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LE TEMPS DU SOIN : POUR UNE REPUBLIQUE QUI PROTEGE LE VIVANT, par Stéphane Delpeyrat-Vincent, maire de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde)

La belle Lorraine, du côté de Villey-Saint-Etienne (54) © Vianney Huguenot
La belle Lorraine, du côté de Villey-Saint-Etienne (54) © Vianney Huguenot
     Il est des moments où les événements ne se contentent plus d’interroger nos politiques publiques ; ils nous obligent à revoir notre manière même d’habiter le monde. Les canicules qui se succèdent, les incendies qui ravagent des territoires entiers, les sécheresses qui fragilisent notre agriculture, les inondations qui frappent des populations toujours plus nombreuses, l’effondrement de la biodiversité ou la raréfaction de la ressource en eau ne sont plus des crises isolées. Ils dessinent le visage d’une époque nouvelle.

Nous ne sommes plus confrontés à une succession d’aléas. Nous assistons à une transformation profonde des conditions mêmes de la vie sur Terre. Pendant longtemps, le progrès s’est confondu avec la capacité à produire davantage, à construire davantage, à extraire davantage, à consommer davantage. Cette ambition a porté des conquêtes immenses. Elle a permis l’industrialisation, l’allongement de l’espérance de vie, l’accès à l’éducation, aux soins, au confort matériel. Nous ne devons ni renier cette histoire ni mépriser ce qu’elle a apporté.

Mais le XXIᵉ siècle nous adresse une question nouvelle. Que vaut la richesse si les conditions qui permettent la vie se dégradent ? Que vaut la croissance si l’eau manque, si les forêts disparaissent, si les sols s’appauvrissent, si la chaleur rend certaines villes difficilement habitables pendant plusieurs semaines de l’année ? Que vaut notre prospérité si elle compromet celle des générations qui viendront après nous ?

Le progrès ne peut plus être seulement une accumulation. Il doit devenir une transmission.

 

   Nous redécouvrons une vérité que nous avions parfois oubliée : nous ne sommes pas au-dessus du vivant, nous faisons partie du vivant. Nous respirons grâce aux arbres. Nous nous nourrissons grâce aux sols, aux océans, aux insectes pollinisateurs. Nous vivons grâce à l’eau, au climat, aux équilibres fragiles de la nature. Notre économie elle-même repose sur ces biens communs que nous avons trop longtemps considérés comme inépuisables.

La nature n’est pas le décor de notre existence. Elle en est la condition.

 

C’est pourquoi la question écologique ne peut plus être considérée comme un sujet parmi d’autres. Elle est devenue le cadre dans lequel devront désormais être pensées toutes les politiques publiques. Il n’y aura ni économie durable, ni justice sociale, ni santé publique, ni sécurité, ni souveraineté si nous échouons à préserver les conditions de la vie.

Cette réalité nous oblige à changer de boussole.

 

   Depuis plusieurs années, avec Cynthia Fleury*, nous travaillons autour d’une idée simple et pourtant profondément transformatrice : le soin. Beaucoup y voient une politique sociale ou sanitaire. Je crois qu’il est bien davantage. Le soin est une philosophie de l’action publique. Il consiste à reconnaître notre vulnérabilité commune, notre interdépendance et notre responsabilité les uns envers les autres, mais aussi envers ce qui rend notre existence possible.

Prendre soin, ce n’est pas seulement réparer après la catastrophe. C’est prévenir. C’est protéger avant que le dommage ne survienne. C’est penser le temps long dans une époque dominée par l’urgence. C’est accepter que la puissance publique ne soit pas seulement jugée sur sa capacité à produire de la richesse, mais sur sa capacité à préserver ce qui est irremplaçable.

 

   Le premier devoir de la République est désormais de protéger le vivant et les êtres humains.

Cette affirmation ne relève ni de la poésie ni de l’idéalisme. Elle constitue, au contraire, la définition la plus exigeante du réalisme politique. Car la chaleur tue déjà. Les catastrophes climatiques coûtent déjà des milliards d’euros. Les collectivités reconstruisent des équipements endommagés, adaptent leurs bâtiments, protègent les populations les plus fragiles, cherchent de nouvelles ressources en eau, végétalisent leurs espaces publics et transforment leur urbanisme. Les agriculteurs voient leurs récoltes bouleversées. Les entreprises elles-mêmes sont confrontées à des risques nouveaux.

