le monde d'après c'est maintenant


Une série de contributions sur " le monde d'après, c'est maintenant ", sous forme d’articles, analyses, idées, sous forme de tribunes d’opinion, sous forme d’entretiens, voire de chroniques de post-confinement, mais aussi possiblement sous forme de textes littéraires, poétiques, de gestes artistiques, de vidéos smartphone, capsule vidéos PowerPoint…

 

Il est trop tôt pour faire le bilan de la crise du Covid 19, mais pas pour commencer à « tirer des leçons », à analyser les premiers effets de cette crise pandémique et à songer utilement à « l’après ». Le Covid-19 n’est évidemment en rien « salutaire », mais il nous permet cependant de mesurer nos fragilités et celle de nos sociétés dont le caractère non safe et non durable éclate au grand jour. C’est un chaos humain dont la réponse génère un désastre humain.

 

Il interroge notre rapport à la mort. Il nous amène à repenser le progrès, le monde, à nous repenser nous-mêmes et dans notre rapport aux autres. Il plaide pour une réhabilitation de l’État dans sa fonction de stratège, délaissée au fil du temps, pour sa restauration en tant que garant de la protection et de la prospérité pour tous, pour sa transmutation en un État à la fois social et écologique.

 

La question, aujourd’hui, pas demain, n’est pas d’attendre que ça passe, de revenir à « la normale », elle est ni plus ni moins de se ménager un monde où les humains puissent se retrouver, où leurs désirs et leurs besoins les plus basiques, la nourriture, un toit, aux plus sociaux, aux plus «humains», le besoin de reconnaissance et d’affiliation, leur désir de participer à la vie et aux décisions de la Cité, soient entendus. Elle nous invite en ce XXI ième siècle à « faire commune ».

 

La question est de définir un espace où nous pourrions continuer de vivre, sans nous laisser accaparer par la peur, ni nous laisser distraire par la pensée magique ou les déconstructions hasardeuses, ni nous faire enfler par l’extension du domaine de la biopolitique, ni nous abandonner davantage à la tentation du repli tribal. Elle ne concerne pas que la stratégie de sortie progressive de l’actuelle crise sanitaire, elle commande de se préparer à la diversité des menaces : virales, dans toutes leurs formes, y compris cyber-attaques, etc. mais aussi d’anticiper le pire à venir pour amortir les conséquences des chaos dont nous savons la prévisibilité (crise climatique). La question convoque les enseignements de l’expérience vécue, mais aussi notre sens du défi et la puissance de l’imaginaire. Et notre ambition : s’agit-il de penser le « Jour d’après » ou le « monde d’après » ?

 

On ne va pas sortir de la crise. Autrement dit, il n’y a aura pas d’après. Mais un rappel permanent de nos vulnérabilités, de notre précarité, de la non-durabilité de nos sociétés, comme de la finitude du monde. On ne va passer d’un coup d’un monde écrasé par le désir d’accumulation à un mondé ré-enchanté qui ferait toute sa place à la confiance mutuelle, à l’émancipation et au sublime de la vie. Mais il n’est pas interdit d’y travailler. En faisant avec les paradoxes de la situation et en se défaisant de l’illusion de perspective.

 

"Il n'y a pas de lendemain qui chantent, il n'y a que des aujourd'hui qui bruissent" (Alain Damasio).

 


POESIE PAR TEMPS DE VACILLEMENTS, par Laurent Doucet

 

Ciel bleu Ou gris Presque sans avion

Air frais Et silence d'oiseaux

A peine dérangé par quelques bruits de moteurs

L'après sera-t-il comme l'avant Ou le retour forcément pire du pendant Ou autre chose

La mise à distance physique A ralenti la course à l'abyme

Un temps

De manière spectaculaire mais crédible

Grâce à l'infiniment petit

Qui semble nous protéger du pire

Par bénéfice secondaire

Et malgré les milliers de victimes

Mais qui ne sont pas les millions De la peste Et de la grippe dite espagnole

 

Ce virus sait beaucoup de choses sur notre organisme

Corps parlant

Muet et aveugle

Peut-être nous lance-t-il un appel

Avant les grandes catastrophes de notre culte de Baal

Historiquement cyclique

Et exponentiel

 

Saurons-nous l'entendre

Ou serons-nous dressés par le chien robot de Singapour

La dictature écolo-numérique qui vient

 

Il y a 100 ans Sigmund Freud écrivait Au-delà du principe de plaisir

Il y a 100 ans était publié le premier texte surréaliste en écriture automatique

Les Champs Magnétiques :

« Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes plus que des animaux perpétuels.

Nous courons dans les villes sans bruits (...) »

 

 

Laurent Doucet, Printemps – été 2020


 

Poète, professeur de Lettres, Histoire et Géographie, Laurent Doucet préside l'association La rose impossible (créée en 2014) qui gère la Maison André Breton (MAB) à Saint-Cirq-Lapopie, le village où le fondateur du Surréalisme passa ses étés de 1951 à 1966. Un village en Quercy, dans le Lot, que le poète écrivain avait décrit, dans le livre d'or de la commune, comme une « rose impossible dans la nuit ».

Fondateur du festival Poésie Jour & Nuit  en Limousin; co-directeur, avec Marie Virolle, de la revue A Littérature-Action, Laurent Doucet est l’auteur, avec le photographe Philippe Fontalba, de A Coney Island in my eyes, en édition bilingue - traduction anglaise : Kevin Harrigan, sous la supervision de Dan Wood - (éditions Black-out, Février 2020), un ouvrage sur l’envers de la célèbre plage de New York, un des lieux mythiques de la pop-culture américaine, « entre freak show et surréalisme ».

Dédié à Lawrence Ferlinghetti (qui a eu 100 ans en 2019), poète américain, et à son œuvre la plus connue, A Coney Island of the Mind (publiée en 1958), cet ouvrage se présente comme un carnet de voyage et nous embarque dans une enquête à la fois sociale, politique et poétique, en nous montrant les dessous de cette partie méconnue de Brooklyn, à quelques stations de métro de la capitale mondiale de la finance, de Manhattan et de Wall Street, également l’énergie remarquable des déshérités et des laissés-pour compte de l’Amérique de Trump pour résister à la dureté du quotidien.

 

Principales publications :

L’Afrique en héritage, co-auteur, récits réunis par Martine Mathieu-Job et Leïla Sebbar (Ed Bleu autour, 2020)

Neige et Magma – Carnet d'un voyage en Sicile - poésie bilingue français - italien et photographies d'Olivier Orus - (Ed Marsa, 2018)

Conjonction d'Insubordination - entretiens avec les poètes Christian Viguié et Laurent Albarracin (Ed La Passe du Vent, 2017)

Au Sud de l'Occident - South of the West - poésie bilingue français – anglais - (Ed La Passe du Vent, 2015, troisième réédition 2018). Plusieurs de ses textes sont sortis en revue et ont été traduits en turc, grec, roumain, espagnol, arabe et japonais. Sa poésie se nourrit de son envie du monde et de l'incessant tour qu’il y fait, de l'Afrique à Moscou, et de la Chine à New-York, traversant l'Europe et la Méditerranée…

 

laroseimpossible@laposte.net

https://www.facebook.com/maison.Breton/

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LA PLANETE BRULE, par Thierry Libaert, universitaire, conseiller scientifique du PRé et membre de son conseil


Mais les pompiers sont à pied d'œuvre. Peut on se rassurer ?

Thierry Libaert : " Cela fait plus de 30 ans que nous essayons de convaincre de la nécessaire transition écologique, de la lutte contre l'emballement climatique, et pourtant rien ne bouge, ou si peu.

Et si on essayait sereinement de se poser la question de nos obstacles, de revoir nos manières de communiquer ? "

 


La planète brûle. Heureusement, les pompiers sont à pied d’œuvre. Immédiatement, prévenus, les soldats du feu de la caserne la plus proche sont sur les lieux.

 

Les préparatifs sont enclenchés. Les lances à eaux sont braquées sur l’incendie, la grande échelle a été déployée sans que l’on sache encore très bien quelle sera son utilité. Avant le démarrage des opérations d’extinction, le capitaine des sapeurs-pompiers réunit ses hommes pour un rapide briefing ; il faut faire vite car le feu menace de s’étendre et de devenir incontrôlable. « Messieurs, avant toute chose, il est important de savoir si cet incendie a été causé par l’homme ou s’il est d’origine naturelle. » Les pompiers, à ces propos, sont abasourdis tant le péril semble imminent. Ils comprennent mal l’utilité de cette question. Alors qu’ils s’apprêtent à réagir, une autre voix se fait entendre. « De mon côté, je m’interroge : cet incendie n’a pas l’air totalement négatif et peut procurer de nombreux avantages aux habitants de cette planète. »

 

L’étonnement est complet. Rompus aux missions les plus périlleuses et sachant pertinemment que chaque minute compte, les pompiers s’interrogent sur l’utilité d’éteindre un incendie. Revêtu d’une blouse blanche, ce qui détone un peu parmi les nombreux uniformes noirs, le responsable scientifique de la lutte contre les incendies interroge les soldats du feu : « Messieurs, pourquoi ne pas croire en l’intelligence de l’homme et en son ingéniosité ? Vous voilà prêts à balancer des tonnes d’eau sur les flammes et à gaspiller un liquide si précieux. Il suffirait de temporiser un peu et, dans quelques années, la science trouvera nécessairement un moyen plus efficace et moins coûteux pour éteindre cet incendie. »

 

Un jeune apprenti pompier hausse la voix. « Collègues, êtes-vous devenus fous ? Vous savez qu’il nous faut agir immédiatement, le péril croît, nous sommes ceux qui sauvent. » Sur ce, il se saisit d’une lance, ouvre l’arrivée d’eau et s’avance vers les flammes.

 

Le lieutenant ferme aussitôt le robinet et s’adresse à la jeune recrue : « Ton dévouement t’honore et je ne peux que t’en féliciter.

Mais apprends à refreiner tes impulsions. En éteignant cet incendie, tu risques d’attenter à d’importants intérêts économiques auxquels tu n’as peut-être pas pensé. »

 

La situation vire à l’absurde. Une nouvelle voix s’élève. « Nous ne pouvons pas éteindre cet incendie en ordre dispersé, pour projeter de l’eau sur les flammes, chacun d’entre nous devrait disposer de quotas. »

 

Présents en masse, les nombreux badauds qui s’étaient agglutinés ne comprennent rien aux atermoiements des pompiers.

Une nouvelle dispute apparut toutefois et les pompiers se rangèrent en deux camps ; ceux qui pensaient préférable d’éteindre le feu par le haut et ceux qui jugèrent plus efficace d’orienter les lances directement vers les racines des flammes.

 

Une sonnerie téléphonique se fit alors entendre. Le capitaine des pompiers décroche, puis après une courte conversation prévient aussitôt ses hommes : « Les ordres sont formels. Notre rôle n’est pas d’éteindre cet incendie, mais de faire en sorte qu’il ne s’étende pas à plus de 20 % de sa surface actuelle d’ici 2050. »

 

N’y tenant plus, les badauds de plus en plus nombreux commencent à houspiller les pompiers pour leur incapacité à agir. Particulièrement excédée, une personne présente depuis l’apparition des premières flammes interpelle les autres spectateurs.

« Mesdames, Messieurs, nous assistons à un double échec. Ce n’est pas que les pompiers ne réussissent pas à éteindre l’incendie, c’est surtout qu’ils ne parviennent pas à se mettre d’accord sur l’objectif même de son extinction. Il nous faut agir nous-mêmes : que chacun d’entre nous récupère des seaux. Cet incendie, nous l’éteindrons nous-mêmes. »

 

Chacun approuva et se prépara à agir, il fallait reprendre le contrôle de la situation trop longtemps déléguée à des soi-disants experts de la lutte contre les incendies.

 

Couvrant le brouhaha ambiant, quelqu’un cria sa question : « Les seaux, de quelle couleur ? »

 

 

N.B : cette (nouvelle) fable - à peine - dystopique que nous offre Thierry Libaert constitue l'avant-propos de son dernier livre à paraître demain :

Comment mobiliser (enfin) pour la planète (Ed Le Pommier, collec Essais, manifestes) chez l'éditeur du regretté Michel Serres.

 


Thierry Libaert, universitaire, membre du conseil scientifique et du conseil des membres du PRé est Pt de l’Académie des Controverses et de la Communication Sensible (ACCS) et membre du CA de l’Institut des futurs souhaitables.

Auteur d'un récent rapport sur « Publicité et transition écologique » remis en juin dernier à la ministre de la Transition écologique et solidaire.

Dernier ouvrage paru : La communication de crise (Dunod, février 2020, 5eme édition d'un livre paru en 2001).

 

A paraître demain 16 septembre 2020  : Comment mobiliser (enfin) pour la planète (Ed le Pommier, collec Essais, manifestes)

D'année en année, la lutte contre le dérèglement climatique est passée de considérations géopolitiques générales, d'objectifs globaux jamais atteints, à la responsabilisation de chacun, à des écogestes du quotidien qui nous ont rendus plus acteurs de la mobilisation. Pourtant, rien ne change. Pire : l'idée de développement durable a laissé place à celle d'effondrement ! Si le tableau s'est assombri, c'est que nous avons pris conscience que rien ne serait réellement possible si nous ne changions pas notre imaginaire, nos perceptions, nos croyances.

Les leviers de cette transformation ? Thierry Libaert, fin connaisseur de l'intérieur des politiques de l'environnement en France, les a identifiés, et il nous en fait part, non en théoricien abstrait, mais en praticien soucieux d'efficacité. Pour lui, fini le temps des injonctions qui ne servent qu'à valoriser leurs auteurs. C'est tout un modèle qu'il faut réinventer, à commencer par notre façon d'en parler...

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SUR LA ROUTE, avec Vianney Huguenot

Qui ne se souvient pas (parmi les quadra+) des J7, estafettes et tubes, d'épiciers, boulangers ou bouchers, sillonnant les campagnes et déboulant au village au son d'un gros klaxon ?

Le métier reprend aujourd'hui des couleurs, pour le plaisir d'une clientèle variée : les militants des circuits courts, les nostalgiques du commerce local, les esprits pratiques, tenants du « c'est tout près et pas forcément plus cher », les désolés de la voiture, « ceux qui n'ont pas envie de faire des bornes pour un sac de farine ou une bouteille de vinaigre », les habituels, les occasionnels...
J'ai rencontré Laetitia Carciofi Graines d'essentiel, depuis huit mois sur les routes de Meurthe-et-Moselle avec son épicerie itinérante. Elle est originaire de Reillon, un village pionnier du bio, dès 1968.

Une rencontre à lire dans le numéro estival du Magazine Bonnes Terres :
https://fr.calameo.com/read/005051579fe8aa9c05259

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N.B : Pour les amis du PRé qui seraient vosgiens ce week-end, j'en profite pour signaler  une journée de solidarité pour aider un camarade artisan (fabricant d'articles de cuir) dans la mouise avec le covid. Son nom est Mitch, d'où le nom de la petite fête : Solidar'Mitch. Elle se déroulera à Lusse (Vosges), aux Trois Maisons, ce samedi 25 juillet de 14h à 23h. Les organisateurs ont greffé par la suite d'autres activités dans l'après-midi : petit marché solidaire, friperie, atelier de réparation de vélos, concert, hommage au camarade Cow-Boy (18h)...

