"La beauté, la vérité et la civilisation s'étaient retirées du monde à l'été 1914. Le Progrès avait pris la forme d'une usine à produire de la mort et de la régression. Que sont ces "capotes bleues" et ces "manteaux gris" ? De futures dépouilles qu'on outragera", écrit le poète Louis Krémer dans une série de lettres à son ami Henry Charpentier. "Je suis vêtu d'un complet de boue et de crasse. Le sommeil m'a fui. Tu ne sauras jamais ce que furent pour moi ces heures dans les tranchées de l'Aisne. Jamais les journaux ne pourront te donner l'idée de l'existence qui m'est dévolue et qui sera la plus effrayante école de volonté et d'énergie qui aura jamais existé" (D'encre, de fer et de feu).
Louis Krémer meurt le 18 juillet 1918, à l'hôpital de l'École Polytechnique, des suites d'une blessure reçue quelques jours plus tôt. Il était sur le front depuis 1914 .
Le 11 novembre 1918, la presse célèbre avec enthousiasme et soulagement la victoire. Après 4 ans d'une guerre terrible (13M de morts), les plénipotentiaires allemands ont signé, à Rethondes, l'arrêt des combats.
"Le jour de gloire", titre Le Petit Parisien, qui détaille les conditions de l'armistice : Cessation des hostilités, sur terre et dans les airs, Évacuation des pays envahis dans un délai de 15 jours, Abandon par les armées allemandes du matériel de guerre en bon état. Enfin, le "rapatriement immédiat, sans réciprocité, de tous les prisonniers de guerre des Alliés et des États-Unis."
"L'armistice est signé, vive la République !", se réjouit Le Radical (centre gauche), tandis que L’Œuvre (socialiste), titre son édito "L'ennemi est à plat ventre" et se fait plaisir : "L'Allemagne est tombée à genoux comme une masse inerte (...) Ces soixante millions de soudards ou de laquais n'ont pas un cri d'indignation, un sursaut de fierté, pas un mot qui nous laisse supposer que quelques-uns d'entre eux peuvent avoir encore une notion, si vague et si molle qu'elle soit, du sentiment de l'honneur" (L'Œuvre).
Le Matin (centre droit) proclame "gloire et reconnaissance éternelle à nos soldats, à ceux des Dardanelles, à ceux de l'Europe lointaine, à ceux surtout qui, durant plus de quatre ans, versèrent leur sang généreux aux terres de France, de Belgique et d'Italie, puis, en trois mois, dans une bataille de géants, terrassèrent enfin leur formidable adversaire." Sans oublier : "Gloire et reconnaissance éternelle au maréchal Foch !"
Et bien sûr, la victoire signifie le retour de l'Alsace-Lorraine dans le giron de la France, célébré avec effusion. "L'Alsace-Lorraine nous revient !" s'égaie Le Journal, qui garde en mémoire l'humiliante défaite de Sedan en 1870. Georges Clémenceau est longuement acclamé à la Chambre de députés, et, dans L'Écho de Paris, Maurice Barrès écrit : "Effacement de la défaite, reconquête de Metz et de Strasbourg, voilà ce que les gens de notre âge et qui avaient vu 1870 attendaient et voulaient."
Le prix fut élevé. Les récits de la guerre en témoignent. Citons celui, superbe et poignant, du trop méconnu André Pézard : "Je ne respire plus sous mon masque ; la poitrine ne cuit ; un goût d'huile chaude et de poire gâtée m'encrasse la gorge, à vomir. Sans réfléchir, j'ôte mon masque. Je me noie, les gaz m'ensanglantent les muqueuses, les yeux sortent de la tête, la toux manque de me l'arracher des épaules. Le masque est vite rabaissé. Tant pis pour le goût d'huile chaude et de poire gâtée. Des ombres glissent et sautent ; comme tout à l'heure, l'appel d'une voix étouffée par le tampon, entre deux consonnes, brusquement je m'étrangle d'une bouchée de salive aiguë qui brûle mon gosier sec. À l'aveuglette, on arrache des bouts de bois, les griffes raclent la boue crayeuse ; un râle sort de là-dessous, à force de saccades, de secousses, de ruades, on déterre encore un homme. Il a l'air de dormir. Sa bouche au duvet blond n'appelle plus. Il a une entaille rouge à la poitrine."
