LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES
Voici en ce jour de deuxième tour des élections municipales en France un poème de cet écrivain "hors du commun", insaisissable, une humaniste à l'immense liberté que fut Marguerite Yourcenar (Bruxelles, 1903-Mount Desert,1987).
L'auteur des Mémoires d'Adrien (publiées en 1951), un roman qui a consolidé sa réputation, l'a placé parmi les figures majeures du XXᵉ siècle, fut la première femme élue en 1979 à l’Académie française, au fauteuil de Roger Caillois, le 6 mars 1980, sans avoir jamais rien sollicité, après l'avoir été à titre de membre étranger à l’Académie belge de Langue et de Littérature françaises en 1971. Elle est reçue sous la coupole le 22 janvier 1981 par Jean d’Ormesson.
Poétesse, essayiste, critique littéraire et traductrice, c'est son oeuvre romanesque (conservée dans la collection de "La Pléiade") qui la fit connaître et lui attira la renommée. Yourcenar publie son premier roman à 26 ans. C'est une femme libre, y compris de toute catégorisation, une femme libre d'explorer la diversité des genres et des thèmes dans son oeuvre, également une femme libre d'aimer qui elle veut, et de jouir de la sensualité de cette liberté.
Le poème "Vous ne saurez jamais" est tiré de son recueil Les charités d’Alcippe (1929). Il servira (me semble-t-il) d’hommage à son amante, sa compagne, « la personne avec qui je partage ma maison », sa traductrice, une américaine de son âge, Grace Frick (1903-1979) avec laquelle elle s'installe aux Etats-Unis en 1950. Elles gisent ensemble aux États-Unis.
Jean-Denis Bredin, dans son discours de réception à l'Académie au siège laissé vaccant par Marguerite Yourcenar dira d'elle : « Elle a lucidement observé l’éphémère, le tragique de chaque destin, elle a mesuré nos infirmités, elle a tenté de faire le tour de nos prisons, de la sienne en tout cas, elle a vu l’homme détruire l’homme par sa férocité et aussi par son progrès, et pourtant elle a merveilleusement dit, répété, jusqu’au dernier jour, qu’il nous fallait toujours regarder, toujours repartir, tout faire et dire pour laisser le monde plus beau et plus intelligent, et encore qu’il ne faut jamais rien clore, ni sa pensée ni sa porte, et que notre aventure est de nous rendre chaque jour plus libres de chacun et plus respectueux de chacun.»
Pour aller plus loin avec Marguerite Yourcenar, ce Hors-série du Monde (mai 2025), "Marguerite Yourcenar. Désirs d’ailleurs" :
Son long et docte discours sous la coupole :
https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-marguerite-yourcenar
Son enfance marquante : https://www.youtube.com/watch?v=P_k8vtnoTcY
Vous ne saurez jamais
Vous ne saurez jamais que votre âme voyage
Comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté ;
Et que rien, ni le temps, d’autres amours, ni l’âge,
N’empêcheront jamais que vous ayez été.
Que la beauté du monde a pris votre visage,
Vit de votre douceur, luit de votre clarté,
Et que ce lac pensif au fond du paysage
Me redit seulement votre sérénité.
Vous ne saurez jamais que j’emporte votre âme
Comme une lampe d’or qui m’éclaire en marchant ;
Qu’un peu de votre voix a passé dans mon chant.
Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme,
M’instruisent des sentiers que vous avez suivis,
Et vous vivez un peu puisque je vous survis.
You'll never know
Translation by Timothy Adès
You'll never know your soul is one that roves
Like a dear heart that mine guards deep within;
Nothing, not time of age, nor other loves,
Will ever change the fact that you have been.
The beauty of the world took on your face,
Lives in your sweetness, glitters in your day;
The pond that ponders in its rural place
Just echoes to me your serenity.
You'll never know I bear your soul along
Like a gold lamp, by which my path is lit.
Shards of your voice have passed into my song.
Sweet brazier, your flame, sweet flare, your rays
Light where you walked, instruct me in your ways.
Since I live on, you live a little, yet.
Copyright © Timothy Adès
- Les Carités d'Alcippe
- Marguerite Yourcenar à l'Académie française
- Grâce Frick
Timothy Adès est un poète traducteur britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Robert Desnos, Jean Cassou, Guillaume Apollinaire, Georges Pérec, Gérard de Nerval, Louise Labé, également de Federico García Lorca, Alberto Arvelo Torrealba, Alfonso Reyes, de Bertold Brecht, Hermann Hesse, Heinrich Heine et d'Angelos Sikelianos.
Il a réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e. "Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les "Chantefables" et les "Rrose Sélavy" de Robert Desnos en anglais.
Membre de la Royal Society of Literature, administrateur de la revue "Agenda Poetry" (fondée en 1959 par Ezra Pound et William Cookson) et membre de son comité de rédaction, Timothy Adès est très engagé en faveur de la transition écologique & énergétique.
Lauréat entre autres des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.
Derniers ouvrages parus : "Ringelnatz the Rhymer " , édition bilingue allemand-anglais (The High Window, 4 août 2024; " Morgenstern's Magic", édition bilingue allemand/anglais des poèmes de Christian Morgenstern (1871-1914) (The High Window, 4 février 2024; "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019), édition bilingue espagnol/anglais; "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant" (Arc Publications, 2017), édition bilingue français/anglais, 527 pages, les poèmes de Desnos avec les versions de Timothy Adès.
Timothy Adès est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique "Tutti Frutti " (chroniques et rendez-vous culturels, poétiques, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace. Publiés généralement le week-end).



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