Ma pomme fera un tour de piste de 16h à 18h pour dédicacer ses livres (je parle comme Alain Delon) : j'en ai 11 au compteur (certains sont épuisés, comme moi), sur des sujets variés, de Vichy à la géographie, de Jules Ferry à Jack Lang, des Vosges qu'on déguste par le cul de la bouteille à celles qu'on décapsule avec les dents, des techniques de rédaction aux relations presse (ces deux derniers sont des ouvrages quasi préhistoriques, ce serait de l'escroquerie de les proposer à la vente, je crois même que je traite dans le dernier de la bonne utilisation du... fax). Les autres se boivent encore très bien, je crois. On se dit tout : je n'aime pas l'exercice de la dédicace, mais une fois tous les quatre ans, ça me botte (la dernière séance était à Plombières-les-Bains, 2016, dans un garage... grand souvenir)


Vianney Huguenot est journaliste, chroniqueur sur France Bleu Lorraine et France Bleu Alsace. Il anime également une émission sur Mirabelle TV (ViaMirabelle), « Sur ma route » au cours de laquelle il nous fait partager son « sentiment géographique », également sur ViaVosges.

Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment : « Les Vosges comme je les aime » (Vents d'Est 2015), « Jules Ferry, un amoureux de la République » (Vents d'Est 2014), « Jack Lang, dernière campagne. Éloge de la politique joyeuse » (Editions de l'aube 2013), « Les Vosges par le cul de la bouteille » (Est livres 2011, préfaces de Philippe Claudel et Claude Vanony).

Vianney Huguenot est un ami du PRé, un de ses précieux contributeurs; il co-anime la rubrique Tutti Frutti.

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LE BON, LA BRUTE ET L'APHORISME, par Thierry Faggianelli

Mots-valisme, méthonymisme, anaphorisme, homophonismes, contrepétismes et oxymorons


Thierry Faggianelli :  " SI L'APHORISME REND FORT, LE CONFORMISME REND CON "

 

Voici un recueil d'aphorismes mitonné par notre ami Thierry Faggianelli

(un hors-série "J'attends le numéro 1", 9 juillet 2020).


Revue de presse (factice) :
" Un concentré d'esprit juvénile dans un corps adulte " ,Okapi;

" Diurétique si l'on aime rire...", The Lancet;

" Quelques jolis traits...", l'Arbalétrier;

" Une puissance alternative d'au moins 100 mégalowatts ", Engie;

" De la finesse qui se perd", Gros Plan, etc.

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LA VILLE DU QUART D'HEURE ET LES NOUVEAUX REMPARTS DU TEMPS, par Jean Naem

Jean Naem : "  LE QUART D'HEURE EST L'ENNEMI DE LA CIVILISATION. C'EST LE DERNIER, LE MAUVAIS, LE SALE QUART D'HEURE ".

Jean Naem, est un spécialiste de l’habitat social et de l’immobilier d’intérêt général, local et environnemental. Il est directeur «Habitat Collectif » chez Océa Smart Building (expertise en pilotage de la performance immobilière et environnementale)


 

 

On a beaucoup commenté souvent de manière sarcastique la nomination à la ville de Paris, d’un adjoint au quart d’heure.

Carlos Moreno*, insatiable inventeur de la ville de demain porte cette idée. Elle pénètre en profondeur l’urbanisme des grandes villes occidentales.

 

 

 

earlymetrics.com

 

Sur le fond, le projet est enthousiasmant, chacun sait que le temps contraint n’est plus le temps de travail mais le temps de la mobilité. Que cette mobilité coûte très cher à la population d’abord, à la collectivité et à l’environnement ensuite. Les transports sont le cauchemar des temps modernes. Le bus brûle, la ligne 13 oppresse, la Zac Rive Gauche transforme l’achat d’un paquet de couches pour un jeune couple en une séquence involontaire marathonienne.

 

Pour gagner du temps, les urbains font travailler les autres, les livreurs, les fabricants de téléphones intelligents, les commerces de nuit et du dimanche. Ramener à un quart d’heure du domicile, le travail, la culture, l’éducation des enfants, la santé, les courses, les activités sportives, c’est effectivement un challenge qui vaut bien un adjoint et son équipe !
Après ce tableau idyllique d’un avenir piétonnier radieux comme la cité totale de Le Corbusier, j’ai le regret d’écrire que je déteste cette utopie.

La ville les 15 minutes, c’est la ville d’une bourgeoisie qui se cache derrière les remparts du temps. À moi le quart d’heure, aux autres, banlieusards, provinciaux, travailleurs de la journée, soignants de la nuit, fonctionnaires de jour, cuisiniers sans-papiers, migrants en CADA, étudiants en résidences, très vieux en EHPAD, taxis, ubers, la ville des quatre heures de transports.
On connaissait la ville des inclus, les Venise, Londres, Amsterdam, Paris d’Haussmann des marchands affairés, des théâtres, des banquiers, des politiques… On vit chaque jour avec dans la tête à peu de Jérusalem, de Rome, de Bagdad, de Tombouctou, de Katmandou, de Moscou ou La Havane…

 

On connaissait les nouveaux inclus des villes de ports, immigrants brûlants d’espoir à New York, Rio, Shanghai. Enfin, on connaît les cités de l’intelligence : Bologne, Heidelberg, Louvain, Montpellier, Los Angeles… Des villes ouvertes, des villes du passé, de l’avenir et du rêve. Ces villes sont des villes éternelles, le temps n’existe pas. Très souvent, la moitié de leurs habitants ne sont pas nés sur place, ils sont même en bref séjour, en transit spirituel, touristique, pour le business, pour une raison élevée ou sensuelle. C’est là que la ville du quart d’heure heurte à Paris la légende de cette ville. Une heure de marche à Paris, ce n’est pas un quart d’heure de scooter à Levallois.

 

Dans ces villes, le temps c’est autre chose. Je pense à Marius dans le film de Pagnol, Marseille c’est trop court, il rêve d’un temps long. Le temps chronométré, c’est le temps que vous n’avez pas. Le paradoxe premier du pari de la ville du quart d’heure, c’est qu’à ralentir le pas, les urbains vont rendre la planète hystérique. Car hélas, dans les deux tiers du monde, on « subit », le temps des occidentaux. Je connais les embouteillages monstres des grandes métropoles du tiers-monde, les mobilités dangereuses dans toute l’Afrique.

 

Il y a les enfants du magnifique film Les chemins de l’école qui mettent des heures ou des jours à rejoindre l’école. Je pense à ces enfants croisés par milliers sur les routes de la province du Natal, marchant pieds nus pendant des heures et des heures. N’allons pas très loin, en banlieue, le cauchemar est matinal : des trains toujours en retard, des bouchons à l’entrée de Paris, des desserts de bus aléatoires y compris dans des zones économiques dynamiques comme Vélizy inaccessible en transport rapide. Songeons aux victimes du catastrophique aménagement en zone qui déplace chaque jour aux quatre points cardinaux 80 % de la population de l’Île-de-France.
En attendant le grand huit, l’égoïsme des villes centre est manifeste. Il suffit de se référer aux décalages électoraux récents entre les communes des métropoles et la capitale régionale.

 

La ville quart d’heure, c’est la ville qui bannit son accès aux camionnettes diesel des artisans, livraisons de victuailles, pourtant vital à tous. C’est aussi cette ville, qui transforme ses gares dans de curieuses fonctionnalités urbaines qui servent à tout sauf à faciliter la vie des voyageurs : esplanade gigantesque, accès taxis improbables, omniprésence de boutiques franchisées à l’utilité sociale incertaine. Le sommet est atteint avec des pianos installés quasiment en lieu et place du service handicapé comme c’est le cas à la Gare de Lyon. La ville du quart d’heure, on l’a compris n’est pas celle des exclus, banlieusards, livreurs, plombiers, infirmières, handicapés…

 

Les octrois sont déjà là, la police veille et procède à la sélection faciale des exclus un peu trop téméraires qui tentent de s’infiltrer. La ville quart d’heure, devient la ville de la demi-heure du contrôle de ticket ou d’identité et aux plus récalcitrants, la cité des 48 heures de garde à vue. La caricature est osée, mais je vous propose d’observer les flux de population de la Défense. Tôt le matin, sortent du RER les bronzés des cols bleus, agents de maintenance nettoyage des tours de verre et acier, serveurs des restaurants, agents d’accueil des sièges d’entreprise. Un peu plus tard de la ligne un du métro, débarquent les employés, hommes et femmes en costume gris de laine fine, armée uniforme du tertiaire. Invisible enfin, les boss, qui accèdent avec leurs propres voitures de fonction à leur bureau par les parkings souterrains. Pour les uns, c’est la ville deux heures, les autres celle d’une heure collée serrée, les derniers la demi-heure au volant à écouter les infos.

 

À Johannesburg, pendant l’apartheid, les ouvriers noirs devaient quitter la ville après le travail. C’était une aliénation, dans nos grandes villes c’est une contrainte volontaire, mais…Car la ville du quart d’heure, qui n’est pas celle des exclus, ni celle des inclus (la cité idéale ouverte et créatrice), c’est la ville des reclus. De ceux qui s’inquiètent, dans les grandes métropoles régionales, de la prolongation d’une ligne de tramway, de l’arrivée d’une gare TGV.

 

Ces projets scandaleux amènent les indésirables. De ceux qui à Paris, piétonnisent leurs rues et pétitionnent dès qu'une activité ou un commerce susceptible de vivre après 20 heures se manifeste. C’est la ville des braves gens, qui n’aiment pas trop les logements sociaux, la proximité des familles, le bruit des écoles, le cri des enfants dans les parcs. Reclus dans leur footing matinal le casque sur les oreilles, le temps est devenu un rempart bien plus solide que les murailles de Philippe Auguste ou les fortifs de Vauban.

 

Derrière le slogan juste de se réapproprier la ville, il y a l’idée de ne pas la partager. Comme au temps des vikings, les barbares finissent par forcer le partage ou tout saccager. Les quartiers chics de Paris sont devenus le défouloir des gilets jaunes de la Picardie périurbaine et des cités de Seine-et-Marne.
A l’intérieur, les bourgeois urbains ne voient rien, les murs sont trop hauts, et leurs vélos peu empathiques. Je fais hélas partie des gens que la santé rend désormais mortelle toute tentative de monter sur un vélo. J’ai été horripilé pendant les municipales par l’imagerie officielle quasi soviétique de tous ces candidats perchés sur des vélos, empanachés d’une écharpe verte de préférence.

 

Le vélo va tous nous mettre dans le chronomètre du quart d’heure ! Avec l’aide sans doute des sportifs de Deliveroo ! Notre communauté de non vélocipédiste est nombreuse. Elle est constituée des handicapés, des enfants (parce que leur faire faire du vélo dans Paris pas terrible…), des vieux, des plâtrés provisoires, livreurs de piano, médecins de nuit. La Covid nous a détourné des urnes, on ne ratera pas la prochaine séance ! Le vélo à toutes les sauces de la mobilité et de l’urbanisme, c’est la transition environnementale et humaine à 10 balles.
Il n’y a pas besoin de connaître par cœur le professeur Charcot et son deuxième principe de la thermodynamique pour comprendre qu’il n’y a pas d’ordre ni énergie son mouvement. On ne va pas supprimer les trains, les avions, les bateaux pour vivre en autarcie avec des navets issus des semences de Pierre Rabhi plantées sur le balcon.

 

La ville d’une heure, d’un mois d’un an, sera heureuse, respectueuse de la planète, si nous investissons

massivement dans un urbanisme puissant, intelligent de très haute qualité. Idem sur la voiture : vive l’automobile symbole de liberté ! Elle doit ré-embellir les rues comme il y a 50 ans. Elle peut pratiquement ne rien consommer, elle peut et doit être lente, sûre. Vive les low riders !

Le temps dans une limousine ou dans une méhari n’existe plus.
Vive les trains de nuit, les couchettes, les avions électriques, les voiliers.
 

Le quart d’heure est l’ennemi de la civilisation. C’est le dernier, le mauvais, le sale quart d’heure. Je ne vais pas me

faire que des copains. Mais comme pour Jéricho, les cités qui ont gardé leurs remparts ont connu un sort funeste ou décadent : Troie, Carcassonne, Aigues-Mortes, Samara… Autour d’elles, le désert, il ne reste que leurs murs et le temps qui balaie les rues abandonnées pour l’éternité.

 

Dernières publications de Jean Naem sur le site du PRé : "Amabam amare" (14-04-2020) et "Le vertige du vide" (26-11-2019)

 

*Carlos Moreno, universitaire, professeur associé à l'IAE de Paris, co-fondateur et directeur scientifique de la chaire ETI « Entrepreneuriat, Territoire, Innovation » à l’Univ Panthéon-Sorbonne, spécialisé dans l’étude des systèmes complexes et dans le développement des processus d’innovation, est le promoteur du concept de "La ville du quart d'heure " repris par Anne Hidalgo qui en a fait un axe central de son second mandat qui avait également annoncé en janvier dernier la création d’une académie du climat qui s’installerait dans la future ex-mairie du 4° arrondissement de Paris.

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UN MAL QUI REPAND LA TERREUR, par Thierry Libaert

 

Tutti Frutti

Chroniques et rendez-vous culturels, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace. Parfois même humeuristiques sic !

Animés par Jean-Claude Ribaut et Dominique Painvin. Et depuis l'apparition du Covid-19 également par Vianney Huguenot et Timothy Adès, ainsi qu' une participation exceptionnelle de Carole Aurouet.

Aujourd'hui, avec ce "Un mal qui répand la terreur", Thierry Libaert nous livre une face cachée de ses (nombreux) talents...

 

Cor à gidouille à dix-huit tours ayant appartenu à Boris Vian

Archives Cohérie Boris Vian, cliché Michel Urtado

Ce cor de chasse (trompe d'Orléans à dix-huit tours) a été baptisé « cor à gidouille » par Boris Vian, à qui ces spirales évoquaient la gidouille chère aux pataphysiciens. Vian en jouait parfois lors des rencontres pataphysiques.


Un mal qui répand la terreur

 

Un mal qui répand la terreur

Mal que le ciel en sa fureur

Le dérèglement climatique,

Puisqu’il faut l’appeler par son nom

Capable d’enrichir en un jour l’Achéron

Sema partout des scènes de panique.

Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés.

On n’en voyait point d’occupé

A chercher la sortie d’une mourante vie

Nul mets n’excitait leur envie.

Le lion tint conseil et dit : mes chers amis

Une plainte a été déposée contre nous

En sa sagesse l’ONU a permis

Qu’un dialogue ait lieu entre nous

L’histoire nous apprend qu’en pareil cas

Une solution puisse être trouvée sans fracas

L’effondrement tant annoncé est arrivé

Il convient d’établir les responsabilités.

Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence

Les dégâts dont chacun pourrait être la cause.

Pour ma part, à mon peuple je ne pouvais faire offense

La croissance devait se poursuivre sans pause.

Un dirigeant politique doit être fiable,

Et le mode de vie de mon peuple n’est pas négociable.

Il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi

Car on doit souhaiter selon toute justice

Que le plus coupable périsse.

Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi

Pour ma part et le monde des entreprises

L’impératif de compétitivité était de mise

Il fallait empêcher toute entrave à la concurrence

Les contraintes écologiques étaient un obstacle, je pense.

 

Un baudet climatosceptique prit alors la parole

Les informations n’étaient pas claires, nous avions un rôle

Il ne fallait pas ôter l’espoir, cela aurait été trop dur

Et à l’heure du grand embrasement, de quoi sommes-nous si sûrs ?