André Pézard est blessé sur le front de la Somme, en 1916. "Je marche dans mes souvenirs comme on flotte parmi les ombres d'un rêve". Il se souvient de ses camarades, morts. "Le sifflement d'une balle trop haute dans l'air glacé de la nuit est la voix chantante de Vauquois ; et je l'entends" (Nous autres, à Vauquois, titre qui répond à l'expression Vous autres, ceux de l'arrière).
Les 11 novembre suivants, la presse déchante, la désillusion s'installe. L'Allemagne n'honore pas ses engagements, en particulier les réparations promises par le Traité de Versailles. Le 11 novembre 1922, le rédacteur en chef de L'Amusant dénonce avec humour : "Je revois nos troupes qui reviennent victorieuses, je revois les Boches qui s'en vont comme un gentil troupeau de compagnons de saint Antoine. Je me dis : “Ah ! quel bonheur ! La guerre est finie, nous allons de nouveau être heureux !” Et le lendemain, j'apprends que M. Guillaume II écrit des livres et se marie, et que les Boches ne remboursent rien du tout ! Alors, je me réveille en sursaut et je me remets en guerre !Contre l'armée des fournisseurs et la réserve des receveurs de contributions..."
Devant le refus allemand de payer, la France occupe la Ruhr, le 11 janvier 1923. C'est une évidence : l'armistice n'a pas vraiment mis fin à la guerre. Celle-ci se prolonge, sous différentes formes. L'effondrement des empires allemand, austro-hongrois et russe, fait éclater de nouveaux conflits. Les peuples d'Europe centrale et de l'Est (Pologne, Tchécoslovaquie, Grèce...) veulent leur indépendance. Contrairement au Royaume-Uni, en France, la démobilisation prend du temps : deux ans, pour que 5M de poilus retournent à la vie civile. Et pour ces soldats, la transition n'est pas facile. Certains sont défigurés (les gueules cassées), d'autres, gravement traumatisés. Il faut faire le deuil des morts, réapprendre la compagnie des survivants, trouver sa place dans une société qui a profondément changé.
Enfin, un long travail commence pour retrouver les corps des poilus morts ou disparus. Les communes élèvent des monuments. Le défilé du 14 juillet 1919 s'ouvre avec plus d'un millier d'invalides de guerre. La tombe du "Soldat inconnu" est inaugurée, le 11 novembre 1920.
Envers l'Allemagne, l'hostilité et la méfiance demeurent fortes. L'élection du Cartel des gauches, en 1924, et les efforts d'Aristide Briand pour insérer l'Allemagne dans le système international apaisent un peu les choses. Mais les Allemands, eux, considèrent le traité de Versailles comme trop rude, et parlent de "Diktat". Contrairement aux Français qui ont vu leurs villes et leurs villages, leurs campagnes et leurs paysages ravagés, les Allemands ont peu de dégâts sur leur sol. Ils ne prennent pas conscience de l'ampleur de leur défaite. Adolf Hitler saura en tirer profit dans les années 30...
Aujourd'hui, souvenons-nous d'eux. Souvenons-nous, car "déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit / Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places / Déjà le souvenir de vos amours s’efface / Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri..."
Stéphanie Mesnier-Angeli est journaliste (Canard Enchaîné), écrivain et romancière.
Auteur entre autres de Barnabé - Le Roman d'un chat (Librinova, 2021), Tueuses mais pas trop (Fayard, 2015).
Egalement co-auteur de livres politiques (avec Claude Angeli): Les Micros du Canard (Les Arènes, 2014), En basse campagne (Grasset, 2002), Chirac, père et fille (Grasset, 2000), Fort Chirac (Grasset, 1999), Sale Temps pour la République (Grasset, 1997), Le Nid de serpents: bataille pour l'Elysée 1993-1995 (Grasset, 1995), Notre allié Saddam (Orban, 1992).
Stéphanie Mesnier-Angeli est une contributrice du PRé et livre gracieusement cette Revue de presse depuis septembre 2024.















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