Philippe Corcuff continue son entreprise de Rouvrir les imaginaires politiques
La gauche aime les déchirements : la mise en cause de « la gauche des allocs » par Fabien Roussel versus l’identification de « la valeur travail » à la droite par Sandrine Rousseau, la priorité accordée aux milieux populaires « blancs » du périurbain et du rural par François Ruffin versus le ciblage électoral des milieux populaires racisés des banlieues par Jean-Luc Mélenchon, ou encore la relativisation de l’islamophobie au nom de la laïcité par la gauche hollandaise versus la minoration de l’antisémitisme par la gauche insoumise au nom de la solidarité avec les Palestiniens.
Les divergences ont toujours existé à gauche, mais la particularité de la conjoncture actuelle tient à un brouillage généralisé du sens. L’arrière-plan des oppositions à gauche, les valeurs partagées à partir desquels les conflits s’énonçaient se sont délités. D’où la nécessité de réinventer un imaginaire émancipateur commun, c’est-à-dire une galaxie de repères à la fois sensibles et raisonnés, de valeurs, de désirs, d’affects et de connaissances, porteurs d’une critique sociale de l’ici et maintenant associée à l’horizon d’un monde meilleur. Pas quelque chose qui se situerait seulement au niveau des idées mais qui relèverait plus largement d’une raison sensible.
De Jean Ferrat à Mosimann
Cet imaginaire est susceptible de se nourrir de textes littéraires et d’images cinématographiques, mais aussi d’une bande-son. Songeons au puissant Parti communiste des années 1960 : son écho avait aussi à voir avec la bande-son constituée, entre autres, par les chansons de Jean Ferrat. Pas seulement et avant tout par les chansons les plus directement politiques, mais aussi et surtout par celles plongées dans des vies ordinaires, par exemple dans « Ma môme » de 1960 (paroles de Pierre Frachet, musique de Ferrat).
Dans cette chanson, s’exprime, à travers une ritournelle familière, une dignité qui est inscrite dans les expériences populaires : « elle travaille en usine à Créteil ». S’y dessine un bonheur ordinaire dans une opposition de classe : « Ma môme, elle joue pas les starlettes/Elle met pas des lunettes de soleil ». La bande-son de la gauche, transversale, enjambe les querelles de chapelle. Par exemple, l’anarchiste Léo Ferré consacre en 1961 un album à un poète communiste, avec « les Chansons d’Aragon chantées par Léo Ferré » (Barclay).
A la fin du premier quart du XXIe siècle, une telle transversalité avec d’autres sons, d’autres paroles, mixés, au moyen de platines et d’un ordinateur, s’ébauche avec DJ Mosimann sur France-Inter le mercredi à 8h55 depuis le 27 août 2025. Son « Track de vos rêves » remplace avantageusement les tracts de moins en moins lus sur nos marchés. Vainqueur en février 2008 de la Star Academy, Mosimann fera grincer les dents d’une certaine gauche intellectuelle méprisant les télécrochets médiatiques. Mais, aujourd’hui plus qu’hier, les imaginaires politiques n’ont-ils pas à voir avec les cultures populaires de masse (polars, ciné, séries, chansons, BD et mangas, jeux vidéo…) dans les passages qu’elles ouvrent à partir du quotidien entre l’intime et le commun ?
Une démarche faite de métissages
En piochant sur le site de Radio-France, des hybridations renouvelées d’une politique d’émancipation alternative à l’extrême droite de Trump et de Le Pen-Bardella éclosent. Le mix musical proposé chaque semaine par Mosimann est précédé de la lecture d’un texte poétique, tout à la fois personnel et universalisable, qui participe du caractère composite de rêves qui ont les pieds sur terre.
Dans le premier track, Mosimann annonce les couleurs : « J’ai rêvé que Vincent Delerm rencontrait Daft Punk, “La vie, la mort, l’amour”, face à “Veridis Quo”. D’un côté, la fragilité d’une voix qui se souvient d’une voisine disparue, de l’autre, une métaphysique sonore, lente et entêtante, qui répète à l’éternité des coups de synthétiseur à modélisation analogique. » Et il installe une démarche faite de métissages entre genres musicaux, sensibilités poétiques, passé, présent et avenir : « Finalement, être DJ, ce n’est pas seulement passer des disques, mais c’est aussi provoquer des dialogues impossibles, des rencontres impossibles, voler un fragment de mémoire, le rendre autrement, ailleurs, plus loin. Alors oui, c’est du vol, mais c’est un vol amoureux. C’est un vol qui offre au passé une seconde vie. »
Le rêve est au cœur de ces mix, mais un rêve à hauteur d’humain, lesté par la vie quotidienne et lui donnant du souffle. Par exemple, quand il s’agit de toucher de l’oreille le bonheur grâce à Sébastien Tellier et William Sheller : « Rêver chaque jour. Non pas pour s’évader, mais rêver comme on respire, éveillé, lucide. Car le rêve, c’est déjà une façon d’habiter le monde. »
Le rêve peut avoir quelque chose de magique face à nos incertitudes et nos défaillances. Pas besoin toutefois d’« un philosophe qui mettrait tout en ordre ». Pas d’utopie sans nos fragilités ! Méfions-nous des réponses qui se présentent comme absolues et qui ont pu conduire nos aînés à fermer les yeux sur des crimes de masse au nom de futurs « jours heureux ». Plus modestement, mais aussi plus radicalement, ressentons une « musique mémoire, celle qui fait pivoter le monde d’un millimètre, juste assez pour que la lumière revienne sous un autre angle ». Cela devient possible quand la chanson « Nuits magiques » de Catherine Lara croise l’électro d’oskar med k…
L’émancipation a donc à faire avec nos faiblesses et nos doutes, sans les mettre sous le tapis pour une nouvelle politique viriliste de la force, qui décevra, voire pire, comme celles d’avant. « J’ai peur de devenir un gros con », nous dit Mosimann. « Celui qui confond ses principes avec une supériorité morale, parce que l’ego cherche la reconnaissance immédiate, là où l’humilité, elle, accepte le délai. » A contrario, la gauche devrait assumer qu’elle est gauche, maladroite, mal à droite, par exemple en écoutant les chevauchements d’Etienne de Crecy, Disiz et Theodora.