Le corbeau, ayant laissé choir son fromage,

Représentait les consommateurs à travers les âges

Nos déplacements, notre alimentation, notre habitation

Cela en termes de CO2 a causé beaucoup d’émissions

Mais nous recevions tellement d’incitations

A toujours accroître nos consommations.

Le singe toujours malin et dirigeant publicitaire

Devant tant d’inepties ne peut plus se taire

Les entreprises nous demandent de vendre et les citoyens de consommer

De la société nous ne sommes que le reflet.

Une vache, qui ne représentait qu’elle-même, vint à son tour

En un pré de moines passant, j’ai souvenance

Que la faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense

Pour me rassasier, je broutais sur les prés et aux alentours.

Notre organisme fait que nous relâchons ensuite un peu de méthane

Oh très peu, notre estomac de ruminant ne fait pas de nous des pyromanes.

A ces mots, on cria haro sur le bovin

Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu’un tel crime ne pouvait rester vain

Emettre du méthane, quel crime abominable

Les pets à répétition furent jugés un cas pendable.

Devant le tribunal des générations futures

Les prises de responsabilité ne seront toujours pas mures.



Thierry Libaert, universitaire, membre du conseil scientifique et du conseil des membres du PRé est Pt de l’Académie des Controverses et de la Communication Sensible (ACCS) et membre du CA de l’Institut des futurs souhaitables.

Auteur d'un récent rapport sur « Publicité et transition écologique » remis en juin dernier à la ministre de la Transition écologique et solidaire.

Dernier ouvrage paru : La communication de crise (Dunod, février 2020, 5eme édition d'un livre paru en 2001).

 

A paraître (16 sept 2020) : Comment mobiliser (enfin) pour la planète (Ed du Pommier, collec Essais, manifestes)

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COVID-19: REVELATEUR DU SOFT POWER DE LA CHINE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE, par Arnaud Houénou, politiste, Université d'Abomey-Calavi (Bénin)


Arnaud Houénou : " la crise impose de repenser le progrès, le monde, la mondialisation et l’interdépendance à l’aune des valeurs et des intérêts des Etats africains. Au regard de cette nouvelle donne gécopolitique, l’Afrique se doit de réinventer un nouveau paradigme de développement qui puisse lui permettre de limiter ses dépendances de l’Occident et de la Chine "

 

Que l’Afrique soit vue par Pékin comme une promesse d’Eldorado, soucieuse de trouver des débouchés commerciaux pour sortir de son marché saturé, en faire à l’occasion son nouvel atelier, en profitant d’une main-d’œuvre inépuisable et bon marché (payée en moyenne au quart des salaires chinois), soucieuse également de s’approvisionner en matières premières à la faveur de contrats (assez) avantageux, n’est pas vraiment une nouvelle. Ce que l’on sait peut-être moins, ce sont les ressorts utilisés en Afrique pour accélérer sa stratégie d’influence mondiale.

 

Le phénomène de la présence chinoise en Afrique n’est en réalité pas nouveau : elle remonte au XVème siècle et est devenue une politique sous l’ère Mao. Elle s’accélère depuis ces dernières années s’inscrivant dans une vraie stratégie à long terme d’affirmation de sa puissance, permettant d’asseoir le poids de la Chine en Afrique, tant au niveau économique que politique, mais aussi militaire. 45 des 54 pays que compte le continent, sont membres du club des « nouvelles routes de la soie », alors qu’ils n’étaient que deux à en faire partie lors de son lancement en 2013.

Depuis 2009, la Chine est devenue le premier partenaire de l’Afrique qui est devenue un fournisseur important en pétrole, cuivre, aluminium, uranium, platine, argent, diamants, plomb, bois bruts et terres agricoles, par le biais de prêts contre l’exploitation de ressources par des compagnies chinoises.

Elle a su développer en parallèle une forte diplomatie d’influence avec l’implantation de 54 Instituts Confucius.

Pour autant la position de la Chine est loin d’être pour l’instant hégémonique avec ses 15% de parts de marché en regard des 36% pour l’Europe (dont 6% pour le France), 7% pour les USA, 7% pour l’Inde, 4% pour l’Allemagne, 2% pour le Turquie et pareillement pour le Brésil.

Il n’en reste pas moins, comme le montre Arnaud Houénou, que la crise de la Covid-19 déployant une « diplomatie sanitaire » nouvelle semble approfondir le processus de la Chinafrique


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COVID-19: REVELATEUR DU SOFT POWER DE LA CHINE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE
La crise sanitaire mondiale née de la pandémie du coronavirus, a complètement bouleversé la donne géopolitique mondiale étant entendu qu’elle a été le révélateur d’une mondialisation à marche forcée et totalement inégalitaire dominée par les grandes puissances internationales. Dans cette logique, l’Afrique au sud du Sahara, même si pour l’instant sur le plan comptable elle a enregistré moins de victimes par rapport aux autres continents, a subi de plein fouet les conséquences économiques et a souffert d’un manque de solidarité internationale en raison non seulement des difficultés des grandes puissances a pouvoir se sortir eux-mêmes de cette crise, mais aussi de la guerre de positionnement entre la Chine et les Etats-Unis sur l’échiquier international. Cet affrontement géopolitique entre les deux grands, rebat les cartes géopolitiques en Afrique avec un avantage certain pour la Chine.
COVID 19 révélateur du soft power de la
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ABSTRACT

The global health crisis, born of the coronavirus pandemic, has completely changed the world geopolitical situation, it being understood that it has been a revealer of a forced and totally unequal globalization dominated by the big international powers. In this logic, Africa south of the Sahara, even if for the moment on the accounting plan it recorded fewer victims compared to the other continents, it suffered the economic consequences and suffered from a lack of international solidarity not only because of the difficulties of the great powers in being able to extricate themselves from this and crisis, but also from the war of positioning between China and the United States on the international chessboard. This geopolitical confrontation between the two big ones, reshuffles the geopolitical maps in Africa with a definite advantage for China.


Arnaud Houénou, docteur en sciences politiques, spécialiste des questions internationales et stratégiques, est enseignant-chercheur à l'Université d'Abomey-Calavi (Bénin).

Il collabore notamment à la revue PSEI - Paix et Sécurité Européenne et Internationale – (rattachée au Laboratoire de Droit International et Européen de l’Institut du Droit de la Paix et du Développement (IDPD), à l’Université Nice Sophia Antipolis.), dans laquelle il est chargé des questions africaines en matière de sécurité et de défense.

Arnaud Houénou est membre du PRé et fait partie de ses contributeurs.

 

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L'HIPPOPOTAME, par Théophile Gautier / Timothy Adès

LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES


 

 

Théophile Gautier (1811-1872) nous a livré ce charmant poème dédié à l’HIPPOPOTAME, qui figure dans le Recueil La comédie de la mort (1838), la pièce maîtresse de sa période romantique; mais en étudiant les régions qu’il y énumère, on peut craindre qu’il ne se soit trompé d’animal. Alors nous pouvons penser à deux des plus grands et magnifiques mammifères, de plus en plus coincés et menacés dans leurs habitats par les pressions et déprédations humaines. Ils ont de jolis noms allemands qui ne remontent pas au grec : Nashorn, Nilpferd. Parfois agressifs, néanmoins on les adore tous deux !

 

Philippe Roland, dessin à l'encre de chine

 

‘Sauver le rhinocéros’ : voici deux vidéos qui ne montrent pas la douleur :

En Sumatra : https://www.youtube.com/watch?v=kmI7-SMFgUo

et (ne pas dépasser la minute 2.20) https://www.youtube.com/watch?v=lsMs2hPANfA

 


L’HIPPOPOTAME

 

L’hippopotame au large ventre
Habite aux jungles de Java,
Où grondent, au fond de chaque antre,
Plus de monstres qu’on n’en rêva.

 


Le boa se déroule et siffle,
Le tigre fait son hurlement,
Le buffle en colère renifle,
Lui dort ou paît tranquillement.

 


Il ne craint ni kriss ni zagaies,
Il regarde l’homme sans fuir,
Et rit des balles des cipayes
Qui rebondissent sur son cuir.

 


Je suis comme l’hippopotame:
De ma conviction couvert,
Forte armure que rien n’entame,
Je vais sans peur par le désert.

 

THE HIPPOPOTAMUS

 

The sturdy Hippopotamus
inhabits jungles Javanese
where snarl in caverns bottomless
undreamable monstrosities.

 


The boa hisses and unscrews;
snuffles convulse the buffalo;
the tiger caterwauls. He chews,
or slumbers, tranquillissimo.

 


He fears not kris nor assegai,
he looks at man and stands his ground;
he laughs, when shots from the sepoy
spatter his leather and rebound.

 


The hippopotamus and I
have an impenetrable hide.
In armour-plate of certainty
I roam the plains with dauntless stride.

 

Publié dans: ‘In the Company of Poets’  chez Hearing Eye

 


Translation: Copyright © Timothy Adès


Timothy Adès est poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian. Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán. Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

Timothy Adès | rhyming translator-poet

www.timothyades.com
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LUTTE ANTI-RACIALE OU L’ART DE COMBATTRE SA SILHOUETTE ! par Augustin Codja, enseignant

Augustin Codja : " Je n’ai pas été artisan de ma naissance et c’est ce que j’en fais qui m’importera quand j’en aurais fait le bilan "


 

 

Il n’y a personne ! C’est le complexe d’Adler.

 

 

 

Les générations vont pâtir de ces luttes. Ne refaisons pas l’histoire mais utilisons là pour bâtir un avenir digne pour nos enfants. Je refuse de participer à cette nouvelle forme de ségrégation qui ruinera à coup sûr l’avenir des enfants métis et ceux nés dans la diaspora. 

 

Quand je fais cette évocation, on dit de moi que je suis « traite », que je ne suis « pas assez Noir », que je ne suis « pas fier de ma couleur de peau » ou encore ailleurs que je ne suis qu’un « sombre idiot ! »

 

Oui ! J’accepte d’être pris en étau entre le marteau et l’enclume. Je ne sais pas comment on peut être fier d’une situation qui nous a été imposée d’office dès notre naissance. La couleur ne va quand même pas déterminer nos actions et nos pensées. Je suis né avec une couleur et je la porte, c’est tout ! Les chiens naissent chien et les loups, loup et les Hommes humains !

 

Je voudrais le dire vertement, non ! Je ne suis pas fier d’être Noir et je n’aurais été fier d’aucune autre couleur d’ailleurs. Je suis né et c’est tout !

 

Je n’ai pas été artisan de ma naissance et c’est ce que j’en fais qui m’importera quand j’en aurais fait le bilan. 

 

Grand bien vous fasse donc, vous éclairés et intelligents qui pensez pouvoir révolutionner le monde dans une vengeance chromatique qui n’a en réalité de sens que pour vous seuls. Pour vous qui soignez des failles existentielles qui minent l’égo. Pour vous qui n’arrivez à trouver l’essence de votre vie que dans la couleur de votre peau ! Chapeau ! Moi, je n’en suis pas capable.

 

Néanmoins, je prends pour un compliment vos injures parce qu’elles ont le mérite de me placer loin de ceux qui recherchent la haine et veulent mettre le feu à ce pays la France. Je prends également pour un compliment, la reconnaissance de ma perception du monde. Merci donc de considérer que j’ai toujours porté en moi la perspective d’un monde apaisé qui se départira un jour de toutes ces guerres picrocholines. Nous ne savons même plus contre qui ou contre quoi nous nous battons. C’est pourquoi nous allons chercher dans les poubelles de l’histoire la justification de vos luttes. Pendant ce temps, la génération montante fait des bêtises ; elle attend que nous lui tracions le chemin de sa destinée. Elle a été biberonnée à un combat qui n’est pas le sien.

 

En classe avec mes élèves, il nous arrive de disséquer la situation. Ce qui se passe est grave. Certains jeunes sont déjà endoctrinés dans les élans vengeurs qui nuisent à leur propre stabilité. Leurs difficultés personnelles, ils les inscrivent dans la souffrance de leurs ancêtres dont les couleurs et les gênes sont pourtant bien lointaines. Nous les avons piégé, comment les en sortir ?

 

Votre rage détruira nos enfants et in fine ne vous rapportera rien. Ceux que nous armons, les générations montantes, finiront avec les mêmes complexes et vont se battre comme nous contre le vent. Ceci n’est pas un vœu, c’est une conviction !

 

De toute façon, le monde s’est déjà trop profondément engagé dans une dynamique interculturelle qu’il sera difficile de renverser. Aucun coin du monde, aucun pays ne s’est établi sans les apports les autres. Nos destins sont déjà trop mêlés pour que nous cherchions aujourd’hui à les défaire. Nous sommes si attachés par les liens de la mondialisation que nous faisons actuellement partie du même fagot.

 

Dans nos histoires, fussent-elles douloureuses, il y a du sang et de la sueur des gens venus d’ailleurs. Les Noirs ont apporté aux Blancs et les Blancs aussi. Rares sont les pays qui n’ont jamais été occupés et pourtant il faut bien sortir de cette situation.

 

A cet égard, je suis donc fier de conduire avec certains, sans contrat de couleur, des projets interculturels pour sans cesse, rechercher la façon de réduire les inégalités entre les hommes, de briser les murs pour bâtir des ponts afin de favoriser l’épanouissement et les libertés, faire en sorte que les humains se tiennent par la mains. 

 

Si votre but n’est pas celle-là, j’accepte alors d’être affublé de tous ces noms que vous me donnez. Dans ce cas, ne commencez non plus vos messages par «mon frère», j’en ai d’autres et eux ils le sont vraiment !

 

L’Afrique va encore avoir besoin du reste du monde et vice-versa. La période du COVID-19 nous a démontré que seule, personne n’est à l’abri. Nos destins sont tellement imbriqués qu’une maladie qui se transmet par le contact s’est diffusée dans le monde entier. Notre monde a été pétri, je le disais, par le sang et la sueur de tous les peuples. Il y en a déjà eu assez de coulé !

 

Aujourd’hui, les seules guerres qui vaillent encore la peine d'être menées sont celles déterminées mais apaisées contre les inégalités, celles qui apportent la liberté. C’est aussi celle qui détonne dans le présent pour éclabousser les générations futures de suaves couleurs qui feraient pâlir l’arc-en-ciel.

 

Donc aux Noir rageurs, rangez vos dents ; elles ne mordront que vos enfants. En plus il n’y a pas de combat universellement mélanocentré. Les Américains ne se battent pas pour les Noirs, ils se battent pour les « Afro-américains ». Ils se battent pour être reconnus chez eux dans leur pays. Les Noirs d’Asie connaissent à peine les Africains. La diaspora ne se bat pas pour l’Afrique, elle se bat pour des raisons économiques et sociales dans ses pays d’accueil. Les Africains ne se battent pas pour les Noirs, ils se battent pour le développement de leur continent. D’où alors sa source cette rivière belliqueuse ? Je ne vois pas de Noir unis pour un même combat. Je ne vois pas non plus la persistance  de dispositions étatiques raciales, au pas dans la constitution française. Peut-être des déviances individuelles et des déséquilibres intrinsèques. Alors, au lieu de déverser des arguments ancestraux pour justifier des situations actuelles, revenons au présent pour faire en sorte qu’il n’y ait plus ce type d’exploitation.

 

Aux Noirs qui cherchent à refaire l’histoire, je dis donc que c’est trop tard ! Reculer vos montres si vous le souhaitez mais le temps ne va pas pour autant faire un retour. Cherchez à construire, à éduquer vos enfants dans l’acceptation de l’autre. Montrez-leur comment transformer un mur en pont.

