans nous laisser accaparer par la peur, ni nous laisser distraire par la pensée magique ou les déconstructions hasardeuses, ni nous faire enfler par l’extension du domaine de la biopolitique, ni nous abandonner davantage à la tentation du repli tribal. Elle ne concerne pas que la stratégie de sortie progressive de l’actuelle crise sanitaire, elle commande de se préparer à la diversité des menaces : virales, dans toutes leurs formes, y compris cyber-attaques, etc. mais aussi d’anticiper le pire à venir pour amortir les conséquences des chaos dont nous savons la prévisibilité (crise climatique). La question convoque les enseignements de l’expérience vécue, mais aussi notre sens du défi et la puissance de l’imaginaire. Et notre ambition : s’agit-il de penser le « Jour d’après » ou le « monde d’après » ?

 

On ne va pas sortir de la crise. Autrement dit, il n’y a aura pas d’après. Mais un rappel permanent de nos vulnérabilités, de notre précarité, de la non-durabilité de nos sociétés, comme de la finitude du monde. On ne va passer d’un coup d’un monde écrasé par le désir d’accumulation à un mondé ré-enchanté qui ferait toute sa place à la confiance mutuelle, à l’émancipation et au sublime de la vie. Mais il n’est pas interdit d’y travailler. En faisant avec les paradoxes de la situation et en se défaisant de l’illusion de perspective.

"Il n'y a pas de lendemain qui chantent, il n'y a que des aujourd'hui qui bruissent" (Alain Damasio).

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DE LA CRISE SANITAIRE A L'ALTERNATIVE POLITIQUE ? par Jacques Archimbaud

 

Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution de Jacques Archimbaud, ancien vice-président de la Commission nationale du débat public (CNDP)

 

Il est trop tôt pour faire le bilan de la crise du Covid 19, mais pas pour commencer à « tirer des leçons », à analyser les premiers effets de cette crise pandémique et à songer utilement à « l’après ». Le Covid-19 n’est évidemment en rien « salutaire », mais il nous permet cependant de mesurer nos fragilités et celle de nos sociétés dont le caractère non safe et non durable éclate au grand jour. C’est un chaos humain dont la réponse génère un désastre humain.

Il interroge notre rapport à la mort. Il nous amène à repenser le progrès, le monde, à nous repenser nous-mêmes et dans notre rapport aux autres. Il plaide pour une réhabilitation de l’État dans sa fonction de stratège, délaissée au fil du temps, pour sa restauration en tant que garant de la protection et de la prospérité pour tous, pour sa transmutation en un État à la fois social et écologique.

La question, aujourd’hui, pas demain, n’est pas d’attendre que ça passe, de revenir à "la normale", elle est ni plus ni moins de se ménager un monde où les humains puissent se retrouver, où leurs désirs et leurs besoins les plus basiques, la nourriture, un toit, aux plus sociaux, aux plus «humains», le besoin de reconnaissance et d’affiliation, leur désir de participer à la vie et aux décisions de la Cité, soient entendus.

Elle nous invite en ce XXI ième siècle à « faire commune ».

La question est de définir un espace où nous pourrions continuer de vivre, sans nous laisser accaparer par la peur, ni nous laisser distraire par la pensée magique ou les déconstructions hasardeuses, ni nous faire enfler par l’extension du domaine de la biopolitique, ni nous abandonner davantage à la tentation du repli tribal. Elle ne concerne pas que la stratégie de sortie progressive de l’actuelle crise sanitaire, elle commande de se préparer à la diversité des menaces : virales, dans toutes leurs formes, y compris cyber-attaques, etc. mais aussi d’anticiper le pire à venir pour amortir les conséquences des chaos dont nous savons la prévisibilité (crise climatique). La question convoque les enseignements de l’expérience vécue, mais aussi notre sens du défi et la puissance de l’imaginaire. Et notre ambition : s’agit-il de penser le « Jour d’après » ou le « monde d’après » ?

