· 

ANTOINE ET CLEOPATRE, par José Maria De Hérédia / Timothy Adès

 

 

Encore une fois, je vous offre José-Maria De HÉRÉDIA (1842-1905), maître du sonnet.

Voici la romance historique à la plus grande échelle : les amants qui ont inspiré tant de livres, de films, de productions, d’opéras…

Antoine et Cléopâtre (in Les Trophées)

 

 

 

Et l’écologie ? C’est que l’histoire est la narration des vainqueurs : et ces deux vaincus, surtout l’égyptienne, sont les victimes d’un gros mensonge. Elle se serait lâchement retirée de la bataille : ainsi nous le raconte la propagande des romains : mais il semble plutôt que, la bataille déjà perdue, tous deux se sont sauvés pour se rendre à leur capitale.

Nous aussi, le genre humain, nous sommes les victimes de gros mensonges dans le domaine écologique.

Nous nous éveillons, mais très tard.

 

Antoine et Cléopâtre

 

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,

L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant

Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,

Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,

Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,

Ployer et défaillir sur son coeur triomphant

Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns

Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,

Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;

Et sur elle courbé, l’ardent Imperator

Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or

Toute une mer immense où fuyaient des galères.

 

 

 

La bataille d’Actium :

 

https://www.youtube.com/watch?v=Tk4i6oGuiR8

 

L’opéra de Massenet : duo, la mort d’Antoine :

 

https://www.youtube.com/watch?v=sfESsB_PQgI

 

Antony and Cleopatra

 

Together from the terrace they could see

Egypt bed down beneath a sultry sky;

through the black delta, fatly, massively,

to Saïs or Bubastis, Nile rolled by.

A captured soldier, like a sleeping child

the Roman held that lovely form, and felt,

through his thick breastplate, the enchantress melt

on his triumphant heart, and, pliant, yield.

Turning her pale head that the brown hair framed,

she offered lips and bright eyes to the one

unconquerable fragrances enflamed:

hunched over her, the ardent prince discerned,

in those great eyes where golden star-points burned,

a whole wide sea, and warships on the run.

 

       Translation: Copyright © Timothy Adès

 



 

Voici, moins digne – mais c’est typique – le sonnet d’Albert Samain, 1858-1900 :

 

Cléopâtre

 

Lourde pèse la nuit au bord du Nil obscur.

Cléopâtre, à genoux sous les astres qui brûlent,

Soudain pâle, écartant ses femmes qui reculent,

Déchire sa tunique en un grand geste impur,

Et dresse éperdument sur la haute terrasse

Son corps vierge gonflé d’amour comme un fruit mûr.

Toute nue, elle vibre ! Et, debout sous l’azur,

Se tord, couleuvre ardente, au vent tiède et vorace.

Elle veut — et ses yeux fauves dardent l’éclair –

Que le monde ait ce soir le parfum de sa chair !

O sombre fleur du sexe éparse en l’air nocturne…

Et le Sphynx immobile aux sables de l’Ennui

Sent un feu pénétrer son granit taciturne ;

Et le désert immense a remué sous lui.

 

(Contexte de l’époque : le canal, le coton, les Khédives…)

 

Cleopatra

 

Night weighs down heavy on the darkened Nile.

Stars burn; pale Cleopatra kneels, and bares

her breast: her women, shocked, recoil; she tears

her tunic with a gesture grandly vile,

and on the lofty terrace flaunts, entire,

ripe as a love-blown fruit, her virgin form.

She shimmers, nude, uncoiling to the warm

devouring wind, a serpent of desire.

Dark flower of sex, that rides the breeze of night!

To pleasure her (the tawny eyes flash bright)

the world shall now her fleshly perfume take…

The Sphynx becalmed on ocean monotone

feels under him the mighty desert wake,

and thrill of fire invade his silent stone.

 

Version anglaise publiée dans Cleopatra, Fatal Beauty, British Museum Press, 2001.

 


La rencontre d’Antoine et de Cléopâtre (Venise, Palais Labia), par Tiepolo, Giambattista (1696-1770)

Antoine et Cléopâtre, la fin, par Alexis Van Hamme (1818-1875)

Antoine et Cléopâtre à la La bataille d'Actium, par Johann Georg Platz (1704-1761)

Photographie de presse de De Hérédia en académicien, agence Rol, 1925 (Source gallica.bnf.fr / BnF)

 


Timothy Adès est un poète traducteur-britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Louise Labé, Robert Desnos, Jean Cassou, Georges Pérec, Alberto Arvelo Torrealba, du poète vénézuélien des Plaines, du mexicain Alfonso Reyes, de Bertold Brecht et de Sikelian. Il a aussi réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e.

"Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les Chantefables de Robert Desnos en anglais. Lauréat des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.

Timothy Ades est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique Tutti Frutti.

 

Derniers ouvrages parus : "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019). Bilingual Spanish/English, "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant "(Arc Publications, 2017) : 527 pages, bilingual text, his poems with my versions.

Timothy Adès | rhyming translator-poet

Écrire commentaire

Commentaires: 0