· 

QUEL MONDE ASSOCIATIF DEMAIN ? Note de lecture, par Jean-Marie Pierlot


Quel monde associatif demain ? Mouvements citoyens et démocratie ; sous la direction de Patricia Coler, Marie-Catherine Henry, Jean-Louis Laville et Gilles Rouby (Toulouse, Ed. Erès, Collection « L’innovation sociale en pratiques », 2021).

On trouvera dans ce livre collectif, entre autres, une contribution de l'ami Jérôme Saddier ("Construction des synergies
dans l’économie sociale et solidaire")
, praticien citoyen et professionnel de l'ESS (Economie sociale et solidaire), président du Crédit coopératif (depuis janvier 2021).

Et si la revitalisation de notre démocratie passait par l'invention d'un associationnisme du XXXI ème siècle ?

Jean-Marie Pierlot qui vient de le lire nous en offre ici son compte-rendu.


 

   Voici un ouvrage collectif riche du croisement entre plusieurs chercheurs dans le domaine des sciences sociales et des acteurs de terrain dans divers secteurs de la vie associative.

Ensemble, ils dressent le bilan de la position occupée actuellement par le monde associatif au sein de la société, tiraillé entre les Pouvoirs publics et les entreprises. Souvent réduit au rang de tiers secteur, relégué à la place de secteur non marchand ou d’organisation non gouvernementale, il revendique une dynamique positive de rempart contre le totalitarisme et de fer de lance de la démocratie.

 

 

De par sa diversité, le secteur associatif se reconnaît dans les initiatives citoyennes, dans l’économie sociale et solidaire ou dans la société civile organisée. Il doit aujourd‘hui, comme par le passé avec la naissance de l’associationnisme au XIXe siècle, se battre pour être reconnu dans sa spécificité en posant la question de son sens et de sa finalité : « S’agit-il d’innover pour réparer les maux engendrés par le capitalisme et la financiarisation de la société, quitte à en utiliser les mécanismes, ou s’agit-il d’innover pour affirmer une idée du bien vivre, pour se donner les moyens d’une société plus juste ? ».

 

Balancé entre ces deux perspectives, le scénario du livre se décline en deux parties, la première consacrée aux obstacles qui se dressent – tant externes qu’internes - aux associations pour réaliser leurs missions ; la deuxième, aux moyens de renforcement dont elles peuvent se doter pour innover, ouvrir des perspectives de sens dans une société déboussolée et rongée par la gestion des pandémies (et par la question des enjeux climatiques, moins frontalement abordée dans l’ouvrage).

 

Parmi les obstacles identifiés, la restriction des libertés associatives, le piège tendu par l’offensive philanthropique (« faire financer le secteur associatif à objet non lucratif porteur de l’intérêt général par le secteur privé à intérêt lucratif porteur d’intérêts privés »). Mais aussi le risque de marchandisation ou de managérialisation de l’association, qui conduit l’association « à perdre sa dimension de transformation sociale (…) pour s’inscrire dans un univers où le social est abordé comme un marché dans lequel il convient de développer toujours plus de services. ».

 

Avant de décrire « le scénario du renforcement », les auteurs donnent une place à un exercice de prospective, qui envisage différents scénarios possibles pour penser l’avenir : les scénarios « noirs » ou « gris » ne sont pas les seuls possibles. Il y a un espace pour penser aussi l’avenir à partir de scénarios « gris-roses » ou simplement « roses », qui ouvrent une latitude pour l’action.

 

On trouve alors, dans ces scénarios du renforcement, un chapitre sur l’entraide et la solidarité en temps de pandémie, enrichi par des exemples tirés du Brésil, du Mexique, du Chili, du monde arabe, du Royaume-Uni ou de la France. Toutes ces actions de ces réseaux d’entraide ne se limitent pas à leur dimension utilitariste. Elles construisent en parallèle une résistance au modèle dominant. D’autres chapitres évoquent les alternatives de financement du monde associatif, les pratiques délibératives et participatives comme leviers de dynamique interne ou encore la coopération dans le domaine informatique par la construction de communs numériques (comme Wikipedia, Open Street Map, Yes Wiki ou la plateforme Transiscope) et l’impact des dynamiques locales ou celles des associations de quartiers.

 

Deux chapitres conclusifs mettent en perspective les objectifs de cet ouvrage collectif, tous deux rédigés entre autres sous la plume de Jean-Louis Laville, théoricien de longue date de l’économie sociale et solidaire, dont les interventions remettent sur le champ du politique la dynamique des associations : l’un porte sur l’articulation entre les communs et l’économie solidaire « deux points d’ancrage pour appréhender la réalité au-delà du dualisme État-marché » ; l’autre propose de relever six défis pour (re-)construire un associationnisme au XXIe siècle, « c’est-à-dire une contribution, par l’auto-organisation citoyenne, à l’approfondissement de la démocratie, contre un autoritarisme de plus en plus menaçant. »

 

Un livre stimulant, qui ouvre les perspectives d’un monde plus humain, plus attentif à la création et à l’entretien de liens sociaux, tandis que les entreprises mettent en avant le profit avant tout (voir les récentes déclarations de Frances Haugen, lanceuse d’alerte qui a récemment quitté Facebook en emportant des milliers de documents de forums internes) et que les pouvoirs publics sont aveugles face aux demandes citoyennes de construire du commun pour cimenter l’avenir.


 

  Jean-Marie Pierlot, chercheur indépendant en communication des associations, spécialiste de la communication stratégique, de crise et du Fundraising, a travaillé durant 25 ans en Belgique francophone dans divers secteurs (santé, environnement, aide humanitaire, développement, droits humains) et a enseigné la communication du non-marchand à l’UCLouvain (Université catholique de Louvain).

Cet ancien administrateur de Greenpeace Belgique (1989-95) fut aussi membre du LASCO, le Laboratoire d'Analyse des Systèmes de Communication d'Organisations (de 2000 à 2014); il a participé à l'édition d'un n° spécial de Recherches en Communication (UCL) sur Légitimation et Communication (n° 25, 2006) et a co-édité les Actes du colloque "Contredire l'entreprise" (Presses Universitaires de Louvain, 2010).

 Il est aujourd’hui administrateur de l'association Entraide et Fraternité et membre du Centre d'Etudes de la Communication (CECOM) de l'UCLLouvain.

 

Auteur de plusieurs livres dont La communication des associations (Ed Dunod, 2014); Les nouvelles luttes sociales et environnementales, avec Thierry Libaert (Vuibert, 2015).

Jean-Marie Pierlot est un contributeur du PRé ( dernier article publié : La saga " Didier Raoult" : Déconfiner les écosystèmes, 30-06-2020)

Écrire commentaire

Commentaires: 0