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BOUALEM SANSAL, ENFIN PARMI NOUS ! Par Dominique Lévèque

 

Il  y a des jours comme ça où l’on est pris par une lassitude profonde, de celle qui vous donne envie de crier, de pleurer, une forme de désespoir et de désillusion face au monde et à nos contemporains.

J’ai par exemple été assez surpris, et pour tout dire assez mal à l’aise que, sitôt l’écrivain algéro-français Boualem Sansal libéré, le jour même de son retour en France, certains de ses (premiers) soutiens en faveur de sa libération aient cru bon de créer de toutes pièces une polémique en prenant le parti de mégoter sur le soutien de l’historien Benjamin Stora, de faire en quelque sorte le tri entre ceux qui seraient les « vrais » et les « faux », les « purs et les « impurs » de ses soutiens. Relançant ainsi cette campagne de presse mettant en cause son honnêteté intellectuelle et sa probité morale après un débat sur France 5 en novembre 2024 qui avait suscité un tollé (à droite essentiellement), certains considérant alors qu’il avait manqué à Boualem Sansal.

Ainsi, dans un post publié le 18 novembre sur sa page FB intitulé « Au revoir messieurs les procureurs », l’écrivain et chroniqueur Kamel Bencheikh a singulièrement épinglé Stora au motif qu’il se serait positionné du côté des « procureurs » de Sansal,  ou encore qu’il aurait fait preuve d’un « silence précautionneux » tout au long de la campagne menée en faveur de sa libération suite à l’appel de son comité international de soutien lancé par la Revue Politique et Parlementaire (RPP).

   Surpris, car enfin, Stora ne faisait-il pas lui-même fait partie des cosignataires de la pétition lancée par ce comité de soutien présidé alors par Catherine Camus, la petite-fille d’Albert Camus ? Non sans avoir signé tout de suite l’appel initié par la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) dès l’annonce publique de son arrestation.

Etrange, car nous connaissons les positions parfaitement claires de Stora - ce dernier est membre du comité scientifique du PRé - et nous ne pensions pas que Bencheikh - dont nous publiâmes en 2020 une contribution (« Racialisme VS Citoyenneté ») - s’en prendrait ainsi à Stora qu’il ne connait pas.

   Mal à l’aise, lorsque le politologue Stéphane Rozès, dont nous avons pu apprécier nombre de ses analyses politiques et avons en partage certains  de ses constats, a cru bon de venir en renfort de Bencheikh en rajoutant une couche sur un registre aussi sentencieux et expéditif, aussi peu sérieux que celui du tribunal correctionnel de Dar El Beida, près d'Alger, lorsqu’il a condamné Sansal à 5 ans de prison ferme pour « atteinte à l'unité nationale, etc. » : « Stora dans toutes ses interventions depuis l’arrestation de Boualem Sansal, quoiqu’ayant demandé à être membre de son Comité international de soutien, et qu’il ait été accepté après débat, jamais il n’a mentionné de lui-même Boualem Sansal ni défendu.

Et quand il était interrogé, il était fuyant et renvoyait dos à dos Alger et Paris, en chargeant plus Paris comme d’habitude.

C’est un ami de Tebboune et en couverture du régime algérien.

Raisons d’entretien d’une rente universitaire, indexée sur une rente mémorielle ? Idéologiques ? Dette à l’égard du régime pour les raisons que vous avez évoquées ? Autres choses ? En fait, peu importe : les faits sont là. On juge un arbre à ses fruits. »

 

La charge est plus que virulente, elle est infondée et particulièrement indigne. Elle a quasi le relent de ce fond de sauce des attaques dont l’universitaire, natif de Constantine, avait fait l’objet en 2019-2020 au moment de sa mission sur les questions mémorielles portant sur la colonisation. « Les coups étaient alors venus de toutes parts, les nostalgiques de l’Algérie française mêlant leur voix à celle, côté algérien, des rentiers de la mémoire pour jeter le discrédit sur un homme dont l’œuvre et les engagements politiques passés dérangeaient des deux côtés de la Méditerranée. » témoigne François Gouyette, ancien ambassadeur de France à Alger (2020-2023).

 

N’y a-t-il pas mieux à faire que de cibler, outre un soutien à la libération de Sansal, un des spécialistes les plus reconnus de la guerre d’Algérie, des mémoires enfantées par cette guerre des deux côtés de la méditerranée, comme des relations France-Algérie, plus largement de l’histoire du Maghreb contemporain, qu’il n’a cessé de documenter et d’interroger depuis sa thèse en 1978 sur Messali Hadj, le fondateur du Mouvement national algérien (MNA), rival du Front de libération nationale (FLN) ? Reconnu pour son travail d’historien, son souci de la rigueur et de la nuance, et connu pour son engagement, son humanisme.