 

Aux Blancs en panique, à ceux qui refusent de porter le poids des actions ancestrales, n’ayez pas peur ! Agissez pour le bien commun. Oui ! Il est tentant de reculer vers notre instinct bestial quand nous nous sentons agressés ou oppressés dans notre propre pays. On sait, vous n’avez personnellement pas eu d’esclaves, vous n’avez fouetté personne, nous n’avez colonisé personne et vous aspirez à vivre paisiblement chez vous, dans « votre pays ». Rassurez-vous, la vague va passer. Il n’est nullement nécessaire de contre-attaquer. La pluie qui tombe mouille certes mais elle porte la promesse d’une belle récolte. La barque tangue mais elle ne coulera pas.

 

J’accepte de paraître mièvre, être taxé de vendu mais au moins on ne m’achètera qu’en monnaie de paix.

L’humanité a besoin d’une nouvelle résonance.

 

VIVONS ENSEMBLE !


 

Augustin Codja est enseignant en Économie, Droit et Sciences de Gestion.

C'est un spécialiste par ailleurs des politiques et du management du développement africain, également journaliste pigiste en presse écrite et TV. 

Ancien juge assesseur auprès du Tribunal des Affaires de la Sécurité Sociale.

Il préside l'association La Fraternité centrafricaine.

Augustin Codja est un contributeur du PRé.

Dernier article publié  : "En Afrique, la laïcité à la croisée  des chemins ? " le 15 juin 2018

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EHPAD MON AMOUR , par Laurent Garcia, cadre de santé


LAURENT GARCIA : " CE QUE NOUS PARTAGEONS DEPUIS TOUJOURS N'EST PAS D'ETRE DE SIMPLES ACCOMPAGNANTS VERS LA MORT MAIS DES FAISEURS DE JOIE POUR CONTINUER A S'INSCRIRE DANS LA VIE "

 

Entre légèreté et gravité, fragilité et intensité, Laurent Garcia qui se décrit comme un « funambule » s’est fait le chroniqueur de la tension qui a existé et continue d’exister dans les Ehpad (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), entre la crise pandémique avec le Coronavirus et la nécessité de continuer à vivre. Dans celui où il travaille, l’Ehpad des Quatre saisons à Bagnolet (93), tout le monde essaie de se reconstruire grâce à l’échange, à la parole mais grâce aussi à l’amour.

Il faut écouter Laurent Garcia : c’est un personnage durassien, il se souvient et n’oublie rien. la tessiture de sa voix nous plonge dans la bande-son mélancolique d’un film de Hong Sangsoo qui ferait espérer, où le temps ne ferait pas que juste s'écouler.


 

 

 

En ce premier Dimanche de juillet, jour de repos dans un pavillon de la Seine-Saint-Denis, sévit un confinement bien plus dur à vivre que le mien qui suis un privilégié : celui des pensionnaires de mon Ehpad.

 

Ce jour de repos me donne le loisir de mettre sur le papier pour le PRé ces quelques lignes pour partager ce que j’éprouve en tant que cadre de santé à l’ « EHPAD des Quatre Saisons », mais surtout, peut-être, pour engager une réflexion sur « l’après ».

 

 

 

 

 

 

Isthmes N°23, François Lemaire, "L'Heure bleue", 2018

 

" J’aurais voulu être un artiste…. je suis cadre de santé ou plutôt ambianceur "

 

Cette crise, aussi dure soit-elle, nous donne à réfléchir sur ce que nous, professionnels, familles, souhaitons pour nos « anciens ». Ce que nous vivons et mettons en place actuellement sont des pistes en vue d’un meilleur accueil, même si la réflexion a déjà été engagée.

Il est bon de réentendre les mots adressés avec tant de respect aux personnels soignants qui ont si longtemps été invisibles et peut-être même dénigrés. Aides-soignants, aides-soignantes, infirmiers, infirmières, personnel de cuisine, de service sont autant de professions qui participent effectivement au bien-être de nos aînés quand le choix est fait de l’installation en EHPAD.

Ce respect ne devra pas être oublié et les rémunérations devront être réévaluées.

 

Il y a quelques semaines, paraissait sous la plume de Florence Aubenas dans le journal Le Monde le récit des 11 premiers jours du confinement. Ses mots sur le quotidien de notre établissement étaient justes, sincères et peu de choses sont à ajouter pour comprendre ce que nous vivons actuellement.

Il n’existe pas un dedans et un dehors de l’EHPAD mais des vies.

Une soignante qui traverse des difficultés chez elle continuera de les vivre à la résidence. De ce simple constat, j’ai toujours voulu, comme cadre, que la parole de « mes soignantes » soit libre et qu’elles puissent facilement pousser la porte de mon bureau ou me parler, quand nous nous croisons dans les couloirs. Pas seulement au sujet de la situation de tel ou tel résident mais d’elles, de leur famille.

Voilà à mon sens un point essentiel de ma façon d’exercer ma fonction.

Je ne suis pas le donneur d’ordre mais l’ambianceur, celui qui admire le dévouement des soignants, qui facilite leur travail, qui dit « je vous aime » à défaut de pouvoir les serrer dans ses bras.

 

Je les aime aujourd’hui mais je les aimais hier aussi.

 

Mon travail est d’être disponible, à l’écoute de leurs difficultés quelles qu’elles soient, et surtout de mettre tout en œuvre pour que nous trouvions la solution ensemble. Il est aussi de faire en sorte que les bonheurs s’expriment.

Alors, si parfois la musique, les danses sont bruyantes, je suis là bien sûr: mais sans être dans la réprobation systématique mais en laissant la place à la joie, sans réprimer mais en participant à tout. Le bonheur d’être vivant n’a pas à être sanctionné, et les initiatives des résidents doivent pouvoir s’épanouir autant que possible.

Les EHPAD sont avant tout des lieux de vie.

 

Cette « tribune » n’existe que pour continuer à mettre en avant le travail des équipes soignantes, des cuisiniers, des équipes de service, d’entretien et de la direction. Nous n’avons pas eu le temps de nous abandonner à la sidération : tous autant que nous sommes, nous avons d’abord pensé aux résidents, à faire au mieux avec nos moyens et là où nous étions.

Il est remarquable que ce temps ait permis un décloisonnement des tâches, de mettre en lumière l’entraide qui existait entre tous les membres du personnel. Nous étions une équipe, nous sommes devenus une famille, j’ose le croire et m’en réjouis.

Rien n’était gagné d’avance. Car si pareil comportement en période de crise relève à mon avis du bon sens, j’ai l’impression que ces dernières années le clivage entre cadres et équipes s’était accentué. Les premiers, voyant les seconds comme de simples exécutants, les seconds pensant de plus en plus que les premiers sont dans l’incapacité de comprendre la difficulté et le nombre de tâches quotidiennes qui leur incombent.

 

Réaliserons-nous un jour que onze toilettes pour une soignante n’est pas acceptable ? Qu’un infirmier pour soixante-cinq résidents n’est pas suffisant ?

Est-il raisonnable de penser que deux personnels d’entretien pour soixante-cinq chambres dans un milieu médicalisé permettent de respecter le protocole d’entretien, comme le voudraient les équipes elles-mêmes ? Pouvons-nous nous résoudre à ce qu’il n’y ait seulement que deux personnes présentes la nuit ?

 

Aujourd’hui, dans les lumières d’été, mais aussi les lumières de la crise, plus de "sachants", plus de chefs ou d’ordres péremptoires mais du temps pris (provisoirement ?) pour une réflexion commune sur ce qui est le mieux pour chacun des résidents, pour chacun des membres de l’équipe. Les codes habituels de distance, nos codes de langage, ont été remisés pour cause de Covid, mais nous avons su inventer de nouvelles façons d’échanger, malgré une communication emmaillotée par le port du masque.

Tout ce que j’ai toujours voulu, tenté, est devenu simplement possible (sic !)

 

" L’urgence à créer du temps "

 

De fait, ici aux Quatre Saisons, plus personne n’impose ce qu’il y aurait à faire ou ce qu’il faut faire, mais tout le monde fait. Et quand il faut créer un « espace Covid » nécessitant le déménagement de nombreux résidents, c’est toute une équipe qui se met en marche. Tout un chacun met la main à la tâche, le cadre devient déménageur, le personnel d’entretien devient celui qui prend du temps pour écouter, l’aide-soignante ou l’infirmier permettent que les soins continuent pour chacun des résidents malgré le grand chamboulement.

Tout cela a été fait avec une certaine douceur, car nous n’oublions pas que certains de nos résidents seraient déstabilisés par tant de changement s’il était effectué brutalement. Nous le faisons ensemble.

J’en appelle, encore plus aujourd’hui, à la douceur et à la convivialité.

 

Les repas sont le temps par excellence de la convivialité, le moment où la salle commune se remplit, où le personnel de service virevolte pour que tous puissent être servis chaud, où les aides-soignantes accompagnent, restent attentives pour que tous se restaurent convenablement.

Aujourd’hui cet espace a par la force des choses disparu …  Mais nous avons mis en place un service au perron des chambres, les mots, les rires traversent les couloirs. Si cela permet de moins mal vivre le confinement en chambre, cette solution a également permis d’alléger le travail de service et aux équipes présentes de partager le repas avec de nombreux résidents, comme d’aider à manger les résidents alités.

 

S’autoriser des écarts, c’est aussi permettre à deux de nos hôtes, à tour de rôle, de rejoindre la salle commune, d’y manger « en amoureux » à distance tout en restant protégés. Les tâches restent mais de nouvelles apparaissent : les échanges par de nouveaux canaux avec les familles, des photos envoyées, des petits mots qui rassurent. Des tensions qui n’étaient pas encore réglées ont peut-être disparu ou ont été simplement mises entre parenthèses ?

Je cherche encore la meilleure façon pour que disparaisse l’idée d’un dedans et d’un dehors de l’EHPAD, pour qu’il existe un temps singulier pour les familles.

 

Aujourd’hui, il ne s’agit évidemment pas d’alourdir les tâches du personnel mais d’opérer encore un nouveau partage en mettant en attente certaines tâches administratives dont le nombre a exponentiellement augmenté ces dernières années pour revenir à ce qu’est pour tous notre cœur de métier, être proches des résidents, prendre le temps d’écouter, d’échanger.

 

Comment cela sera-t-il encore possible après ? Quand disparaîtra la mainmise des protocoles et des contre protocoles arrivant par mail au bénéfice d’une réflexion et d’une organisation pensées depuis ce que nous vivons au quotidien ?

Nous essayons d’ouvrir quelques fenêtres. Bientôt, j’espère que nous ouvrirons les portes … que nous multiplierons les échanges, les rencontres, les solidarités.

Certains de nos résidents qui avaient leurs habitudes de balade ont eu besoin de sortir. Nous l’avons fait, les avons accompagnés dehors pour qu’ils réalisent les rues désertes, qu’ils comprennent qu’ils n’étaient pas seuls à devoir vivre le confinement. Nous nous sommes efforcés d’allier le dire à l’agir pour que la nouvelle organisation soit comprise.

 

Finalement, être cadre de santé, c'est à mon sens savoir s’affranchir de la pensée que nous serions indispensables, que nous ne serions que les simples messagers des ordres et contrordres, les bons élèves des ARS (Agences Régionales de la Santé), c'est être capable de penser notre action au regard du nombre de résidents, des forces et des volontés présentes.

Il est clair que les aides-soignants, infirmiers, cuisiniers ou personnels de services qui travaillent, pour certains depuis de nombreuses années en EHPAD, sont pleins de bon sens et que c’est bien leurs sourires et leur expérience qui sont précieux pour les résidents et indispensables pour traverser la crise en cours et penser l’après.

 

Ma manière n’est pas forcément la bonne manière ou celle qui sera possible partout, pour tous. Elle oscille entre respect des recommandations et écarts réfléchis. Tout cela est envisageable au sein de « l’EHPAD des 4 Saisons » pour de multiples raisons : notre taille, nos liens avec la municipalité, nos réseaux.

En effet, les solutions ne seront pas les mêmes dans un établissement accueillant 65 résidents et ceux accueillant 100, 200 personnes ; les possibilités ne sont pas les mêmes quand aucun membre des équipes n’est absent et quand il manque 10%, 20% du personnel.

Je suis cadre dans un petit établissement où l’entente entre tous existait avant le confinement. L’établissement des « 4 Saisons » offre par ailleurs et à plusieurs égards une faculté importante à se réorganiser ; en effet, nous sommes une petite centaine à y vivre, la majorité du personnel réside à proximité et n’a pas à faire des heures de trajet pour venir travailler, personne ne se pense supérieur à l’autre.

J’ai eu la chance que personne n’ait fait valoir une quelconque qualité pour passer un test Covid alors que l’ensemble du personnel et des résidents ne le pouvaient pas, j’ai eu la chance que personne n’ait trouvé judicieux en période de pénurie de masques de faire valoir sa protection personnelle avant celle des personnels en contact direct avec les résidents suspects.

Médecin, directeur, cadre de santé, infirmiers, aides-soignants, personnels de service, de cuisine, personne n’a fait sentir aux autres qu’il était plus important. Nous sommes dans le même bateau.

 

Cadre de santé dans un EHPAD, je me préfère ambianceur dans un lieu de vie. Et je me réjouis de penser que ce que

nous partageons depuis toujours n’est pas d’être de simples accompagnants vers la mort mais des faiseurs de joie pour continuer à s’inscrire dans la vie.


Laurent Garcia est cadre de santé à la résidence médicalisée "Les quatre saisons", Ehpad public du centre Intercommunal d'action sociale (CIAS) de Bagnolet. Il y anime, gère et encadre les équipes; il assure la transmission des informations entre la direction des soins et les équipes de l'Ehpad, a en charge l'organisation des actes de soins et paramédicaux, mais sussi la gestion, le coordination et la planification de l'activité.

C’est à la faveur d’une enquête-immersion de la journaliste Florence Aubenas au sein de l’Ehpad de la banlieue parisienne (donnant lieu à un papier publié le 31 mars en « Une » du Monde) que Laurent Garcia est devenu une figure involontaire du confinement quotidien des soignants, des personnels et des résidents des Ehpad. Son empathie, son caractère sont au cœur même de l’enquête de la grande reporter au Monde. Laurent Garcia aime transmettre sa passion pour son métier : Il a été jusqu’à créer un blog personnel intitulé… ­ehpadmonamour (http://ehpadmonamour.over-blog.com).

Quelques jours après la publication de l’article du Monde, il fut invité en direct dans la matinale d’Europe 1, puis de France Inter et d’autres radios et médias. Il a su toucher le public par son témoignage sur les conditions de vie des pensionnaires et de travail des personnels soignants.

Il a signé le 26 mai dernier avec 150 personnalités, professionnels du secteur de l’aide aux personnes âgées, syndicalistes, acteurs économiques et sociaux, associatifs ou politiques, intellectuels, experts, un Appel (« Manifeste pour une révolution de la longévité » ) qui invite à repenser le lien entre les générations et mobiliser tous les leviers de la société pour relever le défi démographique du grand âge.

