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CHOSES DU SOIR par Victor Hugo / Timothy Adès

 

Voici CHOSES DU SOIR de Victor Hugo (1802-1885), un poème d’images troublées, menaçantes, mais qui se termine en nous montrant les enfants saufs dans une maison bien éclairée : ce qui est l’important. Il se trouve dans son dernier recueil de poésie, ‘L’Art d’être Grand-père’ ( in La Lune) que j’ai traduit en entier sous le titre ‘How to be a Grandfather’.

 

Et voici aussi, beaux et rares, le biniou et, merveille de la nature, l’orfraie…

 

Rare est le grand poète qui étudie les enfants, qui leur dévoue beaucoup de son art. Hugo allait plus loin encore, il nourrissait lui-même les petits misérables de Guernesey, nombreux, chaque semaine.

 

 

 

Notre tâche écologique, notre devoir urgent, n’est pas seulement de sauver l’orfraie et les belles créatures, mais de protéger les enfants contre les multiples catastrophes que notre surconsommation apporte à la planète.

 

Le biniou: https://www.youtube.com/watch?v=DUzHDYTJ8F8

 

L’orfraie: https://www.youtube.com/watch?v=mqGKX7Eofy4


 

CHOSES DU SOIR

 

 

Le brouillard est froid, la bruyère est grise;
Les troupeaux de boeufs vont aux abreuvoirs;
La lune, sortant des nuages noirs,
Semble une clarté qui vient par surprise.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Le voyageur marche et la lande est brune;
Une ombre est derrière, une ombre est devant;
Blancheur au couchant, lueur au levant;
Ici crépuscule, et là clair de lune.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

La sorcière assise allonge sa lippe;
L'araignée accroche au toit son filet;
Le lutin reluit dans le feu follet
Comme un pistil d'or dans une tulipe.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

On voit sur la mer des chasse-marées;
Le naufrage guette un mât frissonnant;
Le vent dit: demain! l'eau dit: maintenant!
Les voix qu'on entend sont désespérées.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Le coche qui va d'Avranche à Fougère
Fait claquer son fouet comme un vif éclair;
Voici le moment où flottent dans l'air
Tous ces bruits confus que l'ombre exagère.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Dans les bois profonds brillent des flambées;
Un vieux cimetière est sur un sommet;
Où Dieu trouve-t-il tout ce noir qu'il met
Dans les coeurs brisés et les nuits tombées ?

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Des flaques d'argent tremblent sur les sables;
L'orfraie est au bord des talus crayeux;
Le pâtre, à travers le vent, suit des yeux
Le vol monstrueux et vague des diables.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

Un panache gris sort des cheminées;
Le bûcheron passe avec son fardeau;
On entend, parmi le bruit des cours d'eau,
Des frémissements de branches traînées.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

La faim fait rêver les grands loups moroses;
La rivière court, le nuage fuit;

Derrière la vitre où la lampe luit,
Les petits enfants ont des têtes roses.

 

 

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où,
Maître Yvon soufflait dans son biniou.

 

 

EVENING

 

 

The fog is cold and the heather is grey

The cattle-herds go to the drinking-troughs;

The moon breaks out from behind black clouds,        

A brightness coming as if by surprise.                           

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The traveller walks and the moor is brown;

A shadow behind and a shadow before;

There’s white in the west and light in the east;

Here dusk, and there the light of the moon.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The sorceress sits and her lip goes long;

The spider fixes her web to the tile;

The will-o’-the-wisp has a goblin glow

Like a pistil of gold in a tulip’s bowl.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

There are ketches and coasters out on the sea;

There’s shipwreck in wait for the shuddering mast;

The wind says: to-morrow! the water says: now!

There are voices heard and they speak despair.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The coach from Avranches to Fougères

Has a crack of the whip like a lightning-flash;

There’s many a noise grows loud from the dark,

And they mingle together, to float on the air.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

In the depths of the forest, bright torches shine;

A graveyard clings to a mountain-top;

 

Where does God find all the blackness he pours

Into nights that fall, into hearts that break?

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

There are puddles of silver that shake on the sands;

The osprey is close to the cliffs of chalk;

The shepherd is watching across the wind

The devils in vague and monstrous flight.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

There are plumes of grey from the chimney-stacks;

The wood-cutter passes, bearing his load;

The noise of a stream in spate is heard,

With the crashing of branches, dragged along.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

 

The great fierce wolves have a starving dream;

The river is racing, the cloud takes flight;

Behind the panes where the lamp is bright

Are the glowing cheeks of the very young.

 

 

I don’t know where and I don’t know when,

Old Yannick was blowing his chanter and drone.

 

Translation: Copyright © Timothy Adès


L'Art d'être grand-père, Victor Hugo (Calmann Lévy, 1881),  Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art,

Hugo, Biniou bombarde, duo BW

Château de Fougères, ville natale de Juliette Drouet, qui enchantea Hugo et où il séjournea avec elle (dessiné par Hugo pour son carnet de voyage, Maison de Victor Hugo -Hauteville House)

Château de Fougères aujourd'hui

Victor Hugo entouré d'enfants : À partir de 1862, il offrira tous les mardis à Guernesey un repas substantiel à des dizaines d’enfants pauvres qu’il sert souvent lui-même. Car la misère lui est intolérable, et celle des enfants en particulier : « Si l’éducation est le chemin pour l’émancipation des hommes, comment étudier le ventre vide ? »  © Photos The Victor Hugo in Guernesey Society.

Avranches, qui fit parti de son périple dans la Manche, inspire à Hugo le poème « Quand nous quittions Avranches », publié dans « Toute la lyre » (II, 25).


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian.

Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

Timothy Adès | rhyming translator-poet

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