   Il serait singulier, et de mon point de vue assez injuste, de reprocher à Stora qui a aussi beaucoup travaillé sur les relations judéo-arabes, bientôt 75 ans, aujourd’hui professeur émérite des universités, son empathie à l’égard du pouvoir d’Alger, un régime hybride autoritaire sous la férule de l’armée, et/ou des fondamentalistes islamistes, autre façon de dire son manque d’engagement en faveur de la libération de Sansal, lui qui a déjà payé un si lourd tribut, qui a été menacé de mort, faut-il le rappeler au mitan des années 1990 pendant cette triste et sanglante « décennie noire du terrorisme » en Algérie : on a évoqué alors le Groupe islamique armé (GIA), en train de déstabiliser le pays ou encore des ultra-nationalistes.

C’est pourquoi, j’ai réagi à ces posts  de Bencheikh  et de Rozès en disant qu’il me navrait que le nom de Stora soit jeté en pâture ainsi sur les réseaux sociaux « par un amoureux de la liberté comme vous ». « Comme si Benjamin Stora n’en était pas un, lui aussi, d’amoureux de la liberté ». C’est en effet mal connaître son travail d’universitaire et de chercheur et mal connaître la personne qu’il est. Alors certes, son propre lot de malheurs et de menaces - qui n’en sont pas restées qu’à des messages anonymes, des versets du Coran sur son répondeur téléphonique, ou des linceuls joints à des lettres tout aussi anonymes, - ne vaut pas un brevet, mais tout de même !

La controverse historique, intellectuelle, voire académique a ses règles.

Je n’en démords pas : à quoi cela rime-t-il de lui chercher des noises aujourd’hui à propos de Sansal dont il a soutenu dès le départ la libération, en laissant entendre qu’il serait instrumentalisé par Alger ?

Faut-il rappeler que les menaces précédentes dont il a été victime l'ont contraint, après avoir dû accepter une protection policière, à se laisser exfiltrer hors de France et à s'exiler (au Vietnam notamment) pendant plusieurs années ?

 

Faut-il rappeler que l’auteur de La gangrène et l’oubli devait subir d’autres menaces de mort en 2010, tandis qu’étaient publiés François Mitterrand et la guerre d’Algérie (avec François Malye) et Algérie, 1954-1962 (avec Tramor Quemeneur) ? On se souvient de ces sites d’extrême droite qui déversaient alors leur haine de Stora, lui enjoignant de choisir entre « la valise ou le cercueil »…. 

Benjamin Stora
Benjamin Stora

Je ne peux juste pas m’empêcher de penser que c’est dommage d’en arriver là au moment tant attendu de la libération de Boualem Sansal.

   Je ne peux juste pas m’empêcher de me souvenir qu’à l’occasion de la diffusion en 1991 de la série des quatre documentaires Les années algériennes (réalisées avec Bernard Fabre et Philippe Alfonsi), Benjamin Stora avait fait l’objet, une fois de plus, de critiques qui lui reprochaient de renvoyer dos à dos les belligérants du conflit et de faire un film « colonialiste », également de la part des partisans de « l’Algérie française », qualifiant alors ce film d’anticolonialiste faisant la part belle aux nationalistes algériens.

 

Pas seulement des critiques, on lui en a voulu à mort : je n’oublie pas que l’extrême droite en a  fait depuis sa bête noire, ciblant le juif d’Afrique du Nord et qualifiant l’historien « de gauche » d’« historien du FLN »… En 2019, ces attaques étaient relayées par Valeurs Actuelles qui, dans une diatribe d’inspiration antisémite, contre le chercheur et son influence supposée dans les cercles du pouvoir, se  livrait à un long réquisitoire émaillé de détails sur son physique et d’insinuations sur sa « relation pour le moins distanciée avec l’identité française ». Alors certes, Stora en a vu d’autres, et sur tous les registres, on ne compte plus ces saillies infâmes se situant dans la tradition classique antisémite des “juifs de cour” que l’on pouvait lire dans la presse d’extrême droite au moment de l’affaire Dreyfus par exemple…  Il a l’habitude d’être attaqué sur ses engagements anticolonialistes, pour être celui qui aurait fait carrière dans l’obscurité, pour ne pas dire la compromission, sans que l’on sache explicitement de quoi.

J’aurais tendance à penser qu’avoir autant d’ennemis, d’horizons si divers, force plutôt le respect et devrait pour le moins amener à se poser les bonnes questions.

