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PANNE SECHE AU LOUVRE, par Jean-Claude Ribaut, architecte et écrivain


Depuis la reprise de la grève des salariés du Louvre, annoncée lundi 2 février au matin, le jour même du vote du budget de l’État qui a correspondu au maintien de la dotation publique du musée pour 2026 (à hauteur de 5,7 millions d’euros), on pouvait légitimement se poser la question du pourquoi les syndicats décidaient d’imposer une nouvelle épreuve au musée, dans la tourmente depuis le cambriolage du 19 octobre et la mise à nu de ses dysfonctionnements sécuritaires, sans parler d'un gros problème de gouvernance. Car enfin, pourquoi relancer un conflit coûteux alors que le principal motif semblait levé ?

« Parce que le cœur du conflit n’est plus budgétaire. Il est politique » nous dit Jean-Claude Ribaut, membre du conseil scientifique du PRé. Au vu des révélations et de ce que l'on sait maintenant du  rapport de la Préfecture de police de Paris, transmis à la direction du Louvre le 29 août 2025, qualifiant sans détour « l’ensemble des moyens dédiés à la sûreté comme vétustes et inadaptés aux lieux », on peut évidemment s'interroger sur la capacité de l'actuelle direction à conduire la maîtrise d’ouvrage d’un programme à 1,1 milliard d’euros.

Mais depuis le début, le véritable point de crispation ne porte-il pas sur le projet dit de « Nouvelle Renaissance », vaste programme d’entrée et d’agrandissement du Louvre, dont le coût se chiffre en centaines de millions d’euros ? Le hic dans cette affaire ne semble pas tant être que le président veuille associer son nom à un monument - après tout, d’autres avant lui, Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac, ont eu ce désir irrépressible de chercher Son monument – que de sous-estimer l’urgence de la situation du Louvre. De ce point de vue, la priorité était-elle à un geste architectural spectaculaire, ou bien d’abord à l’entretien, à la sécurité et aux conditions de travail dans un musée déjà largement fragilisé ? Autrement dit, avec Jean-Claude Ribaut : n’eut-il pas fallu « réparer avant d’agrandir, protéger avant de monumentaliser » ?

Il est dommage de constater que nous en sommes là, après le chantier inouï, extraordinaire, réussi de sécurisation puis de restauration de la cathédrale Notre Dame de Paris. Le dossier du Louvre met pour le moins en exergue la versatilité chronique des maîtres d’ouvrage, et tout particulièrement des donneurs d’ordre publics. Il fait apparaître dans le même temps comme un glissement de sens. Il dit quelque chose de notre rapport au patrimoine, trop souvent instrumentalisé, comme il dit aussi « l’inconfort d’un grand musée national sommé de servir de monument-testament, alors même que ses fondations humaines et matérielles réclament des soins urgents...À force de vouloir laisser une trace, on risque d’effacer l’essentiel. Et de confondre la Renaissance avec un simple décor » nous commente Jean-Claude Ribaut.


 Pedro Szekely
Pedro Szekely

     Au Musée du Louvre on ne contemple plus les chefs-d’œuvre : on écope.

Rappel des épisodes précédents à la veille d’une actualité brûlante.

 

Tout commence le 25 janvier 2025. Le président de la République annonce son Plan Renaissance. Traduction officielle : mieux gérer les touristes et offrir une nouvelle cage dorée à La Joconde. Traduction officieuse : laisser son nom gravé quelque part entre une verrière et un escalator, comme ailleurs Pompidou, Giscard et Chirac.

 

Budget annoncé : 680 millions d’euros. Personne n’écoute. Il faut dire que le gouvernement François Bayrou – le septième d’Emmanuel Macron – vient juste de naître, au forceps, et que Donald Trump refait surface à Washington. Le Louvre passe après l’Ukraine, avant la météo.

 

Puis, le 9 octobre, vol des bijoux de la Couronne, choc planétaire. D’un coup, on découvre que le plus grand musée du monde est gardé comme un parking souterrain.

 

Arrive alors la Cour des comptes. Elle sort le carnet de notes, questionne la Renaissance, et réécrit l’addition : 1,15 milliard d’euros. Gouvernance brinquebalante, équipements obsolètes, financement « fragile » euphémisme de magistrat financier. En langage clair : tout est prêt, sauf l’essentiel.

 

Auditions parlementaires. Mines consternées. Découverte collective : plusieurs audits avaient déjà alerté. Personne ne les avait lus. Trop occupés à préparer les visuels.

 

Pendant ce temps, un concours d’architectes est lancé pour créer une entrée unique par la Colonnade de Perrault, comme si un nouveau vestibule pouvait résoudre un problème systémique. Quand le bateau prend l’eau, on redessine le hall d’accueil.