On ne va pas sortir de la crise. Autrement dit, il n’y a aura pas d’après. Mais un rappel permanent de nos vulnérabilités, de notre précarité, de la non-durabilité de nos sociétés, comme de la finitude du monde. On ne va passer d’un coup d’un monde écrasé par le désir d’accumulation à un mondé ré-enchanté qui ferait toute sa place à la confiance mutuelle, à l’émancipation et au sublime de la vie.

Mais il n’est pas interdit d’y travailler. En faisant avec les paradoxes de la situation et en se défaisant de l’illusion de perspective.

"Il n'y a pas de lendemain qui chantent, il n'y a que des aujourd'hui qui bruissent" (Alain Damasio).


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DE LA CRISE SANITAIRE A L'ALTERNATIVE POLITIQUE ?
Par Jacques Archimbaud, ancien vice-pt de la CNDP et pt de la commission particulière du débat public (CPDP). Membre du conseil scientifique du PRé
18-05-2020

Notre pays s’installe comme beaucoup dans une séquence sanitaire de « stop and go » assez longue, inédite, dramatique et destructrice. Au-delà de tous ses autres effets, la situation ici peut ouvrir plus rapidement que prévu une autre alternative que l'affrontement entre le « macronisme » et l'extrême droite.
De la crise sanitaire à l'alternative po
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Jacques Archimbaud, militant de l’économie solidaire et de la décentralisation, spécialiste des questions de démocratie participative fut vice-président de la Commission nationale du débat public (CNDP) et président de la commission particulière du débat public (CPDP) sur la révision de la PPE (Programmation Pluriannuelle de l'énergie) de mars 2013 à juin 2018. Responsable de l'organisation du débat public, il est également à l'initiative de la création du G 400, un panel de 400 citoyens tirés au sort et chargés de suivre le débat.

Fondateur et dirigeant de différents réseaux de l’économie alternative et solidaire, participant des premières initiatives de développement local, il devient le collaborateur des anciens ministres de l’écologie, Dominique Voynet et Yves Cochet, dans le gouvernement de la "gauche plurielle" de Lionel Jospin. Juste avant, à partir de novembre 2006, il participe aux groupes de travail et aux négociations sur le programme puis sur les candidatures aux élections législatives mis en place par le PS et les Verts. Ce n’était du reste pas la première fois que les tenants de l’écologie politique discutaient avec le PS puisque les élections législatives de 1997, à la suite de la dissolution de l'Assemblée Nationale par Jacques Chirac le 21 avril, devaient marquer le premier accord législatif entre les deux partis.

Sans compter le travail de préparation en amont mené par Jean-Christophe Cambadélis, pour le compte de Lionel Jospin, qui organisa les « Assises de la transformation sociale » avec plusieurs partis de gauche qui inspirèrent la gauche. Il fut aussi le proche collaborateur de Cécile Duflot au ministère de l’Égalité des territoires et du Logement (comme directeur de cabinet adjt), après avoir entre-temps été directeur de l’Observatoire Régional des Déchets d’Île-de-France (ORDIF), puis directeur de cabinet de Dominique Voynet à la mairie de Montreuil, après plus de 22 ans d’une carrière d’enseignant en Lettres puis en Histoire dans différents lycées en Seine Saint Denis.

Parallèlement à son engagement en faveur de l’économie sociale et solidaire, Jacques Archimbaud est aussi un militant engagé politiquement puisque il fut secrétaire national adjoint d'Europe Ecologie-Les Verts (EE-LV) et qu’il assura le pilotage de la rédaction de deux programmes des Verts (2002 et 2012).

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"AMABAM AMARE", par Jean Naem

 

Série Le Monde d'après, c'est maintenant

CRISE DU CORONA, LA DER DES DER…

 

C’est une confession presque augustinienne à laquelle se livre ici Jean Naem.

Il nous fait partager sa vision du Covid-19, qui nous dit la fragilité de la vie et de notre société, son tragique mais aussi ses opportunités, en nous emmenant au passage sur sa Via Francigena intime, nous confiant comment pour lui le temps a passé et passe, les plaisirs et les tourments éprouvés, également comment il ne veut pas se contenter d’avoir aimé, osant le pessimisme positif.

Malgré tout.

 

 

Aujourd’hui, je vis avec une forme de certitude, qu’à 55 ans passés, cette crise prend des couleurs crépusculaires.

