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LES REVENDICATIONS SUR LES ILES EPARSES INTERROGENT NOTRE SENS DE LA SOUVERAINETE, par Philippe FOLLIOT

 

Sans être un perpétuel recommencement, nous pouvons trouver dans l’Histoire des permanences et récurrences la rendant riche d’enseignements. On y apprend que l’idée de souveraineté nationale est souvent sujet de conflictualité. Dans la longue histoire des nations, nous nous apercevons que cette notion est à l’origine des mouvements de frontières contraints ou volontaires. Si la finalité de l’histoire était la chute des frontières comme lignes de démarcation et d’oppositions, force serait de constater que nous en sommes loin.

 

 

Les conflits territoriaux concernent aujourd’hui bien moins des espaces contigus par la terre que les mers et les îles qu’elles abritent.

Si certains litiges territoriaux actuels bien connus revêtent avant tout un caractère terrestre, la plupart d’entre eux ont pour enjeu l’accès ou le contrôle des eaux. La mer, tant dans son accès que sa jouissance, est un des grands enjeux de notre siècle et celle-ci exacerbe la conflictualité. Le contrôle des espaces aquatiques, les enclaves maritimes, les revendications d’îles, l’accès aux mers ou la délimitation des zones maritimes sont des sources de discordes supérieures comme l’illustrent les lourdes tensions actuelles en mer de Chine notamment. La France n’y échappe pas et désormais, c’est sur toutes les mers du globe où nous sommes présents que doit se réaffirmer une souveraineté légitime mais souvent délaissée. Suivant l’adage populaire « loin des yeux, loin du cœur », trop souvent la France déconsidère-t-elle ses territoires ultramarins, non-habités contrairement aux départements et collectivités d’outre-mer, distants de leurs centres de décisions. Notre pays a la chance de ne jamais voir le soleil se coucher sur son territoire national du fait de l’héritage territorial dont nous disposons. Cette omniprésence est une chance qui doit pour autant être entretenue avec vigueur.

 

Mon parcours politique est, pour beaucoup, structuré par une certaine idée de la France autour de la promotion et la valorisation du caractère universel et maritime de notre pays. Représentant la nation toute entière en tant que député, j’ai toujours été vigilant quant aux territoires souvent oubliés de la République, parmi lesquels la ruralité et l’Outre-mer. Alors que depuis sa découverte en 1712 le Mexique convoite Clipperton, atoll isolé et unique possession française dans le Pacifique-nord engendrant 440 000km² de ZEE contre 345 000 pour la France métropolitaine, Corse incluse, j’ai été le premier élu de la République à me rendre sur cette partie du territoire national en 2015. Cette visite m’a inspiré un rapport sur la valorisation de l’île que j’ai remis à la ministre des Outre-mer de l’époque, George Pau-Langevin. Mention doit aussi être faite des îles Matthew et Hunter, situées dans le prolongement de la Nouvelle-Calédonie, sur lesquelles la souveraineté française est contestée par le Vanuatu. Quant à Tromelin, caillou de l’océan Indien uniquement peuplé de trois scientifiques que la République de Maurice revendique depuis 1976, une pétition que j’ai proposée avec mes collègues parlementaires Gilbert Le Bris et Laurent Furst a recueilli 12 000 signatures en une semaine obtenant la suppression de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale la ratification d’un inique traité de cogestion de l’île et sa ZEE. Porteur d’un véritable esprit Munichois, ce texte aurait entrainé une escalade de la part des mauriciens dans les revendications relatives à Tromelin : telle porte ouverte à la cogestion aurait, par effet domino, renforcé la vigueur des revendications en provenance de Port-Louis. C’est en portant à la connaissance du grand public des atteintes qui pèsent loin de nos contrées sur notre souveraineté que les responsables politiques peuvent, avec volontarisme, la défendre efficacement. A nous de garder en tête le fait que la souveraineté nationale a pour base nécessaire l’adhésion populaire, qui s’incarne par l’implication de chacun. Si pour l’heure nous sommes parvenus à ne pas créer d’irrémédiable précédent sur nos territoires disséminés, les défenseurs pragmatiques de l’intégrité de notre Etat doivent désormais se retrousser les manches sur un autre terrain.

 

Les îles Eparses de l’océan Indien désignent cinq ensembles territoriaux français rattachés aux Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF) dont elles forment depuis 2005 le 5e district administratif : Tromelin, dans l’océan Indien et déjà mentionnée, Europa, Bassas da India, Juan de Nova et les îles Glorieuses qui réparties dans le canal du Mozambique permettent à la France d’en revendiquer la moitié des eaux territoriales (640 400km² de ZEE pour seulement 44km² émergés). Ces terres, sans population permanente ni activité autre que scientifique, revêtent un caractère stratégique tout particulier. Le canal du Mozambique est désigné comme la Mer du Nord de demain par l’US Geological Survey, car son sous-sol disposerait, selon diverses prospections en cours, de poches de gaz et de pétrole particulièrement importantes (dont certaines sont déjà exploitées dans les eaux du Mozambique). Ainsi, le gaz dans la ZEE de Juan de Nova serait susceptible de conférer à notre pays tout entier une autosuffisance énergétique, ce qui n’est pas rien ! Le parallèle avec la Mer du Nord peut aussi être établi du point de vue du trafic maritime qui y est appelé à croitre avec l’essor des relations économiques entre l’Afrique et l’Asie. Leur intérêt scientifique, le moins hypothétique de tous ces avantages, est déjà manifeste : en matière de biodiversité, de météorologie, de montée des eaux et d’acidification des océans, ces toutes petites îles sont considérées comme des sanctuaires inviolés par l’Homme, servant de base 0 à de nombreuses études.

