LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES
Voici un nouveau poème d'Henri THOMAS (7 décembre 1912, Anglemont - Vosges) - 3 novembre 1993, Paris), poète, romancier et traducteur, tiré de son recueil de poésie Nul désordre (1950).
En 1948, le jeune écrivain part pour les « hivers charbonneux » de Londres, où il devint traducteur à la BBC pendant quelques dix ans. Il enseigne la littérature française à l’université Brandeis (Massachussets) aux États-Unis, pendant dix autres années, de 1958 à 1960. Puis il revient en France comme lecteur des manuscrits de littérature allemande chez Gallimard.
Prix Médicis en 1961 pour John Perkins, qui,le fit connaître, prix Fémina pour Le Promontoire en 1962, Prix Novembre pour La Chasse aux trésors en 1992, Grand Prix de poésie de l'Académie Française en 1986, Henri Thomas reste cependant un grand méconnu du public.
On dira de lui qu'il était un "Irréductible" de la littérature dont la sincérité, la quête de sens, la volonté de dialoguer avec le lecteur, son ouverture attentive à l'inobservé ou à ce qui peut paraître insignifiant, contribueront à faire de lui un auteur à la marge des cercles conventionnels. Il faut dire qu'il mettait "la poésie au dessus de la littérature".
Il refusera les honneurs tandis que Jean Paulhan intègrera l'Académie Française, il paiera cher sa liberté ce qui le conduira par moments à des accès de profonds désarrois, d'égarements et de lucidité âpre.
Il dira à propos de son travail que “ L'oeuvre d'un romancier se construit comme une jetée dans la mer : beaucoup de blocs entassés sous l'eau, avant qu'on voie émerger ceux qui constituent la promenade du soir... ”
Ce que je vois
Le lilas fleurit sous la lune
Et ce que je vois je le dis :
La fille nue à gorge brune
Dans le lilas m'ouvre son lit
Le lit du torrent m'est ouver
Et la fille aux genoux polis
Chaque nuit roule vers la mer,
Une vague étouffe ses cris.
C'est là le drame de mes jours,
La nuit revient sans le résoudre,
À la renverse fuit l'amour
Jusqu'à la mer pour se dissoudre
Si je l'attrape je m'éveille,
Si je m'éveille elle est perdue
Ainsi de suite. Est-ce merveille
Si j'ai l'air de tomber des nues ?
What I See
The lilac blooms in the moonlight
I say just what I see
Nude brown-throated lass in the lilac
Opens her bed to me.
The torrent’s bed lies open
The lass – how smooth her knee –
A wave drowns out her murmurs –
Rolls nightly to the sea.
This is my daily drama
Night never can resolve
Love to the sea runs backward
Runs seaward to dissolve.
If I grasp, I wake, and it’s vanished!
And so on. No surprise
If I look as if I’ve tumbled
Out of the clouidy skies.
Copyright © Timothy Adès
Timothy Adès est un poète traducteur britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Robert Desnos, Jean Cassou, Guillaume Apollinaire, Georges Pérec, Gérard de Nerval, Louise Labé, également de Federico García Lorca, Alberto Arvelo Torrealba, Alfonso Reyes, de Bertold Brecht, Hermann Hesse, Heinrich Heine et d'Angelos Sikelianos.
Il a réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e. "Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les "Chantefables" et les "Rrose Sélavy" de Robert Desnos en anglais.
Membre de la Royal Society of Literature, administrateur de la revue "Agenda Poetry" (fondée en 1959 par Ezra Pound et William Cookson) et membre de son comité de rédaction, Timothy Adès est très engagé en faveur de la transition écologique & énergétique.
Lauréat entre autres des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.
Derniers ouvrages parus : "Ringelnatz the Rhymer " , édition bilingue allemand-anglais (The High Window, 4 août 2024; " Morgenstern's Magic", édition bilingue allemand/anglais des poèmes de Christian Morgenstern (1871-1914) (The High Window, 4 février 2024; "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019), édition bilingue espagnol/anglais; "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant" (Arc Publications, 2017), édition bilingue français/anglais, 527 pages, les poèmes de Desnos avec les versions de Timothy Adès.
Timothy Adès est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique "Tutti Frutti " (chroniques et rendez-vous culturels, poétiques, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace. Publiés généralement le week-end).
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Dominique Lévèque (lundi, 27 avril 2026 10:58)
Mille mercis à Timothy Adès de nous donner à relire Henri Thomas, après avoir traduit pour nous en 2025 “Nul désordre”(https://www.pourunerepubliqueecologique.org/2025/05/18/nul-desordre-par-henri-thomas-timothy-adès/) et de contribuer ainsi à faire découvrir un auteur méconnu, énigmatique, une oeuvre singulière.
J’ai personnellement découvert Henri Thomas grâce à Jérôme Garcin dans sa chronique littéraire du Nouvel Observateur au début des années 90 dans laquelle il avait l’ambition de mettre en lumière des auteurs « oubliés » ou « trop discrets ».
Je me souviens avoir été marqué à l’époque par son roman “La Défeuillée” que j’ai souvent relu depuis qui me tenait dans une intrigante confusion entre le rêve et la réalité, entre la conscience de soi et la perception de l’autre. Et cette phrase :
« Quelqu’un rêve que je suis vivant. Quand il cessera de rêver — quand il s’éveillera — je mourrai. »
Plus tard, je lirai le Journal d’Henri Thomas, ses “Carnets 1934-1948” avec ce sous-titre (très) évocateur : “Si tu ne désensables pas ta vie chaque jour... », qui va de la fin de son adolescence jusqu’au lendemain de la mort d’Antonin Artaud…