 

Il sera l’un des invités, avec Florence Aubenas, des Assises nationales des Ehpad, qui se tiendront à Paris le 16 septembre prochain.

garcia laurent

@garcialaurent16


Remerciements à François Lemaire, artiste-peintre, pour sa toile Isthmes N°23, "L'Heure bleue", 2018, 81 x 65 cm

 

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RACIALISME VS CITOYENNETE, par Kamel Bencheikh, écrivain


Kamel Bencheikh : " Accompagnés de leurs nouveaux auxiliaires de la gauche multiculturaliste, qui a remplacé la lutte des classes par la lutte des races, ils veulent en terminer avec tout ce qui fait nation. Comme chez les afficionados staliniens, il leur revient de jeter à terre tout ce qui constitue l’ancien monde et de se diriger, le sourire aux lèvres, la rose à la boutonnière, vers un futur ensoleillé, un futur antiraciste, décolonisé, indigéniste."

 

Kamel Bencheeikh, auteur de L'Impasse, son dernier roman paru en 2020, nous dit ici ses craintes pour la citoyenneté à la française " face au rouleau compresseur racialiste " anglo-saxon.


 

" Les uns crient : Aime-moi ! Les autres : Ne m'aime pas ! Mais une certaine race, la pire et la plus malheureuse : Ne m'aime pas, et sois-moi fidèle ! ", La Chute, Albert Camus

 

Sur la totalité de la population française, seule une minuscule minorité réclame que le « peuple blanc » qu’il soit de souche ou pas, se mette à genoux et batte indéfiniment sa coulpe jusqu’à ce que la repentance éternelle devienne une politique existentielle.

Le déboulonnement des statues des rois, des empereurs, des maréchaux et des philosophes qui ont fait la France est devenu le cri de ralliement d’une certaine fraction d’« indigénistes » racistes et fiers de l’être. Voilà qu’en 2020, l’inversion des valeurs fait qu’une minorité étriquée puisse dicter ses doctrines revanchardes au plus grand nombre.

 

Les « militants décoloniaux », belliqueux à souhait, veulent en finir avec les valeurs occidentales tout en profitant de la démocratie qui leur permet de s’exprimer et d’autres dimensions de ces pays qu’ils ont rejoints parfois au risque de leurs vies. Se débarrasser de ce qui fait la grandeur de la nation où ils ont choisi de s’installer, de son Histoire, de sa civilisation, et de tout ce qui fait symbole.

Et pas seulement en France mais dans tout l’Occident.

 

Ne nous leurrons pas. En France, la statue de Joséphine a été décapitée et celles de Victor Schœlcher détruites, mais un appel a été lancé pour d’autres vandalismes à venir, en France comme à l’étranger, pour en finir avec Jean-Baptiste Colbert, Winston Churchill, le général Faidherbe, Christophe Colomb, Léopold II le roi des belges, le grand Victor Hugo, le maréchal Nelson, le vainqueur de Napoléon à Trafalgar et jusqu’au général De Gaulle, fondateur de la Cinquième République et Conscience nationale de la Résistance.

 

Qu’importe les personnalités dont l’aura est remise en cause, il convient aujourd’hui de pointer du doigt ceux qui veulent extirper un état d’esprit « colonial » qui perdure depuis au moins un siècle chez le blanc d’aujourd’hui, celui qui profite des bienfaits apportés à l’Europe par des siècles d’asservissement des autres, et en particulier des Africains qu’ils soient subsahariens ou du nord de l’Afrique.

 

Les «décoloniaux racisés » ont dans leurs rangs des fascistes dont le discours est digne des envolées de Mussolini.

Ce sont toujours les autres, gaulois et juifs qui sont mis dans un même sac de responsabilités collectives, qui sont les cibles de ces exterminateurs de la pensée unique qui les maintiendrait dans des positions inférieures. Ils ne se posent donc pas la question de la méritocratie qui élève nombre de leurs camarades au rang de citoyens laborieux et respectables parce qu’ils sont arrivés à une position sociale à la seule force de leur poignet et à la vertu de leur seul travail. Ils sont toujours dans le déni et ne jettent l’opprobre que sur la République exemplaire qui a inscrit aux frontons des mairies le magnifique triptyque de "Liberté, Egalité, Fraternité", prodigieux héritage du siècle des Lumières.

 

Accompagnés de leurs nouveaux auxiliaires de la gauche multiculturaliste, qui a remplacé la lutte des classes par la lutte des races, ils veulent en terminer avec tout ce qui fait nation. Comme chez les afficionados staliniens, il leur revient de jeter à terre tout ce qui constitue l’ancien monde et de se diriger, le sourire aux lèvres, la rose à la boutonnière, vers un futur ensoleillé, un futur antiraciste, décolonisé, indigéniste.

 

Dans ce monde rêvé par les racialistes, le citoyen ne sera pas reconnu par son appartenance à la communauté nationale mais par son origine, la couleur de sa peau, la religion qu’il affichera sur son front comme une marque nécrosée et indélébile.

Et ceux-là trouveront sur leur route les gens sincères et intègres, qu’ils soient d’origine celte ou kabyle, qui sont là pour faire vivre la grande nation dans laquelle ils ont choisi de loger leurs espoirs et les lendemains de leurs enfants. Ils ne veulent pas de ce monde chimérique dans lequel chaque habitant sera étiqueté suivant une catégorie « raciale » ou genrée.

 

Le monde que certains nous préparent porte d’ores et déjà les germes d’une société violente, fermée d’esprit, fanatique et bornée. Nous serons là pour les en empêcher et construire, pour notre part, une terre fraternelle et ouverte, large d’esprit et compréhensive, tolérante et prêchant la liberté, toutes les libertés, dans laquelle les femmes et les hommes seront foncièrement égaux.

 

Ceux qui nous veulent du bien sont comme l’enfer, pavés de bonnes intentions. Pour préserver notre monde et renforcer nos libertés, nous n’avons pas d’autre choix que celui de lutter et de ne jamais nous arrêter de lever le poing. Et pour ma part, avec le combat pour la liberté de conscience et la laïcité, j’insiste pour recommander de lire ou de relire d’extrême urgence Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 2084, la fin du monde de mon ami Boualem Sansal qui est, avec d’autres, une vigie en même temps qu’une conscience.

 

Kamel Bencheikh est poète et écrivain. Né à Sétif en Algérie, il vit à Paris depuis son adolescence. Il est chroniqueur au Matin d’Algérie. Il a publié plusieurs livres, dont L’Impasse, son dernier roman (éditions Frantz-Fanon, 2020), La Reddition de l’hiver, recueil de Nouvelles (éditions Frantz-Fanon, 2019) ; également des ouvrages de poésie : Préludes à l'espoir (Éditions Naaman, Coll. "Création", Canada, 1984), Jeune poésie algérienne. Anthologie de la poésie algérienne de langue française, introduction et choix par Kamel Bencheikh (Revue Traces, 1980), Poètes algériens d’expression française (Magasin Général Éditeur). Il a aussi contribué aux ouvrages collectifs La révolution du sourire (Éditions Frantz Fanon, 2019) qui rassemble dix auteurs et journalistes algériens et Les années Boum (Éditions Chihab, 2016), réalisé sous la direction de Mohamed Kacimi, organisé autour de textes personnels d’auteurs ayant vécu la période Boumediène.

Kamel Bencheikh est à l’initiative d’un appel pour la laïcité en Algérie (« La laïcité, garantie d’un État moderne », le 19 mai 2020 : https://www.lematindalgerie.com/la-laicite-garantie-dun-etat-moderne publié par le journal algérien en ligne Le Matin, héritier du journal papier fermé par les autorités algérienne en 2004.

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THE WORLD OF TOMORROW, BUT TODAY, par Philippe T Georgel, Professeur en biochimie et biologie moléculaire (Université Marshall, Etats-Unis)


PHILIPPE T GEORGEL : " D'UN POINT DE VUE ECOLOGIQUE, LA CRISE DE LA COVID-19 LAISSERA AUSSI ET MALHEUREUSEMENT SA MARQUE SUR NOTRE ENVIRONNEMENT "

 

Philippe T Georgel nous livre ici non pas un article scientifique, mais son sentiment personnel sur la crise de la Covid-19, ce qu'elle nous dit de nos sociétés et des Hommes, son espérance pour l'après, c'est-à-dire pour aujourd'hui.


 

La COVID-19, c'est… Bon sang, pourquoi nous ? Pourquoi maintenant? Chaque jour, je maudis ce virus qui a décidé que le monde n'était pas assez chaotique, que nous avions besoin d'un fléau supplémentaire pour rendre nos vies plus malheureuses.

 

Mentionner les fléaux évoque à première vue les maladies politiques endémiques, la cupidité et le sentiment du « tout m'est dû ». Comme c'est souvent le cas, les crises ont tendance à mettre au premier plan le meilleur et le pire de l'humanité. D'une part, l’action d’individus qui tentent de contribuer positivement, fabriquant des masques, se portant volontaires pour rejoindre le personnel médical, et même faisant des dons financiers. D'un autre côté, nous avons pu observer aux Etats-Unis des manifestations spectaculaires pour mettre fin à la distanciation physique avec des individus investissant les bâtiments publics, vêtus de tenues de camouflage et, comme si cela était nécessaire, armés d'armes automatiques (l'un de ces «patriotes» est même allé jusqu'à apporter un lance-roquettes pour manifester son soutien).

 

 

Lumière et couleur (la théorie de Goethe) de William Turner, 1843

 

Juste pour nous assurer que nous nous comprenons, pensez-vous que la COVID 19 est vulnérable aux armes automatiques ?

 

Et puis, comme en France, nous avons également connu une controverse sur les masques. Mais de manière plus surprenante, il s’agissait pour certains de considérer, le fait que de devoir porter une protection individuelle était une atteinte à leurs droits en tant que citoyen et à leur liberté…

Opinion personnelle : Je trouve qu'un masque est une méthode de prévention et de protection beaucoup plus efficace que votre fusil automatique. Peut-être est-ce ma formation de scientifique et mes souvenirs de cours de virologie que j'ai suivis il y a des années. Peut-être que pour mieux comprendre votre état d'esprit, je devrais commencer un régime alimentaire à base d'eau de Javel et de gel hydro-alcoolique. Cela résoudrait probablement tous mes problèmes, et très probablement de manière définitive. Cela m'amène à boucler la boucle sur cette question : les « maladies politiques ».

 

Je vis aux États-Unis. Pour le meilleur et pour le pire, j'y habite depuis 32 ans. Je l'ai vu politiquement faire le yo-yo, être à la fois un lieu de brassage et d'intégration, mais aussi revenir à des heures sombres et afficher un manque de civilité qui s’aggrave (en lien avec les médias électroniques). Pour être juste, il faut admettre que les États-Unis ne sont pas un cas unique et l’on retrouve cette tendance un peu partout sur la planète.

 

Maintenant, superposez cette approche nombriliste croissante à la vie avec une crise sanitaire internationale, et observez les sentiments nationalistes sortir des marges politiques. Extrémistes, libertariens (au sens américain du terme) de toutes formes et couleurs vous diront désormais que la raison de la COVID-19, c’est l’ «AUTRE».

 

Nous pouvons maintenant jouer au « jeu des reproches » en toute impunité, car il est évident que l’ «AUTRE» doit être responsable. Ceux qui portent des masques poussent, en toute logique, leur programme politique libéral qui consiste à sauver…les baleines, la chouette tachetée ou autres. D'un autre côté, les groupes refusant de se conformer à l'utilisation de masques ou d'autres mesures préventives veulent s'assurer que leur liberté est préservée.

La question devient: à qui la liberté et la liberté de faire quoi?

De mourir quand vous le désirez ? Certes c’est votre choix. Cependant, je peux avoir un léger problème lorsque votre décision d'être infecté par la COVID-19 et d'y succomber affectera toutes les personnes qui vous entourent: votre famille, vos amis et les passants innocents. Votre liberté, de mourir quand vous le souhaitez, empiète sur la liberté des AUTRES de décider qu’ils préfèrent vivre et de NE PAS propager une maladie potentiellement mortelle dans mon environnement immédiat ou étendu. Mais pour garder mon argument, ce qui importe : c’est l’autre le problème initial.

 

Alors, en tant qu’espèce humaine, que décidons-nous de faire?

 

Se concentrer sur nous-mêmes au niveau le plus individuel ou considérer qu'il pourrait y avoir un spectre plus large à envisager ? Il y a probablement un « entre deux » à trouver. Mais face à la réalité, nous sommes et serons tous affectés directement ou indirectement par ce fléau moderne.

La prochaine ou les deux prochaines années seront difficiles avec un certain nombre d’inconnues. Allons-nous utiliser ce défi comme un levier pour une meilleure appréhension des choses ou allons-nous plutôt nous aventurer plus profondément dans la suffisance? J’ose espérer que le bon sens et la logique prévaudront, mais chaque jour les événements me font perdre un peu confiance en la civilité et notre volonté globale de comprendre les AUTRES. Nous sommes tous sur le même bateau / la même planète, et si nous le perdons, nous coulons et nous noierons tous.

 

Ce que je confie là, soyons clairs, n’est évidemment qu’une opinion et rien que cela. Ces dernières années ont donné naissance au concept de «fake news», un concept qui a été véhiculé et amplifié par une utilisation bien orchestrée de l'Internet et a été développé comme un puissant outil politique. Ayant enseigné des cours identifiés comme «pensée critique», j'ai passé des années à essayer de faire en sorte que les étudiants développent la capacité de différencier des faits, des faits scientifiques, d'opinions.

Les faits scientifiques s'étendent de la recherche, qui peut prendre des années à générer, qui peut être vérifiée, qui a été évaluée par des pairs et devrait être reproductible. Les opinions peuvent être générées spontanément, peuvent n’être fondées sur aucun fait, n'ont pas besoin d'être vérifiées et proviennent de sources qui n'impliquent aucune sorte de pensée critique.

La désinformation peut être fabriquée pour s'adapter à tout programme spécifique. La COVID-19 a été la source d'une énorme quantité d'informations, réelles ou non, circulant sur l’Internet (FacebookTM and TwiterTM), allant de la revue scientifique par des pairs à des déclarations soutenant l'utilisation de plantes pour prévenir l'infection par la COVID-19 ou même en utilisant de l'eau de Javel et / ou un traitement gel hydro alcoolique comme remède (sources Maison Blanche). Tout cela fait partie de notre monde actuel, la COVID-19 génère comportements indisciplinés et fausses nouvelles.

 

MAIS: J'ai choisi mon camp, je ferai de mon mieux pour rester informé, je ne serai pas gêné, je porterai un masque en cas de besoin, je ne pourrai pas prendre mon verre habituel avec mes amis quand je le souhaiterai.

Je vais probablement subir des conséquences financières (réduction de salaire, je souhaite éviter une perte complète d'emploi comme beaucoup ont eu et auront à le subir). Mais j'essaierai également de faire en sorte que les «AUTRES», qui, sans aucun reproche, subissent des conséquences bien pires que mes inconvénients mineurs, soient soutenus et protégés. Je veux m'assurer de continuer à prendre soin d'eux, directement et indirectement.

 

D'un point de vue écologique, la crise de la COVID-19 laissera aussi et malheureusement sa marque sur notre environnement.

L'utilisation d'équipements de protection individuelle, en plus d'affecter l'état de santé de la population en général, a déjà commencé à avoir un impact sur notre écosystème. Un grand nombre de masques flottants ont été repérés dans nos voies d'eau et nos mers et océans. Les gants à usage unique suivent la même tendance… L'avantage écologique temporaire des politiques «stay at home» et de quarantaine sur la qualité globale de l'air dans les zones urbaines a été presque immédiatement contrebalancé par l'augmentation négligente de l'élimination de divers éléments à base de plastique. Étant donné que les exigences du masque, ou son utilisation suggérée, devraient durer pendant une période prolongée (et qu'en dépit du refus d'une personne de bénéficier de ses avantages), je me demande comment divers gouvernements vont aborder et éventuellement réglementer l'élimination des gants et des masques.