 

Après le vol de la Joconde au mois d’août 1911 : âne en cartonnage coiffé de la tiare de Saïtapharnès* et portant le cadre vide de la Joconde, tirant le char des Gardiens du Louvre, char du Carnaval de Nice 1912. Anonyme — Détail d’une illustration parue
Après le vol de la Joconde au mois d’août 1911 : âne en cartonnage coiffé de la tiare de Saïtapharnès* et portant le cadre vide de la Joconde, tirant le char des Gardiens du Louvre, char du Carnaval de Nice 1912. Anonyme — Détail d’une illustration parue

 

Le 15 décembre, les agents partent en grève reconductible. La présidente est convoquée par l’assemblée générale.

Elle refuse de s’y rendre. Les personnels insistent. Elle persiste. Dialogue social version visioconférence fantôme. Prochaine réunion prévue, le 19 février 2026. Aura-t-elle lieu ? Officiellement, il est question d’effectifs et de conditions de travail. En réalité, le Plan Renaissance est devenu l’ennemi public numéro un. Ce n’est plus un projet, c’est un symbole : celui d’un État qui préfère les halls monumentaux aux alarmes qui fonctionnent.

 

Et comme la farce aime les rappels, arrivent les épisodes bonus : vidéos du vol jamais exploitées en temps réel, fuites de canalisations qui ruinent plafonds et salles, détournement de billetterie à un million d’euros. Le Louvre n’est plus un musée : c’est une administration expérimentale.

 

À l’Élysée, on s’agace. Puis on agit. La nomination d'Amélie de Montchalin à la présidence inamovible de la Cour des Comptes est vue par certains comme une manière élégante de se rappeler à l’arbitre qui tient le sifflet, après le départ anticipé de Pierre Moscovici. Quand un thermomètre dérange, on change le thermomètre !

 

En parallèle, Rachida Dati prépare ses cartons pour Paris car le remaniement annoncé est, en principe, fixé au 20 février. Les équipes d’architectes apprennent que la réunion du jury est reportée sine die. Le chantier patine, la gouvernance vacille, et le calendrier politique impose son tempo.

 

Reste la grande inconnue : Laurence des Cars tiendra-t-elle ? Si oui, l’exécutif assume le bras de fer avec la CGT et l’intersyndicale. Si non, on change la cheffe d’orchestre sans réécrire la partition. Dans les deux cas, la culture sert de variable d’ajustement.

 

Moralité : on voulait une Renaissance, on récolte une panne sèche. Un pouvoir qui annonce avant d’écouter, qui bâtit avant de réparer, qui pilote à la com’ pendant que les tuyaux lâchent. Et pendant que cabinets, ministères et directions se renvoient le chef-d’œuvre empoisonné, la Joconde continue de sourire, malgré ses pare-balles. Elle a connu les rois, les empereurs et les présidents. Elle survivra, assurément, aux plans stratégiques.

 

* La tiare de Saïtapharnès est une tiare en or acquise, à prix d’or, par le musée du Louvre en 1896 comme un objet archéologique qui s’est rapidement révélée être un faux.

 

Dernière contribution de Jean-Claude Ribaut : 

https://www.pourunerepubliqueecologique.org/2025/10/03/pour-un-accueil-par-les-jardins-au-musee-du-louvre-par-jean-claude-ribaut-architecte-de-formation-ancien-directeur-de-la-première-maison-de-l-architecture/


Jean-Claude Ribautarchitecte D.P.L.G, écrivain, a officié au journal Le MONDE  comme critique gastronomique pendant 25 ans (1989-2012), souvent en connivence graphique avec Desclozeaux, après avoir fait ses premières armes journalistiques à Combat.

Il créé le magazine d’Architectures et dirige la première Maison de l’Architecture (jusqu’en 1996).

Sa première chronique gastronomique est parue en 1980, sous le pseudonyme d'Acratos (celui qui ne met pas d’eau dans son vin) dans le Moniteur des Travaux Publics. Il collabore à plusieurs revues et magazines : Atabula (plateforme d’information et d’opinion numérique sur la gastronomie en France et à l’étranger); Chroniques d'architecture; Dandy magazine; l'Encyclopædia Universalis; Global Magazine; LaRevue : pour l'intelligence du monde; Le Monde de l'épicerie fine; Le Monde des grands Cafés; le Petit journal des Toques blanches lyonnaises; Plaisirs (magazine suisse bimestriel); SINE Mensuel; Tentation (trimestriel), etc.

Membre fondateur de la "Mission Française du Patrimoine & des Cultures Alimentaires" (M.F.P.C.A – "Le Repas gastronomique des Français") depuis 2007, Jean-Claude Ribaut est aussi membre fondateur de La Liste, classement qui répertorie les meilleurs restaurants à travers 180 pays (créée par Philippe Faure, ancien diplomate, qui fut président d'Atout France, l'agence de développement touristique de la France, et plusieurs journalistes et critiques gastronomiques ) depuis 2015.

Prix Jean Carmet 2015 pour son livre Voyage d'un gourmet à Paris (Calmann-Lévy, 2014).

Dernier ouvrage paru : Dictionnaire gourmand du bien boire et du bien manger, 890 p (Editions du Rocher, 2024).

Jean-Claude Ribaut est membre du conseil scientifique du PRé et co-anime la rubrique "Tutti Frutti".

 

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