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Veille créative et sérendipité en temps de confinement, par Olivier Ryckewaert

La période est telle que certains sont débordés (avec Olivier Ryckewaert, on pense à eux) et d'autres ont du temps. Pour les seconds, qui veulent "se muscler sur un sujet ou un autre", Olivier Ryckewaert a écrit ce qu'il a appris en 10 ans de veille "créative". Il nous les fait partager ici.

Et ajoute au passage un nouveau mot à notre vocabulaire : sérendipité.

 

En 2010, un jour, le directeur général des services des Pays de la Loire (où je travaillais alors) m’a dit : Le président veut qu’on fasse de la prospective territoriale, mais en associant les citoyens.

J’ai une direction qui sait gérer la prospective, toi tu sais « gérer » les citoyens, allez-y, faites-moi "Pays de la Loire 2040".

L’exercice précédent de prospective régionale était assez convenu, je voulais faire plus Rock’n Roll.

 

 

Mais par où commencer ? Par apprendre des choses nouvelles. Et comment faire ? Je n’en savais rien, alors j’ai inventé.

 

Sans avoir particulièrement de méthodes, je me suis façonné une veille qui me permet, encore aujourd’hui, de faire arriver jusqu’à moi des sujets que je n’imaginais pas, mais qui m’intéresse, notamment professionnellement.

Je me suis dit que certains d’entre vous avaient un peu de temps ces jours-ci, et que c’est le moment de se muscler sur un sujet ou un autre, histoire de mettre à profit le temps de confinement. Alors voilà.

 

Loin de moi l’idée de vous raconter par où je suis passé pour me construire une veille sur de la prospective territoriale, je vais aller directement au résultat :

 

Il faut tourner autour du pot
(comprendre : du sujet)

 

La recherche sur Google avec son mot clé, c’est bien, mais ce n’est certainement pas comme ça qu’on trouve des nouvelles sources, surtout que le moteur de recherche a eu bien le temps de faire le tour de ce qui vous intéresse et de vous mettre dans une bulle (une bulle ? : Eli Pariser vous l’explique en 10 minutes ici) .

 

On peut donc commencer par aller chercher un moteur moins intrusif (Qwant ?) et regarder ce qui sort quand on tape ses mots-clés. Et garder trace de ces pages, quitte à les lire après, en se munissant d’un espace de sauvegarde d’adresses web.

Il y a 10 ans, Diigo était gratuit (enfin le freemium était amplement suffisant), et on pouvait y organiser sa veille avec ses propres mots (ça s’appelle la folksonomie, j’ai appris ça grâce à ma veille créative auprès de affordance.info). Aujourd’hui Diigo est tout aussi génial, mais moins gratuit. A noter que plein d’autres services existent, dont un qui est presqu’aussi vieux et bien, et en plus français môssieur, en l’espèce Pearltrees.

 

Mais le secret c’est de chercher à trouver des angles nouveaux, et des champs connexes.

 

Angles nouveaux …

 

Ce qui sort sur un moteur, c’est bien, mais si on prend votre sujet du point de vue de la science, de la technologie, des sciences humaines ou économiques, de l’art, de la politique, du marketing, ou encore comment il est traité ailleurs dans le monde, on risque d’avoir bien plus de sources, et autrement plus intéressantes.

Avec le temps, je me suis constitué une petite liste de sites où je rentre mes mots clés pour voir les résultats (elle est en bas de l’article). Parfois c’est bien, parfois moins, mais je n’ai jamais regretté ce tour de piste : en une demi-journée au plus, je réunis une somme incroyable d’informations.

 

C’est la base de ma "sérendipité" (1), qu’on définit souvent comme le fait de trouver ce qu’on ne cherche pas, alors qu’en fait l’art de la sérendipité consiste en savoir utiliser ce qui nous est offert par le hasard pour faire progresser sa connaissance. Ce qui est un peu différent.

 

On peut aussi chercher si d’autres n’ont pas fait le même travail auparavant, et là encore j’ai une liste de site sur lesquels je passe voir s’il n’y a pas un gros lot à décrocher (voir en bas de cet article également) ! Sans compter les opérateurs de Google qui permettent de rechercher un type de document particulier (doc, pdf, …) ou une syntaxe particulière.

 

Arrive le moment où il faut lire ce qu’on a trouvé, pour commencer à l’indexer, le catégoriser, le trier. Par déformation, j’utilise des Post-its (une idée par Post-it, rien de bien nouveau), mais une carte mentale peut aussi être un bon support pour ce travail. A la fin, je dégage plusieurs pistes sur lesquelles je travaille pour ma recherche.