 

En conclusion, il semble que, une fois de plus, notre propre sort soit entre nos mains, fortement tributaire de la science, de notre sens du devoir civique, du respect d'autrui et de notre environnement naturel.

Pourrons-nous passer ce test ?

 

Avertissement: Ce document est basé sur mon opinion personnelle et ma perception du monde. N'hésitez pas à critiquer !

 

N.B : Traduction en Français du texte original en anglais : Stanislas Hubert avec la collaboration de Dominique Lévèque et l'accord de l'auteur.

 


 

 

Philippe T Georgel, Ph.D, est Professeur en biochimie et biologie moléculaire à l'Université Marshall (Huntington en Virginie-Occidentale, Etats-Unis) dans le Département des sciences biologiques, Bâtiment de biotechnologie Byrd.

Il est aussi Président de l’Assemblée des enseignants de Marshall University.

Ses recherches portent plus particulièrement sur la régulation épigénétique de l’expression génique.

Il est l'auteur d'un article scientifique " Potential Health Risks Linked to Emerging Contaminants in Major Rivers and Treated Waters ",  sur la présence de perturbateurs endocriniens et de la buprénorphine (un opioïde) dans les cours d'eau locaux et la menace croissante qu'ils constituent pour les populations, avec James Kessler, Diane Dawley, Daniel Crow, Ramin Garmany, publié le 11 janvier 2020 sur le site du PRé.

Philippe T Georgel est membre du conseil scientifique du PRé.

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THE WORLD OF TOMORROW, BUT TODAY, by Philippe T Georgel, PhD, Professor, Department of Biological Sciences (Marshall University)
Original English text
The world of Tomorrow, but Today by Phil
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LE TRAVAIL A T-IL ENCORE DE L'AVENIR ? par Laurent Grandguillaume, vice-pt de la Fondation "Travailler Autrement" et Pt de "Territoires zéro chômeur de longue d


Le travail s’est profondément transformé en moins d’un siècle, tout comme les représentations que nous en avons, encore plus avec l’allongement de l’espérance de vie et les implications du vieillissement démographique qui remettent en cause ce qui reste du modèle de production et de consommation de masse.

Aujourd’hui, le monde change de nouveau, les paradigmes idem. Et le sens du progrès soumis à la question comme jamais. Nos modes de pensée « percutés ». L’emploi salarié ne joue plus comme jadis son rôle d’intégration sociale, en assurant à chacun une fonction, un revenu et un statut, et est devenu la principale variable d’ajustement dans la course à la productivité et à la compétitivité.

Face à la multiplicité aujourd’hui des formes d’emploi, comment remettre du sens, comment renouveler le dialogue social en prenant en compte la multitude des acteurs ?

C’est la question que pose Laurent Grandguillaume qui propose une « réintermédiation » au travers notamment d’un « contrat de confiance »


 

 

La crise actuelle accélère la mutation des relations d’emploi et de travail portée par la révolution numérique.

 

La polarisation entre salariés et indépendants est dépassée.

 

Ce que l’on appelait hier nouvelles formes d’emploi ont ouvert de multiples possibilités d’intermédiation, questionnant l’entreprise assise elle aussi sur le salariat.

 

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LE TRAVAIL A-T-IL ENCORE DE L'AVENIR ?
Par Laurent Grandguillaume
25-06-2020
La crise sanitaire oblige à repenser le travail pour s’adapter aux urgences, mais aussi pour innover et résister. Elle a accéléré le débat sur l’écologique, sur la nécessaire réduction des inégalités face à l’exclusion et à l’isolement social, sur le besoin de services publics efficients et sur l’utilité de refonder les politiques de l’emploi. Les débats se multiplient pour penser l’après dans les domaines de la transition écologique, du contrat social et de la relance économique, mais aussi sur la question des nouvelles médiations par les « tiers de confiance » dans une société fracturée par la défiance.
Laurent Grandguillaume propose ici d’aborder cette question sous l’angle du travail alors que le discours dominant depuis une décennie a été celui de la désintermédiation et de la critique virulente des corps intermédiaires.
LE TRAVAIL A-T-IL ENCORE DE l’AVENIR pa
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QUESTIONS DES MIGRANTS ? PROBLEME DES MIGRANTS ? par Dominique Balvet, historien, Université de Lille

The Immigrant, 1917, de et avec Charlie Chaplin

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QUESTIONS DES MIGRANTS ? PROBLEME DES MIGRANTS ? Par Dominique Balvet, historien, Université de Lille
« Question des migrants », « problème des migrants » ? Les termes dont usent personnalités politiques et « experts » médiatiques ne sont pas neutres, dès lors que la place des migrant.e.s dans nos sociétés européennes, la politique d’accueil ou les mesures de restrictions à leur encontre constituent un enjeu significatif lors des différents scrutins électoraux. Alors que la confusion - qu’elle soit ou non volontairement entretenue - quant à la terminologie employée, les formules choc (« ni une Europe forteresse, ni une Europe passoire » déclarait, par exemple, monsieur Hortefeux (1) et le flou entretenu sur la signification des données statistiques, permettent toutes les instrumentalisations politiques...
Question des migrants problème des migra
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Immigration - les"vagues" depuis le 19e siècle - Immigrés par nationalité en % de la population française recensée - Insee avril 2016 

Les migrations - fin du XXe siècle © Atelier de cartographie de Sciences Po : Marie-Françoise Durand, Benoît Martin, Patrice Mitrano - Musée de l'histoire de l'immigration



 

 

 

Dominique Balvet, professeur agrégé, docteur en histoire, est enseignant en histoire contemporaine à la faculté des Humanités de l’Université Lille Nord-Europe (ULNE).

 

Auteur d’une thèse sur «  Jacques Soustelle et l'Algérie française : gaullisme et antigaullisme, du Front populaire aux marges du Front national » (sous la direction de Jean-François Sirinelli).

 

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PAUVRES A MARSEILLE, par Philippe Langevin, économiste

 

 

Il faut se rendre à une évidence.

 

Les grands travaux engagés à Marseille, généralement avec le concours de l’Etat, de l’Union Européenne et du Conseil Départemental, n’ont pas amélioré sensiblement les conditions de vie de la plupart des marseillais. Certes, on ne peut pas nier la qualité des pôles d’excellence, les spécialités médicales, les performances de la recherche et de l’innovation, le dynamisme du parc scientifique et technologique de Marseille-Luminy ou du technopôle de Château-Gombert, la diversité des starts-up et les talents des « makers ».

 

On ne peut pas non plus négliger tout le potentiel d’Aix-Marseille-Université, le Grand Port Maritime ou l’opération d’intérêt national Euroméditerranée ; ni contester les crédits mobilisés dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville.

Sans pour autant estimer que toutes ces opérations soient exemplaires, il faut bien reconnaître que le Marseille d’aujourd’hui ne ressemble pas au Marseille des années passées ; par contre, la plupart des marseillais sont restés les mêmes. Simplement, les ingénieurs et les aménageurs qui décident la ville et la dessinent sont venus d’autres territoires.

 

 

 

 

 

MARSEILLE VA MIEUX QUE LES MARSEILLAIS

 

En effet ces investissements considérables n’ont pas bénéficié à tous les marseillais. Aujourd’hui, comme hier, Marseille est une ville de pauvres.

Aujourd’hui plus qu’hier, Marseille est une ville profondément inégalitaire. L’image de carte postale qu’on lui associe (il y a beaucoup plus de livres d’image et de photos sur Marseille que d’analyses économiques) n’est pas le reflet exact de la réalité.

Bien entendu, les ingénieurs et cadres supérieurs qui habitent au Roucas- Blanc ou sur la Corniche n’ont pas de problème pour se loger ni pour se déplace, ni pour travailler.

Ce sont les grands gagnants du renouveau de Marseille. Ils sont jeunes, paient des impôts, ont des enfants, fréquentent la Criée ou le MUCEM, et c’est très bien. Mais ils sont ultra minoritaires. Les autres Marseillais, commerçants, artisans ou employés, retraités vivent modestement. Beaucoup d’entre eux vivent même très mal. Leur situation est précaire.

La crise du Corona virus a fait tomber un grand nombre de ménages dans la pauvreté.

Au-delà des images et des clichés, tous les acteurs du développement de la cité Phocéenne peinent à travailler ensemble pour le bien commun. Chacun suit son chemin, défend ses priorités, implique ses propres partenaires sans prendre en compte ce que font les autres, souvent dans le même domaine et en direction du même public. Chaque association a ses pauvres, chaque service public sa réglementation, chaque quartier ses propres intérêts chaque secteur son maire.

 

Cette situation n’est pas propre à Marseille. D’autres grandes villes connaissent le même schéma. Mais elle prend ici une intensité singulière. La cité Phocéenne, parmi les dix premières villes françaises, est la plus pauvre et la plus inégalitaire de toutes. Le nouveau front de mer est caricatural entre richesse et beauté du côté mer et pauvreté et désordre du côté terre.

 

DE TRISTES RECORDS

 

Si on compare la situation économique et sociale de Marseille avec celle des autres grandes villes Françaises on constate de tristes records : solde migratoire négatif (-0,4%), faiblesse du revenu médian ( 18 248€), taux élevé de pauvreté (26%), faible part des ménages imposés (47%), création nette d’emploi entre 2011 et 2016 égale à zéro, inégalité de revenus : avant redistribution les plus riches ont un revenu 14 fois plus élevé que les plus pauvres !

 

Marseille est une des grandes villes françaises où la situation sociale est la plus difficile, en deuxième position après Lille.

Avec une population vieillissante où 4 ménages sur 10 sont composés d’une seule personne, une famille sur cinq est monoparentale et 35 quartiers sont prioritaires dans la politique de la ville. A Marseille, 13% des ménages sont allocataires du RSA, le taux d’activité et très faible (66,8%) et le taux de chômage très élevé (18,3%).

Il faut aussi prendre en compte les disparités entre les 16 arrondissements et les 100 quartiers qui ont chacun leur histoire et peu de relations entre eux. C’est au centre de la ville et des quartiers nord que la population est la plus pauvre et dans les quartiers sud qu’elle est la plus riche.

Il n’y a pas de véritable mixité à Marseille. Tous ces territoires ne font pas un tout cohérent.

Le 3° arrondissement est le territoire urbain le plus pauvre de tout le pays.

Cette situation est catastrophique, surtout si on la met en regard avec les grands travaux dont la ville a bénéficié. En fait, dans cet archipel de territoires, il n’y a pas d’effets d’entrainement des espaces plus dynamiques sur les autres. Les savants parlent d’une économie d’archipel.

 

A Marseille, les solitudes augmentent. 41 % des ménages sont composés d’une seule personne. Le veuvage et les séparations isolent les habitants du reste de la cité, les pauvres aussi qui se ferment sur eux-mêmes et se coupent du monde. Marseille est une ville où les tensions, les conflits, les fractures et même les règlements de compte font partie du paysage quotidien. Le fossé s’élargit entre ceux qui ont un logement, un emploi, une reconnaissance sociale et les autres. Au sein même des précaires, les inégalités sont fortes entre les protégés par l’aide sociale et les exclus de la solidarité nationale, les habitants des cités en politique de la ville et ceux qui n’en relèvent pas, les nouveaux immigrés et les exclus du droit d’asile.

Il y a aussi peu de points communs entre les ménages à très faibles ressources et les sans domicile fixe dont personne n’est capable de préciser exactement le nombre.

La réalité marseillaise n’est pas celle de son image d’une cité méridionale du verbe, d’empathie ou de bienveillance. Pagnol est mort et ses imitateurs sont peu crédibles.

Les crises économiques et maintenant sanitaires ont amplifié les méfiances, voire les hostilités vis-à-vis de l’autre en général : le voisin, l’étranger, le plus riche ou le moins pauvre que soi.

Il n’y a aucun point commun entre un ingénieur qui habite une résidence de prestige à Bonneveine, un commerçant qui survit à Noailles et un jeune chômeur de Saint-Barthélemy. Ils ne sont pas du même monde.

Le sentiment d’appartenance à une même communauté de vie ne résiste pas à la banalité des lieux. Ni Notre Dame de la Garde, ni le Stade Vélodrome, ni la Canebière ou l’avenue du Prado ne sont des territoires de rencontres entre communautés. Chacun de ces lieux a la sienne.

Etre marseillais ne veut plus dire grand-chose. A Marseille, comme ailleurs mais peut être plus qu’ailleurs, l’altérité devient une agression, le pauvre une menace, le migrant un danger.

 

LA PAUVRETE INVISIBLE

 

Quand on pense pauvreté, on fait souvent référence aux sans domicile fixe, probablement nombreux mais dont personne ne peut estimer exactement le nombre. On voit partout des mains tendues et des visages émaciés. Quoi que parfaitement inoffensifs, ils font peur.

On les évite. C’est la pauvreté visible qui s’étale sur les trottoirs et dans des abris de fortune. La population Roms, en errance d’un bidonville à un autre, les demandeurs d’asile en attente d’une décision de l’Etat à leur égard, les gens du voyage sédentarises sont en grande misère. Mais ce ne sont pas les plus nombreux. Marseille est aussi une ville de pauvreté invisible de familles modestes dont les ressources sont insuffisantes pour avoir une vie normale.

On trouve parmi eux, des employés et des ouvriers peu payés, des retraités dont la pension est très faible, des chibanis isolés, des migrants perdus. Les prestations sociales constituent la plus grande part de leurs revenus. Mal logés en HLM ou dans le logement social de fait de grandes copropriétés dégradées, cumulant pour les actifs des périodes d’emploi, de formation, de stage et de chômage, ces foyers cumulent les difficultés financières et d’accès aux services publics. On ne les retrouve pas seulement dans le centre-ville et les quartiers prioritaires. Ils sont partout.

Ils font Marseille.

Globalement, on peut estimer que 40% des marseillais rencontrent des difficultés de conditions de vie et qu’un grand nombre d’entre eux est en train de tomber dans la précarité.

Peu qualifiés, peu mobiles, peu considérés, ils n’ont aucune chance d’obtenir un emploi ou un stage dans les grandes opérations urbaines qui reconfigurent leur quartier. A quelques mètres, les occupants de la tour Méditerranée ou de l’immeuble CGA CGM côtoient sans les voir la précarité des habitants du 2° arrondissement ; comme les scientifiques de Château-Gombert ignorent les habitants de la Rose et les aménageurs d’Euroméditerranée la pauvreté structurelle qui se répand autour de la gare Saint-Charles. D’ailleurs Marseille ne souhaite pas parler de ses pauvres.

Exclus de l’espace et du débat public, les précaires ne participent jamais aux débats citoyens. Leurs lieux de vie sont toujours présentés de façon négative. Les classes favorisées se protègent dans leur logement et leur emploi. Elles font sécession.

 

LES VERTUS DE LA PANDEMIE

 

La crise du corona virus a initié à Marseille des élans imprévus de solidarité.

La mise brutalement à l’arrêt de l’économie a privé une grande partie de la population précaire de tout revenu : celle qui vivait de petits boulots plus ou moins déclarés, des ressources du marché aux puces, du travail au noir, des bricoles d’une économie de bazar, fondamentalement inégalitaire. Le confinement a également stoppé les maigres ressources de la mendicité.

