LE POST POETIQUE DOMINICAL DE TIMOTHY ADES

Si je mourrais là-bas est une lettre écrite par Guillaume Apollinaire (Wilhelm Kostrowistzky, Rome, 1880- Paris, 1918) à sa bien-aimée Louise de Coligny-Châtillon , appelée « Lou » par le poète, le 30 janvier 1915, à Nîmes.
Depuis juillet 1914, la mobilisation générale a été déclarée en France. Le poète se prépare à partir au front de la Première Guerre mondiale. En attendant son engagement, Apollinaire part pour Nice où il rencontre Lou, âgée de 33 ans, avec laquelle il noue une relation intense, fulgurante, fantasmatique, charnelle et poétique, dont il fera dans le même temps une œuvre littéraire.
Ils se voient dans des hôtels, à Menton, à Grasse, à Nîmes, grisés par le soleil du Midi.
Apollinaire rejoint le 38e régiment d'artillerie de Nîmes et restera sous l'uniforme jusqu'en mars 1916 avant d’être évacué suite à une grave blessure à la tête.
Entre-temps, Apollinaire aura adressé à sa Muse une pluie de lettres et de poèmes qui paraîtront plus tard dans les recueils Calligrammes et Poèmes à Lou.
Poèmes à Lou
Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur
Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
Comme font les fruits d’or autour de Baratier
Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants
Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L’amant serait plus fort dans ton corps écarté
Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie
Ô mon unique amour et ma grande folie
From Poems to Lou
If at the battle-front I were to die
My darling Lou you’d mourn me for a day
My memory would then blow out and die
Like bursting at the battle-front a shell
Like a mimosa bloom a pretty shell
And then this memory blown out in space
Would spread my blood across the whole world’s face
The sea the hills and dales the stars that pass
The suns that ripen wondrously in space
Like the gold fruits in Nice around our place
Forgotten memory unquenchable
I’d redden your pink bosoms at their tips
Redden your gory locks redden your lips
You’d not grow old these lovely things would all
Rejuvenate for trysts foreseeable
Splashed fatefully across the world my blood
Would liven up the brightness of the sun
Colour the flowers give the waves more speed
Love would descend on earth a love unheard
Strengthen the lover in your body splayed
If I die there forgotten memory
Remember Lou in times of fantasy
Our youth our love our burning ecstasy
My blood’s the burning fount of happiness
And you be happiest you loveliness
My only love my great big lunacy
Copyright © Timothy Adès
Si je mourais là-bas, illustré par Georges Braque (Goldmark Gallery - Issuu, 1962) :
Si je mourais là bas..., Guillaume Apollinaire lu par Jacques Duby
Louise de Coligny, "Lou"
Ombre de mon amour (Pierre Cailler éditeur, 1947) est un recueil de 70 poèmes écrits par Guillaume Apollinaire entre 1914 et 1915, adressés à Louise de Coligny-Châtillon, publié à titre posthume en 1947
Giorgio de Chirico
Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire (1914), par Giorgio de Chirico (1888‑1978); Apollinaire utilisera
ce portrait comme frontispice de son premier recueil de calligrammes, Et moi aussi je suis peintre, publié en 1914.
Caligramme en forme de palmier destiné à Louise de Coligny-Châtillon, « Lou », par Apollinaire
Lettres à Guillaume Apollinaire, de Louise de Coligny-Châtillon (Gallimard, édition établie, présentée et annotée par Pierre Caizergues)
Timothy Adès est un poète traducteur britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Robert Desnos, Jean Cassou, Guillaume Apollinaire, Georges Pérec, Gérard de Nerval, Louise Labé, également de Federico García Lorca, Alberto Arvelo Torrealba, Alfonso Reyes, de Bertold Brecht, Hermann Hesse, Heinrich Heine et d'Angelos Sikelianos.
Il a réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e. "Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les "Chantefables" et les "Rrose Sélavy" de Robert Desnos en anglais.
Membre de la Royal Society of Literature, administrateur de la revue "Agenda Poetry" (fondée en 1959 par Ezra Pound et William Cookson) et membre de son comité de rédaction, Timothy Adès est très engagé en faveur de la transition écologique & énergétique.
Lauréat entre autres des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.
Derniers ouvrages parus : "Ringelnatz the Rhymer " , édition bilingue allemand-anglais (The High Window, 4 août 2024; " Morgenstern's Magic", édition bilingue allemand/anglais des poèmes de Christian Morgenstern (1871-1914) (The High Window, 4 février 2024; "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019), édition bilingue espagnol/anglais; "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant" (Arc Publications, 2017), édition bilingue français/anglais, 527 pages, les poèmes de Desnos avec les versions de Timothy Adès.
Timothy Adès est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique "Tutti Frutti " (chroniques et rendez-vous culturels, poétiques, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace. Publiés généralement le week-end).







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