En termes moins romanesques, je la vis un peu comme la der des ders.

Adolescent, fils d’un agent d’assurance dont le portefeuille d’affaires était très dépendant de l’activité industrielle d’une petite ville de la vallée de Seine, j’ai vécu la catastrophe des premiers chocs pétroliers.

Une petite vingtaine d’années de tranquillité ont cheminé jusqu’aux deux guerres du Golfe. Je me souviens que, pour la première, bien confortablement attablés au soleil de la ville de Pau, pour le déjeuner d’honneur des jeunes rocardiens, nous avions entendu Jean-Paul Huchon alors directeur de cabinet de Rocard premier ministre, nous expliquer quelques jours après l’arrivée des troupes irakiennes à Koweït City, que nous avions définitivement mangé notre pain blanc !

Effectivement, j’ai vécu à Paris dans ma banque de crédit immobilier l’effondrement intégral de l’activité de promotion, de marchand de biens et vu les restaurants vides, le personnel de cuisine fumant sur le trottoir en attente d’un hypothétique chaland.

 

Comme un grand malade bourré de séquelles, renvoyé à son domicile et au boulot, mon pays, ma nation, comme en 1973, est repartie sur les mêmes bases : Bérégovoy et la politique budgétaire, le choc fiscal, et la redistribution en saupoudrage aveugle sur « nos pauvres ». Suivra, le désastre électoral de 1993, les terribles années Balladur, puis le début de l’effroyable septennat de Chirac, avec la congélation de notre activité par le super techno Juppé.

Les cinq ans d’éclaircie du mandat de Jospin, (mais nous avions un pistolet sur la tempe avec zéro création d’emplois nets) nous donneront grâce à une habile politique de relance bâtie sur l’équilibre habile Aubry/Strauss-Kahn, quelques molécules d’oxygène. Encore une fois, le Père-Lachaise était tout proche.

 

À la fin des années 90, entrepreneur en pleine ascension, je vais avoir le bonheur d’encaisser directement la crise des subprimes qui détruira les deux tiers de l’activité immobilière en France, et le choc sanitaire du virus H1N1.

 

Depuis 45 ans donc, je survis à slalomer d’une crise à l’autre, dans un grand pays qui en échange d’une sécurisation réelle de mon existence sociale économique et familiale, aura cramé des kilotonnes d’énergie vitale et d’envie d’avenir. Car c’est comme cela, que la France vit depuis des siècles. Un Etat, à l’exception de quelques rares monarques, de Napoléon et De Gaulle, particulièrement peu performant vit en cigale sur 30 millions de fourmis.

 

Un royaume qui vide ses caisses dans de vaines batailles, la distribution de prébendes à ses clientèles sociales du moment, des projets pharaoniques et des aventures exotiques. Versailles, les colonies, les guerres européennes, les Ateliers nationaux, l’invention d’une nouvelle administration chaque année depuis François Ier, nos gouvernants collectent et dépensent, comme diraient nos amis allemands « sans compter ».

Le paradoxe français est que grâce à cette administration, ce clientélisme social que l’on nomme assez souvent parachute social, nos gouvernants amortissent les effets des crises mondiales, effets largement amplifiés chez nous par notre absence totale de culture économique.

C’est la course à l’échalote, je plante des politiques industrielles, je distribue pour soigner la casse sociale, je collecte pour boucher les trous. On comprend dès lors, très bien pourquoi nous sommes dans les mains des comptables de Bercy, et des syndicalistes et tribuns plébéiens de tous poils. C’est la balance politique du distributif et du confiscatoire.

 

Au parti socialiste, cela s’est traduit par le partage de la gouvernance entre énarques et apparatchiks issus de l’extrême-gauche et reconvertis « à la culture de gouvernement, sic ».

Il est tout à fait symptomatique, que tout concorde pour prédire un arrêt, un blocage annoncé de l’activité dans notre pays.

Et je n’ai pas l’impression de trahir mes idéaux en m’inquiétant de la progression dans l’opinion d’une appétence pour un projet comportant la redistribution massive sur les bas revenus et un nouveau paquet fiscal destiné à faire payer les riches.