Et chose incroyable digne d’un pays sous développé, la faim est devenue une réalité pour de nombreuses familles.

Le secteur associatif s’est rapidement mobilisé en distribuant des vivres, des paniers repas et des biens de première nécessité aux plus précaires. Les grands mouvements (Secours Populaire, Secours Catholique, Croix Rouge Française, Les Restos du Cœur, la Banque Alimentaire…) ont été accompagnés par de nouvelles associations, le CCAS, des collectifs d’habitants, des initiatives spontanées pour offrir de la nourriture à des ménages qui n’étaient habituellement pas clients de cette forme d’aide sociale : étudiants, familles modestes, immigrés qui ont dû survivre confinés sans ressource. Cette situation a été l’occasion de prendre conscience de la pauvreté à Marseille. Il faut souhaiter que le dé confinement ne stoppe pas ces élans de solidarité populaire qui prouvent que les marseillais ont du cœur.

 

Si la ville a suivi ce mouvement en ré-ouvrant la cantine centrale, ce qui est une bonne nouvelle, elle ne conduit pas pour autant une politique forte de réduction de la pauvreté.

Sans contester son implication pour les Sans Domicile Fixe, il faut bien constater que la lutte contre la pauvreté ou la construction d’une métropole inclusive ne relève pas de ses priorités. C’est au mieux une ambition, au pire une simple déclaration.

Dans les grandes opérations d’urbanisme, la prise en compte des habitants des quartiers reconfigurés est rarement prise en compte. Comme si ça allait de soi. L’observation de la réalité montre pourtant que ce n’est pas le cas. On peut aussi regretter que la question sociale ne soit pas à l’agenda des programmes des élections municipales à Marseille ; comme d’ailleurs la question d’Aix-Marseille Métropole, pourtant responsable de la politique de la ville et de l’insertion professionnelle.

La métropole des maires n’est pas une métropole des possibles.

 

VAINCRE LA PAUVRETE

 

C’est d’abord une question de méthode. La ville a peu de compétences en matière sociale directe. Elle doit impérativement travailler d’une part avec l’Etat, d’autre part avec le Conseil Départemental pour définir et mettre en œuvre une stratégie commune de lutte contre la pauvreté. Dans toutes ses politiques, Marseille doit intégrer la question sociale pour que ses habitants en situation précaires deviennent acteurs de leur propre inclusion ; et dépasser les simples emplois de chantier ou les clauses sociales (ce qui serait déjà positif) pour positionner les habitants d’un quartier en rénovation eu cœur du dispositif.

C’est aussi une problématique qui ne se limite pas aux plus pauvres mais qui concerne la totalité de la population, des entreprises et des administrations. Vaincre la pauvreté ne se ramène pas à un autre regard sur les pauvres mais à une autre vision de Marseille. Toutes les politiques sont interpellées, tous les marseillais doivent être invités à participer à une nouvelle ambition.

Une bonne mesure déjà pourrait lancer un travail de fond : l’arrêt des expulsions, le report des loyers les réductions de dette pour les factures d’eau, de gaz et d’électricité pour les plus pauvres.

 

Trois dimensions sont prioritaires : l’accès au logement par une forte augmentation du parc de logements sociaux et très sociaux, l’accès à l’emploi par l’accompagnement des actifs qui en sont très éloignés et le développement de l’insertion par l’activité économique, les transports en améliorant le réseau des transports en commun. D’autres politiques doivent être conduites pour permettre l’accès de tous à la culture, à la santé et à l’éducation.

Les inégalités considérables qui caractérisent ces domaines, auxquels ou pourrait ajouter le droit à l’alimentation détruisent Marseille.

D’autres mesures qui pourraient sembler secondaires ne le sont pas : la réouverture des fontaines publiques, la mise en place partout de bancs, de toilettes et de bains-douche, la mise à disposition gratuite de pochettes sanitaires, l’organisation de la distribution de repas. Les associations sont souvent les plus à même de répondre à ces dimensions pour insérer les plus démunis. Mais elles ne pourront travailler utilement sans l’appui de la ville et de l’Etat. Déjà, certaines d’entre elles ont dû cesser toute activité, n’ayant plus les moyens financiers de leur implication.

 

UNE QUESTION DE VALEUR

 

Une politique de fraternité permettrait de répondre à la situation sociale de Marseille et d’accorder au combat contre la pauvreté la dimension éthique qui lui donne sens. Les pauvres ne seraient plus une catégorie à part de marseillais démunis mais une composante essentielle de la mixité sociale qui fait la richesse d’une cité.

 

Une politique de fraternité lutterait contre l’isolement et la solitude de familles refermées sur elles-mêmes. Elle contribuerait à réduire les fractures entre classes sociales, entre communautés, entre religions, entre quartiers. Elle faciliterait la création de liens, de mixité, de projets communs, d’écoutes. Elle permettrait de développer des « compétences fraternelles » toute la vie durant : empathie, altruisme, bienveillance, humilité, « care »…

Elle donnerait sens aux « communs » de la vie quotidienne : le respect de l’autre, le souci de l’intérêt général, l’entraide, le don et le partage.

Elle lutterait efficacement contre les inégalités par la redistribution, la fiscalité et la mixité. Elle ne permettrait plus la concentration des plus précaires dans des quartiers réservés et des plus riches dans des quartiers protégés.

 

Une politique de fraternité restaurerait le dialogue dans toutes les formes de l’aide sociale. Elle éviterait le passage systématique par l’informatique de l’instruction des dossiers et de l’administration des aides. Les pauvres seraient écoutés et entendus.

 

De nouveaux métiers fraternels qui font le lien social seraient développés et reconnus comme vecteur efficace du changement et du combat contre la pauvreté : aies soignants, aides à domicile, médiateurs, auxiliaires de vie. La crise du Corona virus en a mis en évidence quelques-uns.

Elle a rendu visible l’engagement des invisibles.

 

Une politique de fraternité serait une politique de l’utilité sociale.

 

La fraternité sera au cœur du changement pour réduire les inégalités, combattre la pauvreté, avoir un toit et un emploi, participer à la vie citoyenne. Elle porterait une ville apaisée, agréable et attractive. La frugalité permettrait de revenir à l’essentiel, le passage d’une économie du bien à une économie du lien. La créativité permettrait de trouver de nouvelles réponses au combat contre la pauvreté : une génération d’entrepreneurs soucieux du bien commun, une administration de l’écoute et non plus du formulaire anonyme, une confiance retrouvée et de nouvelles opportunités.

 

La fraternité s’exprimerait par l’acquisition, dès l’école, des compétences fraternelles (empathie, écoute, bienveillance), le soutien aux tiers lieux (le Cloître, Coco Velten…) et aux mouvements associatifs, la revalorisation des métiers du lien et du soin

 

La frugalité sera dans la valorisation d’une économie de la proximité, la préservation des terres agricoles, le maintien des services publics, le rapprochement de l’emploi des lieux de vie, des commerces de quartier à taille humaine, la régénération des friches

 

La créativité mettrait en place de nouvelles entreprises d’utilité sociale, des activités économiques riches en emploi, des projets partagés innovants, l’intégration des sans papier, des sans abri et des sans-emploi à la société, la participation citoyenne à la gestion de la cité ;

 

Alors, et alors seulement le combat contre la pauvreté à Marseille prendra tout son sens.

 

 

Philippe Langevin est économiste, spécialiste de l’économie régionale et des questions de pauvreté, maître de conférences émérite à Aix-Marseille Université. Président de l’Association Régionale pour le Développement Local en PACA (ARDL Paca).

Egalement président de l’association éditrice d’Aquò d’Aquí.

Philippe Langevin est également l'auteur d'un article "Les Leçons de la pandémie" publié le 6 juin dernier sur le site du PRé.


Extrait du documentaire "Je rap donc je suis" diffusé en 1999 sur Arte. Le 3ème oeil - L'empire (1999) : https://www.youtube.com/watch?v=b5681...
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SOLIDARITE FINANCIERE ET ANNULATION DE DETTES : l'agenda financier de l'Europe d'après, par Liêm Hoang-Ngoc, économiste

Série PRé Le monde d’après, c’est maintenant

Une contribution de Liêm Hoang-Ngoc

 

« L’Europe d’après » n’est déjà plus tout à fait celle de Karlsruhe.

La Banque centrale a annoncé le rachat de 1025 milliards de titres publics sur le marché secondaire, afin de permettre aux États d’emprunter à des taux bas sur le marché primaire.

Sa politique non-conventionnelle fait croître la masse monétaire bien plus vite que le PIB.

Elle en appelle désormais au déploiement de la politique budgétaire, ce que la Commission européenne a permis, en suspendant le pacte de stabilité pour que les États puissent engager des plans de relance. La capacité d’endettement de certains d’entre eux étant limitée, le débat sur la mise en place d’une capacité budgétaire commune, financée par une dette mutualisée est désormais ouvert.

 

La vallée aux blés, huile sur toile, 80 x 60 cm. François Lemaire

 

LA MONNAIE UNIQUE NE PEUT FONCTIONNER SANS MECANISME DE SOLIDARITE BUDGETAIRE

 

La récession qui touche sévèrement l’ensemble de la zone euro et les chocs asymétriques de la crise sanitaire (i.e. l’impact spécifique à chaque pays de la pandémie) représentent en effet les cas d’école où une capacité budgétaire commune et coordonnée est appelée à se déployer, pour compléter les mesures précédentes. Elle a pour vocation de transférer aux États membres, ayant abdiqué leur souveraineté monétaire et disposant de ressources budgétaires limitées, les moyens nécessaires pour affronter ces crises.

Le budget européen (représentant à peine plus de 1% du PIB communautaire) est pour l’heure insuffisant pour jouer ce rôle, comme le laissent présager les négociations en cours du cadre financier pluriannuel 2021-2027. C’est pourquoi la France, l’Italie, l’Espagne et six autres États en avaient appelé, lors du sommet européen de mars 2020, à l’émission de « corona bonds » pour financer la solidarité sanitaire et financière européenne. Ces corona-bonds sont l’avatar d’euro-obligations, susceptibles de lever de nouvelles ressources propres pour le budget européen. L’Allemagne, suivie par les Pays-Bas et les pays « frugaux », en avait toujours rejeté la perspective, au nom du refus d’une mutualisation des dettes, proscrite par les traités. Ces quasi-bons du Trésor européens posent de surcroît le problème de leur émission par un embryon de Trésor européen qui, s’il voyait le jour, devrait théoriquement être placé sous l’égide de la Commission et contrôlé par le Conseil et le Parlement européen, selon les canons de la « méthode communautaire ». Une modification des traités aurait été pour cela nécessaire. Or les « frugaux » ont jusqu’à présent refusé un tel saut vers le fédéralisme budgétaire et avaient, dans un premier temps proposé de mobiliser le Mécanisme Européen de Stabilité (MES), comme alternative aux « corona bonds ».

La principale différence est que les « corona bonds » servent à financer des dépenses communes, alors que les prêts du MES sont destinés aux seuls États membres et en alourdissent par conséquent leur dette récipiendaire.

Entré en vigueur en 2012, le MES a été créé lors de la crise des dettes souveraines.

Il est accessible aux États ayant ratifié le traité budgétaire (le Traité sur la Stabilité, la Convergence et la Gouvernance imposant l’équilibre structurel des comptes publics), voulu par la chancelière allemande. Le MES est un mécanisme intergouvernemental. Doté de 80 milliards de fonds propres et de plus 620 milliards de capital exigible des États, il est piloté à l’unanimité par un Conseil des gouverneurs présidé par le président de l’Eurogroupe.

Chaque pays y est représenté par son ministre des finances. En cas d’absence de consensus, une majorité qualifiée de 85% prime, où les voix des principaux contributeurs (Allemagne et France – qui contribuent respectivement au MES à hauteur de 27% et 20,5%) sont décisives.

Le MES peut emprunter sur les marchés et prêter aux États qui le demandent, à la condition qu’ils appliquent la politique décidée en contrepartie et contrôlée par une troïka composée de représentants de la BCE, de la Commission et du FMI. Ce dispositif est parfaitement conforme au principe de « macro-conditionnalité », cher à l’ancien ministre des finances allemand Wolfgang Schaüble.

          C’est ici que le mécanisme intergouvernemental qu’est le MES, supposé préserver la souveraineté des États, se retourne littéralement contre la souveraineté budgétaire du pays qui lui demande assistance. Lorsque fut évoquée l’éventualité d’un recours au MES, le zèle avec lequel les « frugaux » ont méprisé certains États en quête d’aides, mais qu’ils suspectent de laxisme, est révélateur de l’état d’esprit dénoncé par Jacques Delors lui-même au lendemain du Sommet européen de mars : « Le climat qui semble régner entre les chefs d’État et de gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l’Union européenne ».

             Cette déclaration de l’ancien président de la Commission a-t-elle poussé nombre de ceux qui ont participé à la mise en place des politiques d’austérité (assimilables à des politiques de dévaluations internes – cf. infra) à prendre conscience qu’une monnaie unique dans une Europe composée d’économies non-convergentes ne peut fonctionner sans mécanisme de solidarité financière ? A défaut, les pays victimes de déséquilibres macroéconomiques seraient à terme condamnés à sortir de l’euro, pour s’ajuster par la dévaluation externe.

L’accord franco-allemand du 18 mai représente en tout cas un tournant non négligeable en direction vers une mutualisation de la dette. La solution proposée, mise en musique par la Commission européenne, est de financer un fond commun de 750 milliards grâce à l’émission d’euro-obligations par la Commission elle-même, dotée d’une excellente notation par les marchés. Ce fond vient s’ajouter au cadre financier pluriannuel. Il versera des subventions (et non des prêts). Les remboursements d’emprunts seraient opérés par chaque État au prorata de sa contribution au budget communautaire, ce qui revient à instituer une union de transferts organisant la convergence vers le haut des régions et secteurs en difficulté. Cette initiative tranche avec la stratégie de dévaluation interne qui a prévalu jusqu’à présent, imposant aux économies endettées et victimes de « chocs » de baisser leurs salaires et leurs dépenses sociales.

 

LA BCE PEUT SOULAGER LA DETTE DES ETATS

 

Le mécanisme imaginé par la Commission s’avère néanmoins limité. Dans une résolution favorable à un pacte vert, le Parlement européen avait chiffré à 2000 milliards la somme nécessaire pour financer la relance économique dans le cadre d’un pacte vert. De surcroît, ce mécanisme est seulement ponctuel. L’hypothèse d’une capacité budgétaire permanente et substantielle de la zone euro, financée par de nouvelles ressources propres, n’est pas encore à l’ordre du jour. Elle nécessitera une modification des traités.

C’est pourquoi la BCE est inévitablement appelée à amplifier son action pour soulager les États membres de la zone euro. Ses statuts lui interdisent de monétiser les dettes publiques, c’est-à-dire de les financer directement. Elle n’est pas autorisée à acheter des titres sur le marché primaire. Elle ne peut donc souscrire à une quelconque dette perpétuelle à taux zéro qui serait émise par un État, comme le suggère certains. Ceci reviendrait concrètement à financer directement la dépense publique par la planche à billet, puisque le principe d’une dette perpétuelle est que l’État qui l’émet ne rembourse pas le montant emprunté mais acquitte un intérêt à un taux fixe, ici égal à zéro. La Banque centrale est par contre autorisée à racheter de la dette publique et privée sur le marché secondaire (le marché des titres déjà émis), ce qu’elle fait massivement et a pour effet indirect de détendre les taux sur le marché primaire : les marchés se ruent volontiers sur des titres liquides, qu’elles savent pouvoir revendre facilement à la BCE. Une fois ces titres arrivés à échéance, les États remboursent le principal emprunté, que la BCE reverse aux banques centrales nationales – qui les utilisent pour provisionner leur bilan ou les reversent aux États. De fait, les États prélèvent des impôts pour se rembourser à eux-mêmes la dette qu’ils ont jadis contractée !