 

 

Photo prise pour une formation à la veille créative. J’avais pris comme objet d’étude – il en fallait un – les serious games. La présentation est ici

 

Enfin, avant, il reste une étape.

 

…et champs connexes

 

Comprendre, c’est comparer à ce qu’on connait en prenant en considération les différences. Par conséquent, disposer de nombreuses comparaisons (ou analogies), c’est se donner plus de chances de bien comprendre des choses nouvelles.

Mais surtout, en recherchant des domaines analogues, il peut arriver qu’on trouve des solutions facilement transposables dans l’univers de sa propre problématique.
Bref, l’analogie est votre amie ! (Ce n’est pas moi qui le dit.)

 

Et donc concrètement ? Eh bien, sur la base de votre premier travail de tri et d’index, il s’agit de chercher des analogies. En regardant des synonymes des mots-clés (ou des verbes clés), en réalisant des associations d’idées (une pépite : answerthepublic.com vous délivre des stats sur les requêtes qui comprenaient votre mot-clé et c’est une source incroyable d’inspiration), en lisant l’étymologie, en regardant le champ lexical, ou encore en passant à la moulinette de l’analyse sémantique les articles principaux de votre premier tour de veille.

 

Ainsi, vous enrichirez votre veille avec des sujets qui ressemblent au votre. Et multiplierez les chances de générer des idées nouvelles.

 

Faire travailler Internet pour vous

 

J’ai déjà fait un article sur les Intelligence Artificielles de Benoit Raphaël, qui parcourent le web pour nous et nous aident à trouver des infos. J’en élève deux, Orakle et Modeste, qui bossent pour moi (la première sur la prospective, la seconde sur l’action publique) et je les en remercie. Si vous voulez découvrir le service, rendez-vous sur flint.media.

 

 

Mais si voulez-vous lancer sur des sujets sur un spectre plus pointu, il y a également les alertes.
Mon expérience des alertes Google, voici 10 ans, m’a permis d’affiner une méthode qu’on peut qualifier… d’empirique. Je teste des mots clés pendant quelque temps, et je les affine. Trop de résultats ? Je resserre (trop de résultats tue le résultat…). Pas assez, je ré-ouvre. A la fin, on trouve le bon dosage. Par exemple, pour un boulot récent, j’avais trop de résultats avec « Budgets participatifs » et pas assez avec « Budgets participatifs lycéens » et j’ai trouvé le bon dosage avec « Budget* participatif* » AND lycée*.

Parce que, comme pour les moteurs de recherche, on peut utiliser un peu de syntaxe booléenne pour affiner : AND entre deux mots fait chercher les articles avec les deux mots, les guillemets «  » permettent de rechercher une locution exacte, une étoile * permet de remplacer une suite de caractère, etc.

Je recommande depuis longtemps (au moins depuis 2017 et mon premier article sur la veille) https://www.talkwalker.com/fr/alerts qui a le mérite d’une part de pouvoir être géré depuis votre mail pro, là ou Google nécessite un Gmail et d’autre part d’être plus fiable. Il propose aussi un bon tuto sur le langage booléen, pour les énervés de la requête.

 

Rare image d’un service parti trop tôt (le lecteur de flux de Google #LesVraisSachent)

 

Enfin, j’utilise un truc de vieux, les flux RSS. J’ai l’impression d’être un dinosaure quand j’en parle autour de moi, mais c’est quand même bien pratique pour réunir au même endroit des sources d’informations de différents formats. A chaque fois qu’un site sort 3 ou 4 articles qui m’intéressent, je l’ajoute à ma veille en utilisant son flux RSS, d’abord en mode découverte (pour voir s’il est intéressant sur la durée), puis ensuite en mode définitif.
Ainsi, je limite les newsletters dans ma boite mails à quelques sources que je considère comme fondamentales (en fait 4, les deux robots du dessus, la newsletter de Medium que j’ai configuré pour qu’elle me parle de design et celle des copains de la 27° Région). Mais chacun fait bien ce qu’il veut. Enfin si vous cherchez un bon gestionnaire de flux, ils sont légions, même si je travaille plus volontiers avec inoreader ou feedly.