 

"La France a besoin d’une grande loi de programmation pour le climat, la biodiversité et l’adaptation, construite sur plusieurs décennies. Une loi qui fixe des objectifs clairs, des financements pérennes, des priorités partagées et une évaluation régulière des résultats. Une loi qui donne de la visibilité aux collectivités, aux entreprises, aux chercheurs, aux agriculteurs et aux citoyens.

Car l’adaptation ne peut plus être l’oubliée de notre politique climatique."

 

Nous savons. Et lorsque nous savons, l’inaction devient un choix.

Face à un défi d’une telle ampleur, les réponses dispersées ne suffisent plus. Nous avons besoin d’une mobilisation nationale comparable à celles que notre pays a su conduire lorsqu’il était confronté à de grands défis historiques. Nous avons su nous doter d’une loi de programmation militaire parce que nous avons considéré que la sécurité de la Nation exigeait une vision de long terme. Nous devons aujourd’hui faire preuve de la même ambition pour notre sécurité climatique.

 

   La France a besoin d’une grande loi de programmation pour le climat, la biodiversité et l’adaptation, construite sur plusieurs décennies. Une loi qui fixe des objectifs clairs, des financements pérennes, des priorités partagées et une évaluation régulière des résultats. Une loi qui donne de la visibilité aux collectivités, aux entreprises, aux chercheurs, aux agriculteurs et aux citoyens.

Car l’adaptation ne peut plus être l’oubliée de notre politique climatique.

Réduire nos émissions de gaz à effet de serre demeure une obligation absolue. Nous devons poursuivre la décarbonation de notre économie avec détermination. Mais nous devons aussi regarder lucidement la réalité : une partie du réchauffement est désormais inévitable. Les émissions déjà accumulées dans l’atmosphère continueront à produire leurs effets pendant des décennies. Préparer nos territoires n’est donc pas un aveu de faiblesse. C’est une responsabilité.

Chaque école rénovée pour résister aux fortes chaleurs, chaque arbre planté, chaque rivière restaurée, chaque zone humide préservée, chaque forêt protégée, chaque bâtiment mieux isolé, chaque réseau d’eau sécurisé représente un investissement dans notre avenir collectif.

 

   Il faut également reconnaître le rôle essentiel des collectivités territoriales. Ce sont elles qui accueillent les habitants dans des lieux rafraîchis pendant les canicules. Elles qui réaménagent les rues et les places. Elles qui protègent les espaces naturels, entretiennent les forêts, rénovent les écoles, accompagnent les personnes âgées, préparent les plans de crise et inventent chaque jour des solutions concrètes.

On demande beaucoup aux communes. Trop souvent, on ne leur donne pas les moyens correspondants.

 

   Faire du climat une priorité nationale suppose donc un changement profond dans notre manière de répartir les moyens publics. Les investissements d’adaptation ne doivent plus être considérés comme des dépenses facultatives. Ils sont des investissements de sécurité, de santé publique, de cohésion sociale et de compétitivité économique.

Mais l’État ne pourra pas réussir seul.

Cette transformation appelle une mobilisation de toute la société. Les entreprises devront accélérer leur transition et investir dans des modèles compatibles avec les limites de la planète. Les banques et les investisseurs devront orienter davantage de capitaux vers les infrastructures résilientes et la décarbonation. Les chercheurs devront être pleinement soutenus dans leurs travaux, qu’il s’agisse des énergies propres, de l’adaptation des territoires, des nouvelles technologies ou des solutions fondées sur la nature. Les associations continueront d’être des vigies indispensables. Les citoyens devront être associés aux choix qui engagent leur avenir.

La transition ne réussira jamais contre la société. Elle ne pourra réussir qu’avec elle.

Cela suppose également une nouvelle manière d’évaluer la réussite collective. Pendant trop longtemps, nous avons mesuré notre succès presque exclusivement à travers la croissance du produit intérieur brut. Cet indicateur demeure utile, mais il ne dit rien de la qualité de notre air, de l’état de nos sols, de la santé de nos forêts, de la biodiversité, de la résilience de nos territoires ou du bien-être de nos concitoyens.

 

Le véritable progrès se mesure aussi à ce que nous sommes capables de transmettre.

Transmettre une eau potable préservée.

Transmettre des paysages vivants.

Transmettre des villes où les enfants peuvent encore jouer dehors en été.

Transmettre des rivières qui chantent sous les frondaisons.

Transmettre des arbres dont l’ombre protège autant qu’elle apaise.

Transmettre le vol des hirondelles, le bourdonnement des abeilles, les cigales des soirées d’été, le parfum des forêts après la pluie et cette confiance tranquille qui naît lorsqu’une société choisit de protéger plutôt que d’épuiser.