 

Mais ces trésors sont des territoires contestés. En effet, Madagascar, de manière récurrente, assure être légitime pour exercer ses droits sur les îles Eparses. En 2015, son nouveau président proposait officiellement la cogestion au Président François Hollande, qui, s’il lui assurait qu’un groupe de travail plancherait dessus, opposait finalement une fin de non-recevoir relayée par notre ambassadrice à Antananarivo. Le Quai d’Orsay affirme quant à lui que « la souveraineté française sur ces îles est une question réglée ». A la tribune de la 71e Assemblée Générale des Nations Unies, le Président Rajaonarimampianina demandait pourtant la restitution des « îles malgaches Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India » dans la lignée des résolutions onusiennes n°3491 (et n°35123) encourageant des pourparlers dans cette voie.

 

Pour mettre fin à ces revendications diplomatiques, la France assure une souveraineté de fait en maintenant une présence militaire permanente sur place. Outre les scientifiques, les Forces Armées de la Zone Sud de l’Océan Indien (FAZSOI) donnent corps à l’intérêt français pour ses territoires. Elles y surveillent la ZEE, organisent régulièrement des entrainements des trois armées, relèvent 15 militaires dont un gendarme tous les 45 jours à Juan de Nova et ont dernièrement construit une nouvelle piste d’atterrissage à Europa. Evidemment, on pourrait toujours faire mieux : en décembre 2015, dans le cadre d’une visite officielle à la Réunion, j’avais pu constater le manque de moyens de la Marine en général et des FAZSOI en particulier. Des efforts ont tout de même été consentis : de nouveaux navires ont notamment été commandés pour renouveler la flotte vieillissante des FAZSOI. Leur présence s’avère bien utile car si notre souveraineté sur ces îles est contestée par la diplomatie malgache, elle l’est aussi très concrètement par les pêcheurs des pays environnants, dont les incursions dans les eaux françaises s’avèrent de plus en plus fréquentes et d’ampleur [1] alors même que pénétrer sur ces territoires est soumis à un strict régime d’autorisation.

 

C’est, à mon sens, bien plus sur les plans politiques et diplomatiques que la légitimité de notre présence n’est pas suffisamment promue, ayant pour effet la persistance des revendications. Plus qu’une absence de fermeté, c’est une inconstance de la voix de la France et de la vigueur accordée à la défense de notre patrimoine qui desservent notre cause, notamment sur ces îles Eparses. Nous ne prenons pas la pleine mesure de notre pays qui, se croyant européen et continental, est en fait maritime et mondial. Présente sur tous les continents et toutes les mers, la France ne tire pas plein parti de ce statut. A ce titre, ne pourrait-on pas imaginer que notre pays siège dans les organisations régionales où elle est présente ? En grossissant le trait, on peut affirmer que la France est nord-américaine grâce à St-Pierre-et-Miquelon et Clipperton : dès lors, pourquoi n’est-elle pas membre de l’ALENA ? Elle est aussi africaine grâce aux îles Eparses et Mayotte : pourquoi ne pas alors demander à être Etat-membre de l’Union Africaine ?

 

Face à l’adversité, quand notre souveraineté nationale est mise en doute, nous ne pouvons plus nous contenter de réagir en repoussant en urgence la ratification d’inadmissibles traités ou en comptant sur les alertes de quelques attentifs observateurs. Dans une dimension gaullienne de notre pays, nous devons être capables de projection en matière ultramarine et territoriale. Investir ces territoires en les animant, en les exploitant de manière raisonnable et raisonnée, permet de démontrer qu’ils font partie intégrante de notre pays et entrent sans équivoques dans la définition d’indivisibilité de notre République. Promouvoir cette position par la voix de nos représentants consoliderait la solidité du bloc-France.

 

Vous l’aurez compris, à travers ces quelques lignes, j’essaie modestement de démontrer que l’on peut être un promoteur, sur nos territoires insulaires comme partout ailleurs, d’un patriotisme engagé, de projet et de responsabilité, plus que discursif, agressif et expansionniste.

C’est au concret que les dirigeants publics doivent être jugés, et en matière de souveraineté outremer, je me méfie autant de la demi-mesure que des tribuns enflammés qui pourraient bien malgré eux mettre le feu aux poudres dans un contexte international … déjà brulant !

 

Philippe Folliot, directeur d'un organisme de financement du logement social est député LaRem du Tarn, spécialisé sur les questions ultramarines et de défense, membre de la commission de la Défense et de forces armées de l’Assemblée nationale, président de la délégation française à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN.

Il est Président de l’Alliance centriste, également, ce qui n’est pas accessoire, Président et talonneur du XV Parlementaire, fidèle supporter du Castres Olympique, du SCA et de l’équipe de France.

Co-auteur d’un ouvrage de référence sur la politique maritime et ultra-marine de notre pays (France sur mer, un Empire oublié, paru en 2009 aux éditions du Rocher).

 

N.B : cet article a aussi été publié dans le n°192 du magazine bimestriel Défense de l’Union-IHEDN consacré aux Outre-mer français et la Défense.

 

[1]  En avril 2016, le Floréal opérait une prise record de 3 tonnes d’holothuries et contrôlait 63 pêcheurs mozambicains. En février 2017, 40 pêcheurs dans 12 embarcations étaient arrêtés directement dans le lagon de Juan de Nova. (Source : site des FAZSOI) 

 

 

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