 

Avec le temps, grâce à mes alertes, j’ai repéré quelques sources évidentes pour trouver des idées nouvelles, que j’utilise quand je commence une recherche un nouveau sujet, ce dont je vous parlais au début de l’article. Les voici :

 

Sur les questions de syntaxe, de champ lexical, voici quelques outils encore :

J’avais fait un poster, avec ma méthode de veille, voici quelques temps, et un article que je n’ai jamais référencé sur mon site. En cliquant sur l’image du premier, vous arriverez sur le second, qui vous mènera au vrai poster, qui est lui cliquable et vous renvoie sur les sites. Il comprend notamment un tuto pour construire ses flux RSS, y compris à partir des réseaux sociaux (notamment Twitter) ou quand il n’y a pas de flux sur un site :

 


 

Voilà, j’espère que ça aidera quelques-uns d’entre vous à traverser cette période de confinement 🙂

 

Et si vous avez des sources complémentaires, n’hésitez pas à les partager en commentaires !

 

(1)     Olivier Ryckewaert est un spécialiste de la gestion des collectivités, promoteur de la culture du design, praticien de l’innovation publique. Sa double culture Gestion des collectivités & Design et Innovation l'a conduit à occuper plusieur postes de direction dans la gestion des collectivités et il fut aussi, entres autres, directeur de design’in Pays de la Loire. Il est l’auteur d’un article intitulé « A propos des Furtifs d’Alain Damasio » (publié le 8 oct 2019 sur le site du PRé).

 

 

(1) Sérenpidité : De l’anglo-américain serendipity, signifie « Capacité, art de faire une découverte, scientifique notamment » (Larousse), « l'art de trouver ce que l'on ne cherche pas en usant de sagacité. Dans la langue de Shakespeare, serendipity renvoie à ce "don magique de faire des découvertes heureuses"(Les Inrocks).

Utilisé par les sciences sociales depuis quelques années.

« Le terme, forgé par le collectionneur Horace Walpole en 1754, faisait partie du jargon des bibliomanes anglais. Il a migré petit à petit comme concept vers les sciences et la technique, le droit et la politique mais aussi l’art et, tel monsieur Jourdain qui « sérendipite » sans le savoir, la vie quotidienne. Inconnu en France, ce concept a été analysé par le sociologue Robert Merton (1958). C’est la version réactualisée du « quand on ne cherche pas, on trouve ». Christophe Colomb constitue un parfait « sérendipiteur », mais pas Isaac Newton dont l’histoire de pomme est une légende. Le sérendipiteur est la personne qui sait « à un certain moment tirer profit de circonstances imprévues », et surtout ne se laisse pas dominer par le hasard (faux synonyme), énonce la directrice de recherches du CNRS, Danièle Bourcier, coauteure du premier livre sur le sujet en France.

La sérendipité est un état d’esprit à cultiver pour faire des trouvailles, mais souvent refoulée par les chercheurs qui ne veulent pas être considérés comme des chercheurs par hasard. L’autre auteur du livre, Pek van Andel, chercheur en sciences médicales à l’université de Groningue (Pays-Bas), vante cette démarche : dans son pays, les chercheurs ont le droit à leur vendredi pour méditer et se livrer aux délices de la sérendipité. » Emmanuel Lemieux (in Revue Sciences Humaines)

La linguiste Marie Anne Paveau la définit comme « une véritable disposition au sens philosophique du terme, c’est-à-dire une capacité ou habileté de l'être humain. »

 

Voir aussi Pek van Andel et Dominique Bourcier, De la sérendipité. Leçons de l’inattendu, L’Act mem, 2008.

 

N.B : cet article a également été publié sur le site d'Olivier Ryckewaert sous le titre "Apprendre des choses nouvelles : veille créative et sérendipité en temps de confinement" (le 18 mars 2020) :

L'innovation publique - a.m.o. o.r.  www.amoor.fr 

 

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Commentaires: 2
  • #1

    Eric J. (mardi, 14 juillet 2020 13:42)

    Excellent! Une mine d'or votre article. J'y suis arrivé via une recherche DuckDuckGo: "gérer ses sources d'inspiration en art" ... Avec la même recherche Google vous ignore.
    Je n'avais pas pensé à utiliser le vocable 'veille créative' tellement nouveau monde :-) C'est pourtant très parlant et très juste. Votre article va me permettre dans mon domaine (arts visuels) de découvrir plein de nouveaux chemins de traverse. Génial. Grand merci.
    Eric - Waterloo Belgique

  • #2

    Dominique Lévèque (mardi, 14 juillet 2020 18:21)

    You'r welcome !
    PS : nous avons aussi une page sur FB