
L'Art d'être grand-père (section IV, "Fraternité", 1877). Certes, ils ne font pas partie de ses poésies les plus optimistes, ils reflètent une vision assez désenchantée de l’humanité, où la souffrance et la violence semblent inévitables, malgré l’amour et la raison, des vers qui ne sont pas sans résonner singulièrement avec nos actualités nationales, européennes et internationales.
Hugo, bien que croyant en un idéal de progrès, constate que la barbarie est une ombre de l’âme humaine.
Deux visions cohabitent dans cette poésie. Hugo y affiche son sentiment que la violence et la barbarie ne disparaissent pas avec le temps ou les progrès humains. Même après des actes de libération (comme lors de la révolution d'Angleterre, "la Grande rébellion", avec Cromwell renversant Charles Ier), une nouvelle forme de tyrannie émerge. Le mal se transforme, mais ne disparaît pas.
La raison et la lumière échouent. L'espoir de progrès moral et social est abîmé par la « fureur de l’homme ». Le « bon sens », présenté comme un « exorciste », échoue à chasser ce « vampire », métaphore de la barbarie ancrée dans l’humanité.
La violence est malheureusement un legs transmis de génération en génération (qui « tient les fils après avoir tenu les pères »).
Elle est chez Hugo une partie intégrante de l’âme humaine, presque une fatalité...
Hugo souligne l’ambivalence du progrès : même s'il reconnaît que le progrès existe, il constate qu'il est souvent corrompu par la « peste » et la « rage » humaines. Le progrès ne suffit pas à éradiquer le mal, qui s’y infiltre et le pervertit.
Mais il y a une autre vision présente dans ces vers qui est celle de l'espoir révolutionnaire : avec la référence au « quatorze juillet », à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, devenue symbole de la Révolution française, Hugo célèbre ici la révolte comme un idéal naissant, capable de briser les chaînes de l’oppression (« jette au vent les bastilles »). Et les «révolutions » y sont personnifiées comme des «filles » de la Liberté, se dressant contre les tyrans et remportant des «batailles énormes »...
Serons-nous seulement capables, devant les innombrables défis qui sont devant nous, « et sous l'énorme assaut de l'ombre et des tourmentes » (section IV, "Victor, sed victus" de l'Art d'être grand-père) de ne pas prendre des écueils pour des ports ?
D'ici-là, bon 14 juillet ! Et vive la liberté !
T.A & D.L
Ne vous figurez pas, si Dieu lui-même accourt,
Que l’antique fureur de l’homme reste court,
Et recule devant la lumière céleste.
Au plus pur vent d’en haut elle mêle sa peste,
Elle mêle sa rage aux plus doux chants d’amour,
S’enfuit avec la nuit, mais rentre avec le jour.
Le progrès le plus vrai, le plus beau, le plus sage,
Le plus juste, subit son monstrueux passage.
L’aube ne peut chasser l’affreux spectre importun.
Cromwell frappe un tyran, Charles ; il en reste un,
Cromwell. L’atroce meurt, l’atrocité subsiste.
Le bon sens, souriant et sévère exorciste,
Attaque ce vampire et n’en a pas raison.
Comme une sombre aïeule habitant la maison,
La barbarie a fait de nos cœurs ses repaires,
Et tient les fils après avoir tenu les pères.
L’idéal un jour naît sur l’ancien continent,
Tout un peuple ébloui se lève rayonnant,
Le quatorze juillet jette au vent les bastilles,
Les révolutions, ô Liberté, tes filles,
Se dressent sur les monts et sur les océans,
Et gagnent la bataille énorme des géants,
Toute la terre assiste à la fuite inouïe
Du passé, néant, nuit, larve, ombre évanouie !
L’inepte barbarie attente à ce laurier,
Et perd Torquemada, mais retrouve Carrier.
Elle se trouble peu de toute cette aurore.
La vaste ruche humaine, éveillée et sonore,
S’envole dans l’azur, travaille aux jours meilleurs,
Chante, et fait tous les miels avec toutes les fleurs ;
La vieille âme du vieux Caïn, l’antique Haine
Est là, voit notre éden et songe à sa géhenne,
Ne veut pas s’interrompre et ne veut pas finir,
Rattache au vil passé l’éclatant avenir,
Et remplace, s’il manque un chaînon à sa chaîne,
Le père Letellier par le Père Duchêne ;
De sorte que Satan peut, avec les maudits,
Rire de notre essai manqué de paradis.