Cela se traduit médiatiquement, par la construction d’un monument à la gloire des caissières de grande surface, du personnel d’entretien des hôpitaux, pendant qu’en parallèle se dressent les bûchers du patronat.

 

Le propos n’est pas provocateur, il est « catastrophé ».

Notre pays confond le besoin d’une remise en question nécessaire, et même nécessairement violente, de nos élus politiques, avec un nouveau règlement de compte version OK corral social. Mais c’est sans doute, parce qu’il est plus facile de hurler sur une figure rhétorique du riche, que de relever ses manches et prendre des responsabilités politiques. Un peu de paresse et pas seulement intellectuelle, beaucoup de lâcheté et un goût modéré pour la nouveauté, voilà ce qui nous caractérise.

L’ennui, c’est que c’est l’inverse qui conviendrait mieux : soutenir, le mot est mal choisi à mon avis, mais il a le mérite de la clarté, les premiers de cordée. Voir le parti socialiste et Olivier Faure en tête, construire le front des seconds de tranchées, c’est faire fi de la célèbre formule de Clemenceau qui voulait que la guerre fût une chose trop sérieuse pour être confiée aux seuls militaires. Nos seconds couteaux effrayeront-t-ils les sabres chinois ? Le doute nous habite.

 

Pour ma part, pour avoir passé trois mois en réanimation en diagnostic vital très engagé, je suis tout à fait à l’aise pour écrire haut et fort que ce qui a fait la différence, c’est bien le niveau.

Le haut niveau de compétence et de technicité des médecins et encadrant du service de réanimation de pointe, est la précieuse pierre d’un bijou hospitalier mondial : l’hôpital Cochin.

Un emploi de caissière, d’agent d’entretien, n’est pas déshonorant s’il est dignement exercé et pas dénué de savoir-faire professionnel. Mais nous ne sommes plus sous la Révolution Culturelle, le héros ouvrier agricole est une farce. La bataille qui s’engage est celle des bio Tech, de la virologie, l’actualité le prouve, de l’intelligence artificielle. Hélas, notre bon vieux pays de sans-culottes n’est pas populiste, cet adjectif ne me gêne d’ailleurs pas, il est démago. Et la démagogie, en temps de crise est un poison mortel. La démagogie, c’est l’addition de la lâcheté et de la bêtise !

Lorsqu’un avocat, sur la base d’une construction intellectuelle assez subtile et opportune se propose de pétitionner contre les dividendes, on comprend que l'idée est à l'ordre du jour.

Il est parfaitement logique qu’une entreprise aidée par l’État, grâce à des emprunts à taux zéro, des aides directes, le CICE, et aujourd’hui le financement du chômage technique et des exonérations ou report de charges, que cette entreprise ne reverse pas de dividendes.

Mais, et le « mais » est capital, cela doit être un deal. L’entreprise peut renoncer à ces avantages et être dès lors libre de faire ce qu’elle veut de ses profits. La propriété, le marché ne vont pas être rayé de la carte par une révolution mondiale virussomarxiste. Ceux qui racontent cette fable vont faire de nombreux déçus.

 

Tant que mes concitoyens ne comprendront pas qu’une entreprise pour investir a besoin d’un capital, (on utilise le terme de fonds propres), que ces fonds sont forcément rémunérés (n’est-ce pas les amis de l’économie sociale ?), le fond musical du méchant actionnaire continuera à faire de nous, comme le dit si bien Arnaud Montebourg, l’idiot économique village mondial.

Avant le COVID, les caisses étaient déjà vides, les dettes et les déficits abyssaux, le tout dans une gouvernance financière totalement à la ramasse : Union Européenne aux abonnés absents, place de Londres à la dérive, États-Unis et Chine en guerre commerciale.

Le seul acte de consensus politique planétaire sous la menace du Covid 19 a été la décision unanime de creuser encore plus profondément les trous. Le risque de trous d’air de cash est majeur.