Rien (dans ses statuts) n’interdit alors à la BCE d’annuler une partie de ces dettes.

Ceci libèrerait immédiatement autant de ressources, que les États pourraient consacrer au financement des dépenses nécessaires à la transition écologique et sociale du monde d’après et ce, sans alourdir d’un euro leur dette ! Cela éviterait, par la suite, de recourir à de nouveaux plans d’austérité tels que ceux qui ont été mis en place pour éponger la dette générée par les plans de sauvetage des banques après la crise de 2008.

Dans la conjoncture actuelle, l’annulation des dettes ne serait en aucun cas inflationniste, puisque l’économie est éloignée du plein-emploi et que les « tensions salariales » ont disparu. Le bilan de la BCE se dégraderait, certes, mais un rapport de la BRI (Banque des règlements internationaux) [1] a récemment reconnu qu’une banque centrale pouvait fonctionner sans problème avec des fonds propres négatifs, tant que règne la confiance accordée par les agents économiques envers la monnaie qu’elle émet.

La BCE déteint 2200 milliards de dettes publiques, dont 420 milliards de dette française. L’annulation d’une partie de celle-ci permettrait de dégager 100 à 200 milliards pour mettre sur pieds un véritable programme de transition écologique, sans alourdir plus encore notre dette publique.

 

L’air du temps a indéniablement changé en Europe. Des débats jusqu’alors interdits sont désormais ouverts : la supression du pacte de stabilité, la constitution d’une capacité budgétaire commune financée par de nouvelles ressources propres, la monétisation des dettes publiques… Pour se développer, la zone euro doit se doter des armes monétaire et budgétaire lui permettant de faire feu de tout bois pour surmonter la crise et organiser la transition écologique et sociale vers le monde d’après. Reste à imaginer les mécanismes de contrôle démocratique de cet arsenal. A cet effet, un changement de traité devra également être l’occasion d’accroître le pouvoir des parlements nationaux et européen, dépositaires de la volonté générale.

 

[1] Archer D., Maser-Boehm P. (2013), « Central bank finances », BIS Papers n° 71, April.

 

Liêm Hoang-Ngoc, économiste, est maître de conférences HDR à l’Université de Paris I-Panthéon Sorbonne.

Lauréat du prix Jacques Tymen de l’Association d’Economie Sociale (1990).

Il s’engage parallèlement en politique en devenant le secrétaire général du club Démocratie-Egalité d’Henri Emmanuelli de 2000 à 2002. Il est membre du Conseil national du PS de 2002 à 2015, secrétaire national adjoint en charge de l’économie de 2008 à 2012 et membre du Bureau national de 2012 à 2014. Il démissionne après le congrès de Poitiers de 2015 pour fonder un nouveau mouvement politique : La Nouvelle Gauche Socialiste. Député au Parlement européen (groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates) de 2009 à 2014, il est le co-rapporteur remarqué d’un rapport d’enquête sur le rôle et les activités de la « troïka » (BCE, Commission et FMI) dans les pays du programme de la zone euro en 2013-2014.

Plus récemment, on le retrouve co-fondateur de La France Insoumise, responsable des questions économiques dans l’équipe de campagne de LFI en 2017, où il se fait le promoteur d’un keynésianisme social et écologique. Il continue depuis à travailler sur l’idée d’un « éco-socialisme ». Il est aujourd’hui conseiller régional d’Occitanie.

Il est chroniqueur économique sur France Inter, en binôme avec Bernard Maris, dans la rubrique « l’autre économie » durant la saison 2008. Et dans la revue Politis (rubrique économique « à contre-courant ») depuis 2003.

 

Auteur notamment de « La gauche ne doit pas mourir » avec Philippe Marlière (Les Liens qui libèrent, 2014), « Vive l’impôt ! » (Grasset, 2007), « Le Fabuleux Destin de la courbe de Phillips », (Presses universitaires du Septentrion, 2007), « Salaires et emploi, une critique de la pensée unique », (Syros, 1996).

 

Remerciements à François Lemaire, artiste-peintre

François Lemaire artiste-peintre

www.francoislemaire.fr
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THE LANCET : UN TOUT PETIT MONDE, par Renée Fregosi, directrice de recherche en Science politique à l'Université Paris-Sorbonne-Nouvelle

Au travers de la question du fonctionnement des revues scientifiques, Renée Fregosi aborde le problème de la sélection au sein du milieu scientifique, et plus généralement savant, que vient mettre singulièrement en lumière la controverse autour de la revue The Lancet (avec son étude sur la chloroquine - CQ - et son dérivé, l'hydroxychloroquine - HCQ - financée par Abbott, Medtronic, Janssen, Mesoblast, Portola, Bayer, Baim Institute for Clinical Research, Nupulse CV, FineHeart, Leviticus, Roivant et Triple Gene). Elle pose en creux la question essentielle de quelle recherche, quelle formation après le covid-19 ? Quel recrutement et quelle promotion pour les chercheurs et les enseignants-chercheurs ?

Peut-en rester à l’académique réponse : « le jugement des pairs » ?

Son propos n’est pas ici de remettre une pièce dans la machine, ou d’avoir la prétention de statuer sur le fond de l'hydroxychloroquine ou de la méta-étude de la revue scientifique médicale britannique. Alors que l’OMS vient de donner son feu vert à la reprise des essais cliniques, après les avoir suspendus, et que l’on pressent, après la sortie d’une autre étude pilotée par l’université du Minnesota, randomisée (la référence pour l’étude des résultats cliniques qui consiste à comparer un traitement à un autre traitement, à une absence de traitement ou à un placebo), peu conclusive, car l’étude est manifestement trop petite, et que d’autres seront à l'évidence nécessaires pour savoir de façon certaine si l’hydroxychloroquine peut ou non avoir un effet positif modéré, il est d’évoquer plus généralement le fonctionnement universitaire et le "rapport étude savante/diffusion du savoir au plus grand nombre".

Il est vrai que la question des dérives universitaires n'est pas nouvelle. Les codes et coteries sont souvent de mise, encore qu’il faudrait sans doute faire des distingos selon les disciplines. On se souvient notamment qu’elles ont même fait l’objet d’un roman assez réaliste de l’anglais David Lodge « Un tout petit monde » (2006) empreint d’un humour noir délicieux…Comme n’est pas davantage une vue de l’esprit la problématique sinon de la dépendance parfois des politiques de santé (et de l’information) à des intérêts privés, du moins des conflits d’intérêts.

Qui dépasse de loin les erreurs de codage reconnues par The Lancet.

 

 

 La revue médicale britannique The Lancet a émis, mardi 2 juin, une mise en garde vis-à-vis d’une étude publiée par la revue elle-même courant mai dernier. Revue de référence s’il en est en matière de recherche médicale, avec cette annonce, The Lancet vient de lancer un pavé dans la mare du monde de la recherche universitaire et ce, bien au-delà de la science médicale.

L’étude suspectée désormais de défauts plus graves encore que des biais de conception et d’interprétation, avait pourtant provoqué des décisions drastiques de politiques publiques tant en France qu’à l’OMS : interdiction de l’usage de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la Covid-19 et arrêt de tous les essais cliniques testant cette molécule. C’est ainsi toute la crédibilité des « grandes revues de référence », et le système même de la promotion par la course aux publications dans le monde universitaire international, qui se trouvent remis en cause.

 

Le petit marigot des « prestigieuses » revues médicales

 

Certes, le monde médical est sans doute parmi les milieux les plus fermés et les plus corporatistes. Et son pouvoir sur les individus et les sociétés est connu de tous, même si on n’a pas lu les analyses de Michel Foucault sur le sujet. Car les médecins président bien souvent à nos destinées. De plus, les progrès considérables réalisés dans les domaines de la biologie cellulaire notamment, de la virologie, de l’infectiologie, de l’épidémiologie et de la pharmacologie, font de la science médicale un domaine hyper spécialisé dont les tenants et aboutissants échappent à la grande majorité des populations. Pourtant, c’est sans doute aussi la pratique scientifique qui touche le plus directement et le plus massivement tout un chacun. C’est pourquoi, avec la crise sanitaire du Covid et la dramatisation (plus ou moins justifiée) de la situation par les autorités politico-scientifiques, les gens « du tout venant » se sont immiscés dans des questions jusque-là réservées aux spécialistes, aux experts. Le citoyen lambda qui cherchait à comprendre la maladie et à s’en prémunir était alors raillé et conspué par les « sachants » qui aimaient à se moquer « des millions d’épidémiologistes » nés de l’épidémie du coronavirus.
Certes, il est toujours dangereux de livrer à l’opinion peu informée et versatile, des questions théoriques et pratiques complexes, qui risquent alors de devenir, comme on l’a vu avec la polémique sur l’hydroxychloroquine, des enjeux idéologiques.

Au demeurant, la question de la « vulgarisation » des savoirs se pose aussi bien en médecine que dans tous les autres domaines de la recherche, en sciences « dures » comme en sciences humaines et sociales. Et si elle fait débat, ce n’est hélas qu’à bas bruit car les « chercheurs » sont avares de leurs savoirs, fiers de leurs méthodes scientifiques, et jaloux de leur indépendance.

Le terme de vulgarisation peut d’ailleurs avoir quelque chose de péjoratif. Et, alors que leur articulation dans l’Université est prônée haut et fort, l’antagonisme entre enseignement et recherche travaille sourdement au point que pour discréditer certains collègues, on les traite volontiers de « pédagogues ». Comme si les universitaires étaient d’une essence tellement supérieure aux enseignants du primaire et du secondaire que bien transmettre un savoir à des étudiants était méprisable au regard des enjeux de la Recherche.

 

Tenants et aboutissants des querelles universitaires

 

Mais au-delà de cette question importante de l’irrigation des savoirs au sein des sociétés et de l’éducation populaire, c’est le problème de la sélection au sein du milieu savant que vient mettre en lumière la défaillance de la revue The Lancet.

À la question difficile de comment recruter et promouvoir les chercheurs et les enseignants-chercheurs, la tradition du milieu universitaire répond par l’endogamie moyenâgeuse : « le jugement des pairs ». Or, ce type de sélection est faussée, au mieux biaisée, au pire malhonnête et frauduleuse. Contrairement aux examens et aux concours par épreuves écrites anonymes, le recrutement des enseignants universitaires (temporaires ou titulaires, maîtres de conférences ou professeurs) se fait sur dossier nominal puis sur audition par un jury d’enseignants en poste. A priori, la bonne foi des membres des jurys ne devrait pas poser de problème. Mais la disproportion entre le nombre de postes à pourvoir et celui des candidats est telle que la sélection se fait in fine de façon arbitraire entre postulants de valeur équivalente. Et là les rapports de force entre « écoles » ou dit plus crûment entre « clans » adverses, jouent à plein. Il en est de même pour les promotions internes (passage de maître de conférence à professeur et pour les augmentations de grades hors ancienneté et passage à la « hors classe »).
Quant aux recours lorsqu’ils existent juridiquement, ils sont de fait impossibles sauf à oser la requête auprès du Conseil d’État, car on vous répondra toujours que « la commission de sélection est souveraine ». Par ailleurs, les contestations sont découragées par l’argument de non-scientificité des travaux des candidats écartés ou des collègues décriés. En sciences humaines et sociales tout spécialement, les partisans se revendiquant de Pierre Bourdieu aiment ainsi se moquer de leurs collègues qui préfèrent l’esprit critique de l’humanisme, la libre pensée et le comparatisme universaliste, aux préceptes systématiques de la critique sociale de la domination, de la dénonciation de « l’essentialisation » et de la stigmatisation du mâle occidental. Hors du dogme et du clan du bourdivisme, point de travail valable ni théorique ni de « terrain », nulle reconnaissance professionnelle ou institutionnelle, et tout collègue à qui est ainsi déniée la qualité scientifique est transformé ispo facto en adversaire à abattre.

 

Les comités de lecture vont avoir mauvaise presse !

 

Enfin, à propos des fameuses « publications » qui doivent figurer en nombre sur un CV pour être reconnu par « ses pairs », la supercherie est peut-être encore plus flagrante, bien que quasiment unanimement tue par le milieu universitaire. Seules les revues « à comité de lecture » sont retenues comme valables pour orner un CV sous prétexte que les articles soumis par leurs auteurs sont anonymisés et que les lecteurs sont des plus compétents. Or, d’une part, l’anonymat est très relatif dans un milieu aussi endogamique et, en sciences humaines et sociales tout spécialement, nombre d’auteurs d’articles publient dans leur propre revue ou de façon « croisée » dans des revues de collègues amis. Par ailleurs, en sciences « dures » cette fois, la plupart des articles sont rédigés par des « vassaux » (étudiants ou jeunes chercheurs dépendants) et signés systématiquement par tous les membres de l’équipe et en premier lieu par le « patron » tout puissant.
D’autre part, les lecteurs de ces revues plus ou moins prestigieuses « à comité de lecture » ne sont pas toujours aussi compétents ou incorruptibles qu’on le dit. Sinon comment expliquer en pleine polémique la publication de cette étude dans le Lancet ?

Ou encore, autre signe du manque de professionnalisme des lecteurs de telles revues, le canular monté par des chercheurs qui, en 2018, ont piégé plusieurs revues nord-américaines de renom en proposant des articles sociologiques absurdes mais politiquement corrects selon les nouvelles idéologies en vogue sur les campus. Au total, sept de leurs articles « bidons » ont été publiés après être passés par les filtres des comités de lecture. En l’occurrence il s’agissait d’un biais idéologique. Mais outre les effets de copinage, des intérêts plus directement politiques ou financiers peuvent être en jeu, notamment lorsqu’il est question de défendre des politiques publiques ou des traitements impliquant des laboratoires pharmaceutiques.
Réformer le système n’est sûrement pas aisé. Une piste toutefois pourrait consister dans une veille pour garantir au sein du milieu universitaire et savant en général, non pas une unanimité confinant à l’omerta, mais au contraire une pluralité de points de vue et d’approches scientifiques. Car la noblesse de la science réside précisément dans la confrontation d’expériences, d’analyses et de conclusions diverses et souvent divergentes. Ainsi, les débats méthodologiques sur les types d’essais randomisés ou observationnels ne sont pas en soi scandaleux. En bonne pratique démocratique, l’accord doit se faire alors sur la place du désaccord.

 

 

Renée Fregosi est philosophe et politologue. Enseignant-chercheur à l'IHEAL (Institut des hautes études de l'Amérique latine), directrice de recherche en Science politique à l'Université Paris-Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié dernièrement " Français encore un effort... pour rester laïques ! "(Ed L'Harmattan, 2019) et "Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates "(éd. du Moment 2016).

 

N.B : cet article a été publié le 4 juin par la revue Causeur sous le titre « Le scandale The Lancet remet en cause le fonctionnement des revues “de référence” - The Lancet, des "pieds nickelés" comme l'affirme Didier Raoult? »  :

https://www.causeur.fr/the-lancet-revues-universitaires-177545?utm_source=email&utm_medium=social&utm_campaign=SocialWarfare

 

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