 

Je ne peux juste pas m’empêcher de me remémorer qu’en janvier 2021, lorsque chargé de cette mission par le président de la République sur « la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie » Stora remet son rapport « France-Algérie. Les passions douloureuses » préconisant des mesures concrètes permettant d’aller dans le sens d’un apaisement des relations avec l’Algérie et réciproquement, dans le sens d’une réconciliation des peuples français et algériens, il fut durement critiqué par certains comme n’allant pas assez loin, par d’autres comme allant dans le sens d’une « repentance ». Tandis que d’autres, du côté de la gauche dite « radicale » ou même chez une petite partie de la gauche social-démocrate, sans doute gênée aux entournures, se muraient dans un « silence précautionneux ». Ils furent nombreux à ne pas accepter en réalité l’ouverture plus large des archives. En réalité, ils furent nombreux, et en tous les cas très actifs, ceux qui n’ont pas davantage accepté que l’on rouvre le dossier Maurice Audin (assistant de mathématiques à la faculté d'Alger, membre du Parti communiste algérien), Larbi Ben M’hidi (dirigeant du FLN) au funeste sort, ou que soient reconnus les massacres du 17 octobre 1961. Pas plus que n’avait été supportée l’évocation par Stora du massacre de milliers de Harkis après l’Indépendance, tout comme celle de la disparition de centaines d’Européens à Oran, le 5 juillet 1962.

Stora a pourtant contribué à instituer une Commission « Mémoires et vérité » pour mettre en œuvre ses 22 préconisations (dont plus de la moitié ont été réalisées), ainsi que la mise en place d’une commission mixte entre historiens français et algériens pour une écriture scientifique de l’histoire de la colonisation française. A se demander si ce n’est pas cela qui gênait…

Et malgré toutes les difficultés, toutes les embûches, je reste pour ma part assez admiratif de la ténacité de Stora qui aurait pu faire un autre choix, plus confortable. Ce qu’on lui reproche au fond, c’est de ne pas être un homme qui construit des murs, mais qui s’évertue à construire des ponts, à trouver des « passerelles », comme il aime à dire en se souvenant de Constantine, la ville où il est né, « la ville de passerelles, la villes des ponts » quitte à se prendre des volées de bois vert, en prenant le risque de voir le cercle des haineux, de ses procureurs, quand ce n’est pas de ses ennemis mortels, s’élargir.

C’est la même volonté qui l’anime en continuant ces dernières années à se tenir du côté des jeunes chercheurs français, également des jeunes chercheurs algériens comme il l’a fait encore récemment à l’université d’Aix-Marseille.

Et cela en ferait un homme de « renoncement » ?!

 

"France-Algérie, anatomie d’une déchirure". Thomas Snégaroff, Benjamin Stora (Ed. Les Arènes,oct. 2025)
"France-Algérie, anatomie d’une déchirure". Thomas Snégaroff, Benjamin Stora (Ed. Les Arènes,oct. 2025)

Qu’il me soit permis de dire ici incidemment que je fais partie de ceux qui pensent qu’on ne peut pas faire l’économie d’un travail de réconciliation entre la France et l’Algérie, l’Algérie et la France, que ce travail est important, qu’il sert à quelque chose, qu’il est exigeant et qu’il sera long. C’est que « l’histoire franco-algérienne n’est pas derrière nous : elle est au cœur de nos fractures les plus vives » nous rappelle très justement Stora dans son dernier livre, qui, de la même façon que Boualem Sansal, n’en continue pas moins d’espérer que les relations entre la France et l'Algérie évoluent positivement.

Je me suis demandé ces derniers jours si le fait de s’être départi de tout moralisme durant toutes ses années de recherche et d’enseignement, de médiation, de s’être efforcé d’entendre et de comprendre tous les points de vue, d’avoir en somme fait son boulot d’historien sans jamais s’avancer sans avoir vérifié les faits en question, serait gênant aux yeux de certains et/ou ferait de lui quelqu’un de soupçonnable ?

Je sais que nombreux sont ceux qui lui reprochent le fait en tant qu’historien de n’être d’aucun camps, si ce n’est celui de la vérité en histoire. Et de celui, comme il aime à le dire, des « bonheurs de mon enfance ».

Je sais aussi que le fait de murmurer à l’oreille des Présidents de la République française (depuis François Mitterrand) a pu en agacer plus d’un, d’autres considérant que ce simple fait le disqualifierait.

   Ecœuré enfin, je le suis aussi, car c’est juste incroyable de suggérer avec une telle légèreté que la position de Benjamin Stora sur la libération de Boualem Sansal dépendrait d'avantages.... matériels.... Alors qu’il a travaillé bénévolement, en toute oblativité, pendant 4 ans (de 2020 à 2024), sans toucher un centime d’Euros ou le moindre Dinar pour faire son dernier Rapport et les préconisations qui ont suivies....