Le pire dans cette affaire, et que du point de vue de l’opinion, ces milliards existaient bien cachés dans les caisses publiques. C’est l’argent magique ! Si la situation n’était pas la cata, on pourrait sourire des bonnes idées qui consistent à tolérer que l’État aide les entreprises qui ont perdu chiffre d’affaires réel, à condition de reprendre immédiatement l’argent par une fiscalisation directe ou indirecte de leurs revenus. Concrètement, pendant trois mois au moins, l’activité s’est arrêtée, pour l’État, ce sont les rentrées de TVA, principales ressources budgétaires qui se sont asséchées. Et l’on découvre, oh surprise, que l’impôt a besoin de l’activité (sauf naturellement à envoyer les fermiers généraux saisir les magots planqués des accapareurs).

 

Le cash, disponible pour la relance, il y en a cependant, en milliers de milliards d’euros.

Il est dans les mains des fonds, fonds souverains, de private equity, les fonds d’infrastructures, ce sont eux qui vont faire leur marché. Faire peser des menaces de rémunération de l’actionnariat, quand on sait que les banquiers ne font plus crédit, c’est rendre impossible le redémarrage de notre activité économique. Car on peut faire confiance aux Britanniques, Irlandais, et même américains pour dérouler le tapis rouge fiscal au financeur de la relance.

En France, se greffe une autre difficulté, liée à la faiblesse du tissu d’entreprises de taille moyenne. Ces entreprises qui font plus de 50 millions d’euros et peuvent utiliser les fonds ne sont pas les plus nombreuses et les plus stratégiques sur le front du chômage de masse.

Pour tout aggraver, le gel, le confinement économique a surtout marqué l’activité de services. Cette activité repose sur un tissu de petites unités, peu consommatrices de capital à la différence des projets d’infrastructures, d’activités industrielles ou technologiques comme le spatial ou le médical. Mais ce tissu, très maillé sur nos territoires, pivot de l’emploi local, est notoirement sous capitalisé, en état de trésorerie tendue, et quasiment incapable d’accéder au crédit bancaire. Les entreprises de services ont besoin d’un accès au capital facile.

 

Il va falloir, que les acteurs économiques, les structures d’accompagnement au développement, l’Etat, les Régions investissent plus l’ingénierie financière et la captation des ressources des fonds d’investissement. Une des idées serait d’autoriser les collectivités locales, comme en Allemagne, à entrer au capital d’entreprises privées considérées comme stratégiques sur le territoire. Dès lors que l’actionnaire, est un particulier (crowdfunding, projets participatifs…), une collectivité locale, un acteur de l’économie sociale et solidaire, il devient français beaucoup plus politiquement correct. Mais il reste un actionnaire, l’effort vital pour la nation qu’il produit, implique la contrepartie et la rémunération.

La surfiscalisation des dividendes, qui soit dit en passant, rémunèrent aussi les chefs des petites entreprises qui ont souvent sacrifié leur rémunération salariale pour préserver la trésorerie, est une politique démagogique, mortifère. Cette antienne est la corbeille de mariée de la plus diabolique union entre la technocratie d’État et les Tribuns de la plèbe.

 

Depuis quelques jours, réapparaît Arnaud Montebourg, l’homme qui a perdu face aux promoteurs du revenu canapé universel. L’homme du made in France, du soutien aux petits patrons, aux innovations régionales (SEB, Bénéteau, Malongo…) et de la sauvegarde de nos savoir-faire industriels traditionnels (sidérurgie, métallurgie, électronique, ferroviaire, textile…) reparle !

Souveraineté, inventivité, localité, c’est une gauche différente, qui plait à Chevènement, mais qui me parle aussi comme rocardien du « Vivre et travailler au pays ».

C’est la gauche qui investit avant de distribuer, c’est une gauche patrimoniale attachée à l’idée qu’un bien public ou privé, indirectement appartient au trésor national. L’entrepreneur, le professeur de médecine de renom, le grand artiste, l’inventeur, l’intellectuel, l’architecte sont nos nouveaux généraux d’empire. Entre ceux qui vivent sur la bête et ceux qui la nourrissent, la politique de sortie de crise aura pour mission de préserver coûte que coûtent les derniers.