Eh bien, moi, je dis : Non ! tu n’es pas en démence,
Mon cœur, pour vouloir l’homme indulgent, bon, immense ;
Pour crier : Sois clément ! sois clément ! sois clément !
Et parce que ta voix n’a pas d’autre enrouement !
If God himself should intercede,
Man’s ancient madness won’t recede,
Shrink backward from the bright horizon:
On the clean wind it sprays its poison,
Fouls with its rage the love-song’s fabric,
Withdraws at night, resumes at daybreak.
Progress, though fine, wise, true, and just,
Lives with the monster, as it must.
Consider how the tyrant falls:
The day that Cromwell strikes down Charles,
Cromwell remains, a tyrant still.
This spectral plague, dawn can’t dispel!
The villain dies, vile ways persist.
Good sense, stern smiling exorcist,
Attacks the vampire, doesn’t win:
Cruelty’s in our hearts, dug in,
Grips sires and sons and never leaves,
Like a dark grandam in the eaves.
Then, our old continent conceives:
The ideal’s born! The people rise,
Jubilant; in one day, July’s
Thrown all the Bastilles on the wind,
And Liberty astounds the mind.
Freedom! On mountains and on oceans
Your daughters rear, the revolutions,
Winning the battle of the titans;
The whole world sees the past in flight,
Vanished and void; ghost, shade, and night.
Backlash. Barbarity and Error
Lose Torquemada, gain the Terror.
They do not find this sunrise onerous!
Mankind’s great hive, aroused and sonorous,
Heads for the blue and shining hours,
Makes honeys various as the flowers,
Labours and sings. Old hateful Cain,
Seeing our Eden rise again,
Stuck in his old ways to the last,
Chains rosy dawn to rotting past:
Old Hatred keeps his ancient pit,
And, if his chain’s not up to it,
Replaces the Decree of Nantes
With revolutionary rant.
So Satan with his gang accursed
Laughs, as our paradise is lost.
My heart, my heart, we’ve not been raving:
Man should be good, and great, and giving,
And merciful, merciful, evermore!
Shout mercy, till your throat is sore.
Timothy Adès est un poète traducteur britannique, spécialiste de la versification, des rimes et des mètres, en français, espagnol, allemand et grec. Fin connaisseur, entre autres, de Victor Hugo, Robert Desnos, Jean Cassou, Guillaume Apollinaire, Georges Pérec, Gérard de Nerval, Louise Labé, également de Federico García Lorca, Alberto Arvelo Torrealba, Alfonso Reyes, de Bertold Brecht, Hermann Hesse, Heinrich Heine et d'Angelos Sikelianos.
Il a réécrit les Sonnets de Shakespeare en évitant la lettre e et a écrit une longue poésie n’utilisant aucune voyelle, sauf le e. "Ambassadeur" de la culture et de la littérature française, il est le premier à avoir traduit les "Chantefables" et les "Rrose Sélavy" de Robert Desnos en anglais.
Membre de la Royal Society of Literature, administrateur de la revue "Agenda Poetry" (fondée en 1959 par Ezra Pound et William Cookson) et membre de son comité de rédaction, Timothy Adès est très engagé en faveur de la transition écologique & énergétique.
Lauréat entre autres des Prix John Dryden et TLS Premio Valle-Inclán.
Derniers ouvrages parus : "Ringelnatz the Rhymer " , édition bilingue allemand-anglais (The High Window, 4 août 2024; " Morgenstern's Magic", édition bilingue allemand/anglais des poèmes de Christian Morgenstern (1871-1914) (The High Window, 4 février 2024; "Alfonso Reyes, Miracle of Mexico" (Shearsman Books, 2019), édition bilingue espagnol/anglais; "Robert Desnos, Surrealist, Lover, Resistant" (Arc Publications, 2017), édition bilingue français/anglais, 527 pages, les poèmes de Desnos avec les versions de Timothy Adès.
Timothy Adès est membre du conseil scientifique du PRé, co-animateur de la rubrique "Tutti Frutti " (chroniques et rendez-vous culturels, poétiques, éco-gastrosophiques, pour « cueillir le jour » au sens du fameux carpe diem emprunté au poète latin Horace. Publiés généralement le week-end).
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