De la diffusion des thèmes identitaires, conspirationnistes ou réactionnaires dans la société...
Il y a quelque chose de symptomatique, pour ne pas dire d'affolant, quand on voit la facilité avec laquelle nombre de discours politiques, de tous bords, glissent de plus en plus vers des positions qui sont bien loin des idéaux d'émancipation inscrits dans le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) remis en mémoire récemment grâce au diptyque "La Bataille de Gaulle", réalisé au cinéma par Antonin Baudry. Les désirs d'émancipation sont pourtant au cœur du mouvement de l’histoire du XIXe siècle. Et alors même, qu'à gauches notamment, l'émancipation est historiquement une visée politique majeure.
Si notamment l'on regarde la sphère écologique, le glissement est patent, spécifique. Avec une rhétorique, selon que l'on est cruel ou pas avec la formation incarnant l'écologie politique en France, qui trahit ses intentions, ses ambitions affichées, un discours qui pour le moins déplace ses propres repères : la critique de la "mondialisation capitaliste" qui se referme sur le national, au risque de perdre une partie de son âme et de ses soutiens; l'ultra promotion de la "sobriété" qui va jusqu'à donner l'impression d'emprunter paradoxalement les habits de la nostalgie patriarcale; la critique systématique de l'industrie pharmaceutique qui se retourne contre la santé publique elle-même; la fétichisation du "vivant" qui se convertit de manière terrifique en morale de la pureté.
Philippe CORCUFF, Professeur des universités en science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, membre du laboratoire CERLIS (Centre de Recherche sur les Liens Sociaux, UMR 8070 du CNRS, Université Paris Descartes - Université Paris Cité - et Université Sorbonne Nouvelle) propose de réfléchir à ce phénomène autour du concept de "confusionnisme" qu'il a théorisé et développé dans son livre La grande confusion (2022) - qui nous amène à considérer ces glissements non pas comme le fait de "mauvaise foi" ou "d'infiltrations concertées ", mais comme le symptôme d'une phénomène plus diffus - qui semble n'épargner aucune force politique, et pour cette raison plus difficile à combattre, à s'en protéger : le confusionnisme qui réussit surtout à laminer le « Principe Espérance » cher à Ernst Bloch, à saper » le droit de choisir son destin, et à nous éloigner chaque jour un peu de la possibilité de retrouver une souveraineté agissante, collective et individuelle.
Dans son livre, Philippe Corcuff, s’exprimant de l’intérieur de ce que l’on appelle communément "la gauche intellectuelle radicale", n'épargne pas cette gauche toujours influente par son rôle de productrice de concepts et de discours pour tout projet politique alternatif.
Dès lors, comment avancer dans ce brouillard, que les écologistes politiques et des "décroissants" s'imaginent pouvoir dissiper en sortant leur palette verte, sans s'égarer politiquement et sans désabuser au passage un peu plus les français ? Sans banaliser les rhétoriques complotistes en discréditant leur critique. Sans alimenter l’idée que dénoncer le complotisme reviendrait à défendre « le système ». Sans risquer de glisser vers un conservatisme sexiste, homophobe ou identitaire, etc.
C'est ce à quoi nous invite Philippe Corcuff en tant qu'universitaire, chercheur, également militant de gauche passé du PS à la gauche libertaire - sans concession contre ses propres adhésions - dans cet article à EcoRev' qu'il nous donne ici en partage.
En utilisant le film de Yórgos Lánthimos et sa métaphore, pour illustrer l’« effet Bugonia » qu'il décrit ici.
Comment, au fond, espérer, s'atteler à des alternatives, continuer de pouvoir ambitionner d'articuler critique sociale, émancipation et écologie, sans oblitérer toute possibilité d'une « société de l'intelligence » (André Gorz) ?
Remerciements à EcoRev' (http://ecorev.org/)
Philippe Corcuff, sociologue, politiste, enseignant-chercheur, est professeur de science politique à l'Institut d'études politiques de Lyon, en Sciences Sociales à l’Université Paris Descartes et membre du laboratoire CERLIS (Centre de Recherche sur les Liens Sociaux, UMR 8070 du CNRS, Université Paris Descartes et Université Sorbonne Nouvelle).
Co-fondateur, directeur de la collection « Grands débats : Mode d’emploi » des Presses Universitaires de Lyon, après avoir co-dirigé la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel (Paris). Il est également membre du Comité Scientifique International de la revue Sciences du Design, éditée par les Presses Universitaires de France. Membre-fondateur de l’Université populaire des religions de Nîmes.
Cet ancien chroniqueur de Charlie Hebdo (avril 2001-décembre 2004), co-animateur des universités populaires de Lyon et de Nîmes, engagé dans l'émergence d’une politique d’émancipation, a commencé son parcours entre la sociologie critique de Bourdieu et la sociologie pragmatique de Boltanski et Thévenot, avec un « background » marxiste, en explorant les terrains du syndicalisme et de l’action publique. Puis il s’est orienté vers le domaine des sociologies de l’individu et de l’individualisme en explorant une théorie générale sur la place des individualités dans les sociétés individualistes et capitalistes contemporaines, associant sociologie empirique, relationnalisme méthodologique (en termes de relations sociales), théories sociologiques de l’individualisation moderne et contemporaine dans l’aire occidentale, anthropologies philosophiques (en amont) et philosophie politique (en aval).
Il est attaché au perfectionnisme démocratique, à l’expérimentation et à une démarche pragmatiste permettant de sortir des certitudes idéologiques et des schémas politiques traditionnels.
Philippe Corcuff est un contributeur du PRé (depuis 2016).
Derniers livres parus :
- Les Tontons flingueurs de la gauche. Lettres ouvertes à Hollande, Macron, Mélenchon, Roussel, Ruffin, Onfray, avec Philippe Marlière (éditions Textuel, 4 avril 2024)
- Les mots qui fâchent : contre le maccarthysme intellectuel, Philippe Corcuff, Alain Policar et Nonna Mayer (dir.) (Éditions de l'Aube, avril 2022, coll. "Monde en cours" - Essais)
- La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (éd. Textuel, collection "Petite Encyclopédie Critique", mars 2021)
- Individualidades, común y utopía. Crítica libertaria del populismo de izquierda, préface de José Luis Moreno Pestaña, traduction et révision en langue espagnole de David J. Domínguez et Mario Domínguez (Madrid, Dado Ediciones, colección "Disonancias", 2020)
Dernier article dans une revue scientifique publié :
Corcuff (Philippe), 30 January 2026, “Starting with Emmanuel Levinas: Trails for a Renewed Politics of Emancipation in Front of Current Ultraconservative Trends”, Labyrinth. An International Journal for Philosophy, Value Theory and Sociocultural Hermeneutics, vol. 27, no. 2, pp. 87-102, https://doi.org/10.25180/lj.v27i2.388
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