Pour un imaginaire de gauche, l’horizon d’une autre vie ne va pas sans résistances, dès maintenant, face aux rugosités d’un monde injuste et étouffant, dans ces rugosités. Car « il ne s’agit pas seulement de se souvenir que nous sommes libres, il s’agit de le prouver, de marcher, de chanter, de crier, de s’aimer, de bloquer et de résister. Résister au silence qui nous enferme, résister à l’oubli qui nous efface ». La rencontre des rythmes de Fred Again avec « Libre » d’Angèle et l’indélébile « Résiste » de France Gall nous y aide.
De l’infra-politique musicale à une politique d’émancipation ?
Le politiste et anthropologue américain de sensibilité libertaire James C. Scott (1936-2024) se méfiait des grandes machineries conceptuelles d’inspiration marxiste, comme la notion à la mode d’« hégémonie » avancée par le penseur communiste italien Antonio Gramsci, tendant à enfermer les groupes subalternes dans la caverne de « l’idéologie dominante ». A contrario, il a observé des formes de politisation cheminant de manière plus souterraine et qu’il a nommées « infra-politique ». Infra-politique, parce que relevant du « discret », mais aussi au sens d’une « infrastructure » politique, dans la mesure où elle « fournit une grande partie des bases culturelles et structurelles de l’action politique plus visible ». Le type d’infra-politique poétique et musicale que Mosimann contribue, avec d’autres, beaucoup d’autres, à esquisser ne pourrait-elle pas être traduit en politique plus explicite ? Cela dépend de nous. Et c’est beaucoup plus urgent et passionnant que les éventuels avenirs électoraux de Hollande, Glucksmann, Tondelier, Ruffin, Mélenchon…
Remerciements au Nouvel Obs qui a également publié cet article dans le cadre d'une Carte blanche régulière donnée à Philippe Corcuff, sous le titre
"Mosimann sur France-Inter ou la bande-son d’une émancipation à venir" ("Plutôt que du côté des tactiques politiciennes des Mélenchon et autres Glucksmann, si l’avenir de la gauche se jouait davantage tous les mercredis à 8h55 sur France-Inter avec le « Track de vos rêves » de DJ Mosimann ?"), 4 février 2026.
Philippe Corcuff, sociologue, politiste, enseignant-chercheur, est professeur de science politique à l'Institut d'études politiques de Lyon, en Sciences Sociales à l’Université Paris Descartes et membre du laboratoire CERLIS (Centre de Recherche sur les Liens Sociaux, UMR 8070 du CNRS, Université Paris Descartes et Université Sorbonne Nouvelle).
Co-fondateur, directeur de la collection « Grands débats : Mode d’emploi » des Presses Universitaires de Lyon, après avoir co-dirigé la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel (Paris). Il est également membre du Comité Scientifique International de la revue Sciences du Design, éditée par les Presses Universitaires de France.
Cet ancien chroniqueur de Charlie Hebdo (avril 2001-décembre 2004), co-animateur des universités populaires de Lyon et de Nîmes, engagé dans l'émergence d’une politique d’émancipation, a commencé son parcours entre la sociologie critique de Bourdieu et la sociologie pragmatique de Boltanski et Thévenot, avec un « background » marxiste, en explorant les terrains du syndicalisme et de l’action publique. Puis il s’est orienté vers le domaine des sociologies de l’individu et de l’individualisme en explorant une théorie générale sur la place des individualités dans les sociétés individualistes et capitalistes contemporaines, associant sociologie empirique, relationnalisme méthodologique (en termes de relations sociales), théories sociologiques de l’individualisation moderne et contemporaine dans l’aire occidentale, anthropologies philosophiques (en amont) et philosophie politique (en aval).
Il est attaché au perfectionnisme démocratique, à l’expérimentation et à une démarche pragmatiste permettant de sortir des certitudes idéologiques et des schémas politiques traditionnels.
Derniers livres parus :
- Les Tontons flingueurs de la gauche. Lettres ouvertes à Hollande, Macron, Mélenchon, Roussel, Ruffin, Onfray, avec Philippe Marlière (éditions Textuel, 4 avril 2024)
- Les mots qui fâchent : contre le maccarthysme intellectuel, Philippe Corcuff, Alain Policar et Nonna Mayer (dir.) (Éditions de l'Aube, avril 2022, coll. "Monde en cours" - Essais)
- La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées (éd. Textuel, collection "Petite Encyclopédie Critique", mars 2021)
- Individualidades, común y utopía. Crítica libertaria del populismo de izquierda, préface de José Luis Moreno Pestaña, traduction et révision en langue espagnole de David J. Domínguez et Mario Domínguez (Madrid, Dado Ediciones, colección "Disonancias", 2020)
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