 

   Au fond, il ne s’agit pas seulement d’écologie. Il s’agit de civilisation.

La puissance d’une Nation ne se mesure plus uniquement à son armée, à son industrie ou à son produit intérieur brut. Elle se mesure désormais à sa capacité à protéger les conditions mêmes de la vie, à préserver les biens communs et à préparer l’avenir sans sacrifier le présent. Le soin n’est pas le contraire de la puissance. Il en est la forme la plus élevée.

 

Nous avons hérité d’une planète que nous n’avons pas créée. Nous avons reçu des paysages, des forêts, des rivières, des espèces vivantes, un climat qui ont permis l’aventure humaine. À notre tour, nous avons le devoir de transmettre cet héritage, non diminué, mais enrichi.

La politique retrouve alors sa plus belle définition : non pas promettre l’impossible, mais rendre possible un avenir désirable.

Notre génération sera jugée moins sur les discours qu’elle aura prononcés que sur le monde qu’elle laissera derrière elle. Les enfants qui naissent aujourd’hui ne nous demanderont pas combien de débats nous avons gagnés. Ils nous demanderont si nous avons eu le courage de protéger ce qui rend leur vie possible.

C’est ce courage qui doit désormais guider la République. Le temps du soin n’est plus devant nous. Il est venu.

*Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, est professeure titulaire de la Chaire « Humanités et Santé » au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), professeure associée à l’École des Mines (PSL/Mines-Paristech) et titulaire de la Chaire de Philosophie du GHU Paris psychiatrie & neurosciences. Ses interventions mêlent philosophie, psychanalyse et engagement public, un intérêt marqué  pour la thématique Transition écologique & Justice sociale, avec une attention particulière portée aux vulnérabilités sociales et aux limites des modèles actuels.
Saint-Médard-en-Jalles est devenue emblématique de la volonté de son maire Stéphane Delpeyrat-Vincent d'engager une politique de la cura sur le territoire de sa commune, en symbiose avec la philosophie du "prendre soin" portée par Cynthia Fleury.
Cette démarche s’incarne notamment à travers les actions du "Centre communal de santé Cynthia Fleury", inauguré le 6 février 2024.

 

À Saint-Médard-en-Jalles, le maire  Stéphane Delpeyrat-Vincent invite la philosophe Cynthia Fleury pour créer une communauté du "prendre soin", Radio France, par Laurence Peuron • Vendredi 29 août 2025 : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-zoom-de-france-inter/le-zoom-de-la-redaction-du-vendredi-29-aout-2025-1741867


Stéphane Delpeyrat-Vincent est maire de Saint Médard en Jalles, en Gironde, dans la banlieue bordelaise (depuis 2020).  Il a placé la transition écologique au coeur de son engagement politique, au coeur de sa politique communale. Plus que cela : il porte la projet d'une "République du prendre soin". Il défend depuis longtemps une social-écologie humaniste, convaincu que la transition écologique doit être concrète, locale et solidaire. Des villes comme Barcelone et Amsterdam l'inspirent et il n'hésite pas à afficher la nécessité de protéger les "biens communs" (forêts, zones humides...).

Dans un contexte, comme souvent, de forte pression foncière, sa commune a ainsi acquis et ouvert au public plus de 40 hectares de parcs. Elle a créé une "Zone de Préemption des Espaces Naturels Sensibles" (ZPENS) de 2 360 hectares, en collaboration avec le Département de la Gironde et des acteurs locaux (habitants, associations, propriétaires forestiers, chasseurs), pour protéger les espaces naturels menacés par l’urbanisation. Elle a plus globalement intégré une certaine sobriété dans la gestion raisonnée du foncier et de l'eau, la protection des espaces naturels et des ressources, dans une approche associant les habitants et les associations.

Les efforts de Stéphane Delpeyrat-Vincent ont payé : en 2024, Saint-Médard-en-Jalles a été désignée "Capitale française de la biodiversité "(catégorie villes de moins de 100 000 habitants) pour son engagement en faveur de la protection des milieux naturels, pour avoir intégré . Cette distinction récompense un travail soutenu, avec près de 70 % du territoire communal composé de milieux naturels (bois, parcs, zones humides) pour quelques 33 000 habitants.

En juillet 2025, Stéphane Delpeyrat-Vincent a publié un livre intitulé Manifeste pour un monde vivable et vivant. À un fils révolté  (Ed. L'Atelier des Brisants, 01/07/2025).

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