C'est blessant, je dirais même plus, si je ne trouvais cela triste à admettre : c’est lamentable.

Que savent-ils, ceux-là mêmes qui sont ignorants de son engagement, ou ne veulent rien avoir à en connaître pour ne surtout pas voir leur narratif contrarié en quoi que ce soit ? Que savent-ils de ce qu’il a pu œuvrer discrètement pour la libération de Sansal en étant notamment en contact régulier avec son avocat François Zimeray et notre diplomatie ?

Certes, il n’a pas battu les estrades ou multiplié les déclarations indignées. Serait-ce cela qui lui serait reproché aujourd’hui ? Il n’était ni le président de son comité international de soutien ni son porte-parole, juste un membre parmi d’autres.

Certes, il ne s’est pas comporté en thuriféraire de « la cause ». Il a fait ce qu’il a cru devoir faire, modestement, sans tapage, sans la ramener, en essayant juste d’être utile de la place qui est la sienne.

Certes, il n’a pas davantage passé son temps à dénoncer que « la France manque de courage », à tirer à vue sur les efforts déployés par la diplomatie française, à critiquer à l’envi la « diplomatie des bons sentiments » qui aurait fait échouer la libération de l'écrivain Boualem Sansal… Benjamin Stora n’est ni Bruno Retailleau, encore moins Marion Maréchal ou Rima Hassan…Pour une déjà simple et bonne raison, quoi que l’on puisse penser de la façon de faire de la France : ce n’est pas son rôle.

Stora s’est juste focalisé sur la libération de Sansal, sans autre considération idéologique ou politique, au motif premier que la présence d’un écrivain n’est pas en prison. Est-ce cela qu’on lui reproche ?

 

Le débat, ni même la polémique - qui peut être saine - ne se confondent avec l’anathème. En France, on peut même exprimer ses divergences. Cela n’a rien d’extraordinaire dans le pays de Voltaire. N’est-ce pas après tout la tâche d’un intellectuel : marquer possiblement des points de différence, des points critiques, y compris parfois savoir penser contre soi-même, car sinon, on s’enkyste dans une forme d’unanimisme qui interdit toute réflexion intellectuelle. Ou alors la chasse aux « traîtres » serait-elle ouverte ? Il faudrait débusquer l’ennemi de l’intérieur (du comité international de soutien à Boualem Sansal) ?  

Robert Desnos (1900-1945), Paris Musées
Robert Desnos (1900-1945), Paris Musées

Je pose la question : ne pourrions-nous pas être tout simplement tout à notre soulagement de savoir Boualem Sansal enfin libre, tout à notre joie d’avoir de nouveau entendu sa voix dimanche soir au JT de 20H00 ?

Notre ressentiment ou notre besoin de consolation dont je peux tout à fait comprendre qu’il fût impossible à rassasier le temps de la captivité de Sansal, n’a pas besoin de s’exprimer aujourd’hui au prix de l’accablement d’un autre intellectuel.

Les mauvais sentiments, au fond, ne produisent jamais que de la mauvaise littérature, ici de la mauvaise sociologie politique.

Quand serons-nous capables de dire avec Robert Desnos : «  Se dire en toutes circonstances, je ne suis pas meilleur que le pire des hommes, je ne suis pas pire que le meilleur » ?

Pour ma part, ce qui m’importe aujourd’hui, c’est d’entendre de nouveau la voix de Boualem Sansal - qui dans cette triste affaire a surtout été, comme il l’a confié hier soir au journal de 20h00 sur France 2, l’otage du « divorce ontologique entre l’Algérie et la France » suite notamment à la question du Sahara occidental - ce qui m'importe, c'est de retrouver son sourire, et plus encore de le voir reprendre le chemin de l’écriture.

 

C’est, dans le même temps, de voir notre autre compatriote Christophe Gleizes, journaliste sportif, sortir des geôles d’Alger où il purge une peine de 7 ans, prétendument pour « apologie de terrorisme », en attente d’un procès en appel le 3 décembre prochain.

 

Également Mohamed Tadjadit, figure du Hirak (« le poète du Hirak »), jeune militant pacifiste prodémocratie algérien, condamné pareillement pour « apologie du terrorisme » pour avoir … déclamé des vers lors de manifestations en 2019…

 

Dominique Lévèque est secrétaire général du PRé

   

Entretien avec l'écrivain Boualem Sansal, la Grande Matinale de France Inter, lundi 24 novembre 2025 : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-lundi-24-novembre-2025-8370584

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