 

Pour Emmanuel Macron, faire du Montebourg ce serait se mettre en conformité avec ses déclarations de l’après COVID. La politique industrielle au lieu de la politique budgétaire, le repositionnement des grands sujets d’avenir au centre des politiques publiques avec au premier rang l’éducation et la santé, la mobilisation et la valorisation des énergies créatrices dans une meilleure répartition des revenus, ce sont les axes d’une vaccination durable contre les crises. Le faire avec ou sans Arnaud est une autre affaire.

 

Jean Naem, spécialiste en organisation & management, praticien de l’habitat social et de l’immobilier d’intérêt général, local et environnemental, est directeur «Habitat Collectif » chez Océa Smart Building (expertise en pilotage de la performance immobilière et environnementale),  ex filiale SUEZ Environnement, aujourd'hui chez Infravia.

Collaborateur cabinet du Premier  Ministre Michel Rocard (Sept1988-juillet 1989).


LE MONDE D'APRES, C'EST MAINTENANT

 

 

Une série de contributions sur " le monde d'après, c'est maintenant ", sous forme d’articles, analyses, idées, sous forme de tribunes d’opinion, sous forme d’entretiens, voire de chroniques de post-confinement, mais aussi possiblement sous forme de textes littéraires, poétiques, de gestes artistiques, de vidéos smartphone, capsule vidéos PowerPoint…

 

Il est trop tôt pour faire le bilan de la crise du Covid 19, mais pas pour commencer à « tirer des leçons », à analyser les premiers effets de cette crise pandémique et à songer utilement à « l’après ». Le Covid-19 n’est évidemment en rien « salutaire », mais il nous permet cependant de mesurer nos fragilités et celle de nos sociétés dont le caractère non safe et non durable éclate au grand jour. C’est un chaos humain dont la réponse génère un désastre humain.

 

Il interroge notre rapport à la mort. Il nous amène à repenser le progrès, le monde, à nous repenser nous-mêmes et dans notre rapport aux autres. Il plaide pour une réhabilitation de l’État dans sa fonction de stratège, délaissée au fil du temps, pour sa restauration en tant que garant de la protection et de la prospérité pour tous, pour sa transmutation en un État à la fois social et écologique.

 

La question, aujourd’hui, pas demain, n’est pas d’attendre que ça passe, de revenir à « la normale », elle est ni plus ni moins de se ménager un monde où les humains puissent se retrouver, où leurs désirs et leurs besoins les plus basiques, la nourriture, un toit, aux plus sociaux, aux plus «humains», le besoin de reconnaissance et d’affiliation, leur désir de participer à la vie et aux décisions de la Cité, soient entendus. Elle nous invite en ce XXI ième siècle à « faire commune ».

 

La question est de définir un espace où nous pourrions continuer de vivre, sans nous laisser accaparer par la peur, ni nous laisser distraire par la pensée magique ou les déconstructions hasardeuses, ni nous faire enfler par l’extension du domaine de la biopolitique, ni nous abandonner davantage à la tentation du repli tribal. Elle ne concerne pas que la stratégie de sortie progressive de l’actuelle crise sanitaire, elle commande de se préparer à la diversité des menaces : virales, dans toutes leurs formes, y compris cyber-attaques, etc. mais aussi d’anticiper le pire à venir pour amortir les conséquences des chaos dont nous savons la prévisibilité (crise climatique). La question convoque les enseignements de l’expérience vécue, mais aussi notre sens du défi et la puissance de l’imaginaire. Et notre ambition : s’agit-il de penser le « Jour d’après » ou le « monde d’après » ?

 

On ne va pas sortir de la crise. Autrement dit, il n’y a aura pas d’après. Mais un rappel permanent de nos vulnérabilités, de notre précarité, de la non-durabilité de nos sociétés, comme de la finitude du monde. On ne va passer d’un coup d’un monde écrasé par le désir d’accumulation à un mondé ré-enchanté qui ferait toute sa place à la confiance mutuelle, à l’émancipation et au sublime de la vie. Mais il n’est pas interdit d’y travailler. En faisant avec les paradoxes de la situation et en se défaisant de l’illusion de perspective.

 

"Il n'y a pas de lendemain qui chantent, il n'y a que des aujourd'hui qui bruissent" (Alain Damasio).

 

 

 

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